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Rimbaud passion
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14 février 2015

Rimbaud passion ou les mystères d'Arthur (nouvelle version) Cinquième chapitre

 V

 

 

Le grand soir des révélations promises était arrivé. Dans la maison silencieuse, la porte du salon était entrouverte. Paul frappa. Personne. Il appela. Sans succès. Son coeur s'accéléra. Il se décida à entrer.

Le commissaire Belpomme était là, assis en tailleur, au milieu du salon éclairé par des bougies. En s'approchant, Paul vit qu'il tenait, les yeux fermés, une pomme dans sa main droite levée à hauteur de poitrine. Il fit soudain: "Pom-pom-pom-pom!" et porta à sa bouche le fruit sphérique et jaune. Le croustillement typique du croquage de pomme se fit entendre. Il mâcha sa bouchée et tendit à Paul le fruit du côté non entamé. Paul ne s'y attendait pas du tout, il s'était demandé s'il allait encore le voir jongler ou marcher avec une pomme en équilibre sur la tête, mais là, il était, comme on dit, "sur le cul". C'était drôle.

Après une brève hésitation, Paul l'imita, d'autant qu'il avait rêvé la nuit même, d'un homme assis au sein d'une oasis qui lui semblait être Rimbaud en Abyssinie et lui aussi tenait une pomme!

Il repensa aussi à deux scènes d'un film sur Rimbaud et Verlaine qu'il avait adoré. Dans l'une, Rimbaud, avant de sauter du train l'emmenant à Paris pour y rencontrer Verlaine, croquait une pomme rouge comme on croque la vie à pleine dents  ; dans l'autre, il en humait une verte, puis la faisait rouler dans ses mains. Arthur Belpomme avait-il vu ce film  ? Il se garda de lui poser la question.

À présent, ils se regardaient en mastiquant, les yeux plissés par le sourire et Paul ne ressentait plus aucun malaise face au spectacle offert par son hôte. Après tout, les circonstances méritaient bien le rituel le plus farfelu qu'il ait jamais vécu. Ils respiraient une joie enfantine qui était propre à faire rire le portrait de Rimbaud lui-même, à peine visible dans la pénombre.

À un moment, tandis qu'ils mâchaient toujours de concert, ils éclatèrent littéralement de rire l'un en face de l'autre.

La même scène aurait pu avoir lieu dans le film évoqué plus haut, entre les deux poètes  sulfureux; il y avait eu seulement deux rots du rustique Rimbaud à la table bourgeoise de la femme de Verlaine et ses filles. Clin d'oeil ou pas, je vous laisse juger de l'état de Paul Delaroche et d'Arthur Belpomme, et de celui du tapis environnant...

Le commissaire se contenta d'enlever le bout de pomme qui avait atterri au coin de son oeil et dit simplement à Paul qui arborait une petite mine de désolation :

  • C'est rafraîchissant!

Ils rirent de nouveau puis essuyèrent le témoignage de leur complicité mutuelle.

  • Quel attentat à la bienséance, mon cher Paul! Allons-nous remettre à demain notre séance?

Son compagnon d'enquête se décomposa sous ses yeux.

  • Non pas! se hâta t-il de répondre.

Paul était prêt à entendre n'importe quelle absurdité rase moquette, énormité funambulesque ou banalité montée en épingle. Le visage du commissaire s'illumina. Fermant les yeux, prenant une profonde inspiration, rouvrant les yeux, il se lança.

    • N.V.L: Nerval, Verne, Lautréamont. À mon humble avis, on sous-estime, voire on ignore l'importance qu'ont pu avoir ces trois écrivains sur Rimbaud bien qu'il ait été très silencieux à leur sujet, ce qui peut s'expliquer. Pour le premier, Jules Verne, c'est sûr, vérifiable. Pour le second, Gérard de Nerval, c'est inévitable. Pour le troisième, Lautréamont, c'est tout à fait possible et pourtant incroyable. Mais commençons par Jules Verne puisque c'est peut-être le plus étonnant.

«Arthur avait lu Vingt Mille lieues sous les mers. Beaucoup des "illuminations" du Bateau ivre y ont été puisées, maintes images ne s'éclairent qu'à la lumière de ce roman. Pourtant, Rimbaud ne cite pas Jules Verne comme voyant et le fait qu'il ne soit pas poète au sens traditionnel du terme ne justifie rien puisqu'il considère Les Misérables comme un vrai poème. Vingt mille lieues sous les mers n'est-il pas comme un porte-étendard de la liberté incarnée par Nemo et son Nautilus? Nemo n'est-il pas un voyant trouvant de l'inconnu au fond de la mer, qui est aussi à l'image de la mer intérieure, l'inconscient?

«  Certes, on pourrait dire qu'Arthur l'a oublié ou même que tous les noms cités sont avant tout des poètes et non des romanciers. Mais il serait plus honnête de reconnaître qu'Arthur a écarté de sa "voyance" tout nom méconnu à son époque. Citer Jules Verne aurait été perçu comme une boutade. Jules Verne n'était alors qu'un fantastique écrivain pour les enfants, l'un des premiers auteurs pour la jeunesse. On n'avait pas encore découvert la richesse insoupçonnée de ses romans sur le plan symbolique, initiatique, ni qu'il était un maître des messages codés, des cryptogrammes.

Objection, Votre Honneur.

Comment? Tu contestes cela?

Sauf jeu complice, ils décidèrent de se tutoyer délibérément à partir de ce moment qui avait été auguré par le partage incongru qu'ils venaient de vivre et dont leur corps et le sol avaient porté les marques.

Non, je ne fais opposition que sur un seul point. Le Bateau ivre est postérieur de quelques mois aux lettres du voyant. En admettant qu'il ait bien été inspiré par Vingt Mille lieues sous les mers, Rimbaud a pu lire ce roman après les Lettres du Voyant.

Un vrai voyant! J'allais placer cette unique objection à la fin. J'attendais que tu me coupes. Merci de ton intervention. Permets-moi maintenant de poursuivre.

Il reprit, Paul suspendu à ses lèvres tout aussi bien qu'à l'affût d'un point litigieux.

Mais il n'y a aucun doute, allais-je dire, que les "Voyages extraordinaires" de Jules Verne aient positivement influencé le jeune poète. Il y a une nouvelle de 1854, année de sa naissance, intitulée Maître Zacharius qui résonne particulièrement avec l'esprit de Rimbaud. Le mythe prométhéen et faustien y est repris de façon assez fantastique. Je te résume l'histoire. Elle se déroule à Genève, sous la Réforme. Le savant Zacharius invente des montres parfaites. Son secret est d'avoir établi sa mécanique sur le lien entre l'âme et le corps. Ainsi, cet horloger génial qui pense avoir percé le secret de la vie et qui a réussi à se rendre maître du temps, en inventant le mouvement perpétuel des montres, se sent l'égal de Dieu.

«  Le succès de Zacharius est immense, jusqu'au jour où, les unes après les autres, les horloges se dérèglent sous l'action maléfique de Pittonaccio, horloger du soleil qui est une transformation grotesque de Mephisto.

«  Zacharius doit alors offrir en mariage sa fille Gérande à Pittonaccio, alors qu'il vient de la marier à son apprenti Aubert aussi amoureux d'elle qu'elle de lui. C'est le prix à payer s'il veut posséder la dernière horloge que l'être diabolique détient et ainsi vivre.

«  Au moment du sacrifice, une suite de maximes s'affichent sur un cadran de l'église où se trouve cette horloge: "Il faut manger les fruits de l'arbre de science", "L'homme peut devenir l'égal de Dieu", et "L'homme doit être l'esclave de la science, et pour elle sacrifier parents et famille." Quand Zacharius veut finalement remonter l'horloge, cette devise apparaît: "Qui tentera de se faire l'égal de Dieu sera damné pour l'éternité." Puis l'horloge éclate et le ressort s'en échappe. Pittonaccio s'en saisit et disparaît sous terre. Zacharius tombe mort.

«  Rimbaud aurait pu lire cette nouvelle et en être frappé. Mais il aurait passé outre la morale de l'histoire tout comme il avait fait fi de la morale de Baudelaire dans Les Paradis artificiels sur la consommation de haschichqui fait naître dans l'esprit du drogué cette pensée : "Je suis devenu Dieu!". Rimbaud recherchait le bénéfice spirituel sur l'imagination, et donc sur sa poésie, il était prêt à tout sacrifier à sa soif de découverte. Il voulait, comme il l'exprime dans sa lettre, commencer par les horizons où les autres se sont arrêtés. Il voulait accéder à l'éternité. Il se voulait le digne héritier, continuateur de Baudelaire afin de dépasser le maître qui achevait ainsi son recueil Les Fleurs du mal dans sa première édition en 1857:

 

«  Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe?

Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau.

 

«  On aurait beaucoup à dire de l'apport de Baudelaire à Rimbaud et sur ce qui les différencie fondamentalement, même dans la conception de la musique des vers et les correspondances. Je ne peux que te renvoyer au livre de Enid Starkie.

Je t'interromps une fois encore, fit Paul. Ce ne sont là peut-être que des coïncidences. On pourrait te prendre pour un sophiste. Ce n'est pas mon cas, je crois que tu es sincère. Mais, en somme, sa connaissance de Maître Zacharius n'est qu'une supposition.

Oui, ce sont des suppositions, mais elles prennent de la force, je pense, au regard de ce qui précède et de ce qui suit. Aussi revenons à Jules Verne. Il n'y a aucun doute, pour mon compte, que ses "Voyages extraordinaires" aient posisitivement influencé le jeune poète. Dans Une Saison en enfer, il disait: "Depuis longtemps je me vantais de posséder tous les paysages possibles, et trouvais dérisoires les célébrités de la peinture et de la poésie moderne. J'aimais les peintures idiotes, enluminures populaires; la littérature démodée, contes de fées, petits livres de l'enfance", – je souligne. "Je rêvais croisades, voyages de découvertes dont on n'a pas de relations", – je souligne. "Je croyais à tous les enchantements."

«  Cela trouve à mon sens un sensextraordinaire si on le rapporte aux "Voyages extraordinaires" de Jules Verne. Il n'est pas, je pense, absurde de penser qu'il était "fan" de ceux-ci, d'autant que son père était voyageur à sa façon et que d'après les témoignages de famille, le petit Arthur rêvait de voyages dès l'enfance.

«  Ainsi Cinq semaines en ballon, le premier de la série publié en 1863 contenait de quoi exciter l'imagination, comme cette page "prophétique" où il est dit: "Alors l'Afrique offrira aux races nouvelles les trésors accumulés depuis des siècles dans son sein." Ajoutons que le périple commençait... à Zanzibar!... – là où Arthur voulait d'abord aller... Enfin, Jules Verne, héritier du scientisme, du positivisme, du socialisme utopique et de Proudhon "Père de l'anarchisme", symbolisait la part pour ainsi dire "palpable" de la marche au Progrès suivant l'expression qu'on trouve dans la seconde lettre du voyant."

Paul se laissait peu à peu convaincre par le commissaire malgré toutes les objections que la raison lui soufflait au fur et à mesure de son déballage. Il l'avait gagné à son univers et Paul était comme un enfant ou un adulte redevenu enfant en face d'un conteur. Et qu'importait la raison, la logique, les preuves maintenant?

Le premier "voyant fantôme", Jules Verne, avait trouvé sa place dans la seconde Lettre du Voyant.

Le commissaire Belpomme pouvait poursuivre avec un ton magistral:

N... Nerval. J'aurais dû commencer par lui. D'autant plus que, tu le sais, dans l'inscription "NVL" sur le manuscrit de la lettre, on peut lire les trois consonnes charnières de son nom de plume: il s'appelait en fait Gérard Labrunie.

Mais alors, il pourrait n'y avoir qu'un seul voyant fantôme  : Nerval  !

Bien vu  ! Mais alors pourquoi dis-moi, Arthur, qui devait connaître un minimum l'hébreu et avoir vu le tétragramme, le nom de Dieu réduit à ses consonnes puisque imprononçable – YHWH, qu'il connaissait sous le nom francisé «  Jéhovah  » par Victor Hugo surtout qu'il critiqua d'avoir trop employé ce nom dans ses poèmes...

«  Trop de Jéhovahs  », dit-il.

Oui... Et alors pourquoi Arthur n'a t-il pas écrit  NRVL, peux-tu me dire?

Non. Je m'avoue vaincu.

Ah  ! Quand je pense à ce bon Gérard, il me vient une émotion particulière, mon ami. Tu vas me dire que c'est encore une fâcheuse coïncidence: Arthur a trois mois quand Gérard de Nerval est retrouvé pendu et lorsque paraissent Aurélia, l'autobiographie de sa folie,les nouvelles Les filles du feu et les poèmes hermétiques Les Chimères, titre que lui emprunta d'ailleurs volontairement ou non le "voyant" Albert Mérat. Je suis intimement convaincu que Nerval a été important pour Arthur, mais que - comme Verne, trop gênant pour un poète sérieux – il l'a volontairement passé sous silence pour d'autres raisons.

«  Je devance tes objections  : il faut des arguments pour dire que Rimbaud a lu Gérard de Nerval, qu'il avait une grande admiration pour lui et qu'il a eu une influence certaine sur son oeuvre et sa vie. Tout d'abord, un illuministe comme Charles Bretagne, l'initiateur de Rimbaud, ne pouvait ignorer l'auteur des Illuminés, essai paru en 1852. Ensuite Gérard de Nerval était un nom bien connu de la Bohème selon la propre expression de Baudelaire, même s'il était, il est vrai, plus célèbre par sa mort que par ses oeuvres. Enfin, nul n'a trouvé autant d'inconnu, nul n'a été aussi voyant que lui par "un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens"; il a été "entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, – et le suprême savant." Encore faut-il expliquer le sens que revêt ici «  grand criminel  », je vais y revenir.

«  Sa vie et son oeuvre, aussi indissociables que celles d'Arthur prouvent qu'il est voyant. Les Chimères et Aurélia sont voyants au possible. Les Chimères sont les premiers vers ésotériques pour ainsi dire. Aurélia est le premier récit poétique et autobiographique d'une descente aux enfers. Sa "folie" disséquée, étalée au grand jour, se clôture par un suicide dans la nuit. "Ne m'attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche" avait-il écrit la veille à sa bonne tante Labrunie. C'est par ce suicide qu'il devient "le grand criminel", cet acte était considéré comme un péché grave à son époque, qui méritait l'Enfer. Aussi à Paris, l'émotion fut vive et l'on parla plutôt d'homicide.

«  Ce crime "inavouable" de Gérard – que beaucoup de romantiques français avaient certainement tenté – a longtemps fait du cas "Gérard de Nerval un tabou" et c'est ainsi que son ami Alexandre Dumas dans ses souvenirs du poète choisit lui aussi de parler d'assassinat et non de suicide.

«  Pour revenir à Rimbaud, le suicide de Nerval ne serait peut-être pas la seule cause de son silence à son sujet. Cet événement datait quand-même de dix-sept ans... Non, Gérard le gênait probablement pour une seconde raison: ce grand romantique n'a jamais théorisé sa poésie alchimique, il ne s'est jamais prétendu poète: il se définissait comme un "rêveur en prose" et il avait cessé de chercher la gloire depuis son sonnet "Le soleil et la gloire" intitulé ensuite "le point noir"...

 

«  Oh, c'est que l'aigle seul, - malheur à nous, malheur -

contemple impunément le soleil et la gloire!

 

«  Nerval était un homme discret, loin de toute école. Aussi il était difficile, je pense, pour Arthur d'évoquer ce poète "voyant" dans sa seconde Lettre du Voyant.

-Pourtant, dit Paul, je ne doute pas un instant que Rimbaud tenait Nerval en estime, tout comme son ami Paul Verlaine qui ne l'a pas cité – de façon tout aussi incompréhensible sans la même raison – parmi les "poètes maudits" en 1886, alors qu'il y nomme son contemporain Baudelaire. En fait, le "bon Gérard", qui était comme Arthur un marcheur invétéré, un vagabond, un voyageur, est un poète à part. On en parle très peu. On ne le critique jamais.

Le commissaire enchaîna:

C'est vrai, il y a une pudeur vis-à-vis de ce nom qui est unique dans l'histoire de la poésie. Lautréamont disait justement: "personne ne voudrait se servir de la cravate de Gérard de Nerval." Je remarque trois éléments : le premier, c'est qu'Aurélia aurait pu s'appeler "Une Saison en enfer". Il serait intéressant de rassembler en un seul volume ces deux oeuvres parentes; la fin du "roman" inachevé de Nerval forme comme un pont vers la rive rimbaldienne. On lit en conclusion de l'oeuvre: «  Toutefois, je me sens heureux des convictions que j'ai acquises, et je compare cette série d'épreuves que j'ai traversées à ce qui, pour les anciens, représentaient l'idée d'une descente aux enfers.  »

«  Deuxièmement, par moments, son langage, son style même fait penser à Une Saison en enfer – je devrais dire l'inverse, Une Saison fait penser à Aurélia; pour preuve, cet extrait du premier chapitre de la seconde partie de l'oeuvre de Nerval: "Qu'ai-je écrit là? Ce sont des blasphèmes. L'humilité chrétienne ne peut parler ainsi. De telles pensées sont loin d'attendrir l'âme. Elles ont sur le front d'orgueil la couronne de Satan... Un pacte avec Dieu lui-même? Ô science! Ô vanité!" C'est bien dans Aurélia et non dans Une Saison en enfer!

«  Troisièmement, le poème "Le réveil en voiture'' de Nerval peut être considéré comme précurseur du sonnet "Le dormeur du val" des Poésies ou du poème "Mouvement" des Illuminations, à moins d'être une coïncidence fortuite, comme la "rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie" suivant la formule chère aux surréalistes de Lautréamont...

 

Arthur prit un peu de répit et proposa :

Une petite pause pomme?

Paul accepta et ils dégustèrent chacun une pomme en silence. Paul mastiquait et digérait son discours, son cours tombé dans l'oreille comme des saveurs explosent au bout de la langue.

 

Après ce moment de silence, le commissaire reprit :

Justement, en parlant du loup... nous allons évoquer en dernier lieu Isidore Ducasse, le Comte de Lautréamont. Ses Chants de Maldoror, redécouverts par les surréalistes, prose poétique féroce, sarcastique et voyante dans le sens où l'entendait Arthur, aurait pu lui plaire. Mais il aurait fallu un singulier hasard pour qu'un exemplaire tombe entre ses mains. Aurait-il lu au moins le premier des six chants publié deux fois entre 1868 et 1869, ou un des rares exemplaires de l'oeuvre intégrale distribués à ses anciens maîtres ou amis? Ce n'est pas absolument impossible, mais les chances sont minimes.

« Plusieurs annonces publicitaires concernant Maldoror avaient été faites entre 1869 et 1870. Lacroix, éditeur de Victor Hugo bien connu, avait suspendu au dernier moment la distribution de Maldoror de peur que l'oeuvre ne soit censurée pour sa violence, mais douze exemplaires avaient été envoyés à l'auteur. On sait que Poulet-Malassis, l'éditeur de Baudelaire en avait reçu un, il était réfugié à Bruxelles, ville où Rimbaud a fait de fréquents séjours. Dans le numéro 7 du Bulletin des publications défendues en France, du 23 octobre 1869, l'éditeur fit l'annonce de la publication des Chants de Maldoror par le Comte de Lautréamont, situant l'oeuvre dans la notice entre celle de Baudelaire et de Flaubert. Cela ne pouvait passer inaperçu dans la gent littéraire.

Dans la Revue Populaire de Paris de juin-août 1870, le jeune poète avait fait passer une annonce: "Poésies, 2ème fascicule, par Isidore Ducasse, auteur de Maldoror, 7 rue Faubourg Montmartre, prix ad libitum". Le 24 novembre de la même année, l'auteur mourait à l'âge de 24 ans et demi.

On sait qu'Arthur était avide de nouveautés littéraires. Le 17 avril 1871, il donne à Demeny des nouvelles littéraires qu'il a vu chez Lemerre, chez Lacroix, Paris et Bruxelles, et à la Librairie Artistique. "Telle était la littérature, nous dit-il, du 25 février au 10 mars." Rien sur Isidore Ducasse.

Arthur retourne à Paris entre le 23 avril et le 3 mai environ. Le 13 mai, il écrit la première Lettre du Voyant, et deux jours plus tard la seconde. Il n'est pas impossible qu'il ait découvert alors les Poésies I et II, du même auteur,parues en avril et juin 1870 à Paris. J'avoue que les Lettres du Voyant peuvent s'expliquer sans elles. Mais il est intéressant, de comparer ces Poésies aux "Lettres du Voyant" qui présentent de grosses similitudes et de grosses divergences. J'ai relevé des thèmes communs aux Poésies I ou II que nous désignerons par P1 ou P2 et aux Lettres du Voyant, LV. Par exemple, je te cite:

 

«  P1: "Ne faites pas comme ces explorateurs sans pudeur, magnifiques à leurs yeux, de mélancolie, qui trouvent des choses inconnues dans leur esprit et dans leur corps!'

«  LV: "Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens... car il arrive à l'inconnu!"

 

«  P2: "La poésie doit être faite par tous. Non par un."

«  LV: "Les poètes seront. La femme sera poète elle aussi. En attendant, demandons aux poètes du nouveau."

 

«  P2: " Tout vit par l'action. De là, communication des êtres, harmonie de l'univers."

«  LV: "Toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra. La Poésie ne rythmera plus l'action; elle sera en avant."

 

«  P1 et 2: "Les grandes pensées viennent de la raison. Il faut désormais compter avec la raison qui n'opère que sur les facultés qui président à la catégorie des phénomènes de la bonté pure."

«  LV: Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m'inspire plus de certitudes sur le sujet que n'aurait jamais eu de colères un "Jeune-France".

 

Devant l'étonnement de Paul, le commissaire Belpomme précisa:

Tu te souviens que le terme «  Jeune-France  » désigne un de ces romantiques impliqués dans la bataille autour de la pièce Hernani de Victor Hugo. Ceux qui ont lu les Poésies de Lautréamont peuvent reconnaître que cette dernière formule de Rimbaud peut très bien s'appliquer aux Poésies si remplies de paradoxes qu'elles ressemblent parfois à des plaisanteries.

Sans doute que ce génie étranger uruguayen écrivant trop bien pour un "français" l'irritait au plus haut point tout en suscitant en lui, par le choc et le frisson qu'il lui donna, une admiration jamais ressentie auparavant.

Ainsi l'oeuvre de cet autre génie fulgurant, cette autre étoile filante de la littérature aurait secrètement nourri la poésie de Rimbaud sans qu'il ne le cite. Les Lettres du Voyant seraient alors une réponse, une réaction offensive à la lecture des oeuvres du jeune poète uruguayen qui a occupé avec Les Chants de Maldoror et les Poésies les deux extrêmes d'une courte ligne droite, dont on ne sait s'il existe un milieu. Il serait bien, par conséquent, le troisième voyant fantôme. Mais qu'en dis-tu, mon ami?

  • Je te dirais cela demain matin, cher Arthur, répondit Paul. Je puis déjà te dire que je suis positivement impressionné. Après une bonne nuit de sommeil, j'y verrais sûrement plus clair. Mais quelle mémoire! Comment fais-tu pour retenir tout ça?

  • Un accident... fit le commissaire, laissant l'imagination de Paul faire le reste.

Il lui dit ces deux mots en souriant et il y avait dans son regard le rayonnement d'un secret.

 

Il était temps de préparer le dîner, aussi les deux partenaires cessèrent de parler de littérature. Paul proposa son aide pour cuisiner. Arthur refusa gentiment, préférant qu'il reste dans le salon ou aille dans sa chambre en attendant l'heure. Paul se posait plein de questions et la symphonie numéro 5 de Beethoven se répandit comme un élément de réponse. Il resta à contempler la flamme des bougies danser sur la musique et donner toute leur magie dans l'obscurité de la pièce. Le portrait de Rimbaud semblait vibrer.

 

Le commissaire Belpomme le rejoignit avec ses plats fumants. Ils soupèrent, burent, rotèrent et pétèrent – eh oui! Une manière multiculturelle de sceller leur amitié, en somme!

Plus tard, Paul demanda à Arthur s'il n'avait pas de connexion Internet. Arthur lui montra son installation et lui proposa de l'utiliser à sa guise.

Puis ils se séparèrent par une accolade chaleureuse.

 

Paul tarda à se coucher. Il était perplexe à propos de l'un des voyants fantômes  : Lautréamont. Aussi, reprit-il les données fournies par le commissaire.

Le manuscrit de la deuxième Lettre du Voyant présentait bien au verso les initiales NVL. Elles représentaient certainement une énigme et cela cadrait bien avec le caractère prophétique et mystérieux de Rimbaud. Il écrivait dans Une Saison en enfer : "Je détiens le système.", "Je réservais la traduction.", "C'est oracle, ce que je dis", "La charité est cette clé."

Le N pour Nerval ne lui posait aucun problème, le V pour Verne non plus, mais il ne savait trop s'expliquer pourquoi, il butait sur le L pour Lautréamont. Il était pourtant convaincu que Rimbaud connaissait les oeuvres de Lautréamont avant d'écrire les Lettres du Voyant. Mais il savait que cela semblerait saugrenu et presque sacrilège à un exégète, surtout rimbaldien. Rimbaud ne pouvait être redevable au comte de Lautréamont.

Aussi, il utilisa Internet pour chercher les L dans une liste de poètes. Il trouva, en dehors de Lautréamont, Lamartine et Leconte de Lisle cités par le commissaire comme voyants et donc hors course. Soudain il vit, le nom de "Lacenaire" qu'il connaissait grâce au film Les Enfants du Paradis. Il ne se souvenait pas avec les années – car il lui semblait que le film l'évoquait – si Lacenaire avait écrit des poèmes. Puis il se rappela. Il avait lui-même écrit un poème sibyllin et tranchant après la vision du film, par une espèce de provocation bien dans la tournure de Lacenaire...

 

un crâne lacenaire

la mâchoire entre les dents

l'oeil hâve

hagard noir

et de la bave

entre les paupières

 

on a dit assassin

pour une langue pulpeuse

une moustache ardente

comme un pic dans un sourire

 

Lacenaire ne trahit que celui qui l'a trahit!

 

Cela lui donnait le frisson maintenant, plus de dix ans après. Il l'avait oublié. Mais il n'était pas naïf au point de croire qu'un poète, qu'un artiste ne pouvait être un criminel. Et le héros Maldoror créé par Lautréamont se montrait, force est de l'avouer, plus cruel que Lacenaire: il s'attaquait à des jeunes filles, et même à des fillettes d'après son souvenir, – un vrai psychopathe pédophile!

Les Chants de Maldoror! Un livre atypique, infâme et beau qui peut se lire comme un livre de la dérision, notamment envers la littérature et ses ressorts, un livre de l'humour noir, cher à André Breton (voir son anthologie), – mais pas seulement. C'est aussi le livre des envolées romantiques (Je te salue, vieil océan!), des blasphèmes contre Dieu et l'humanité, du goût du macabre, une ode provocatrice au crime, au viol, à la pédophilie tandis qu'en fin de compte son héros fait de rares apparitions; c'est une symphonie fantastique et surréaliste avant la lettre, une orchestration du mal, de la folie d'un syphilitique; c'est le livre qui répond le plus fortement aux critères du Voyant.

Lautréamont se fait aussi le "suprême savant": son goût pour les mathématiques parcourt l'oeuvre et surtout son impressionnant bestiaire place l'homme devant toute son animalité. Enfin ce livre est un exorcisme et selon l'aveu ironique de l'auteur "un conte somnifère" par "le meilleur professeur d'hypnotisme qu'il connaisse!"

En cherchant un peu, Paul trouva le témoignage de Paul Lespès, camarade d'étude de Lautréamont:

"Nous le tenions au lycée pour un esprit fantasque et rêveur, mais au fond pour un bon garçon ne dépassant pas le niveau moyen d'instruction, en raison probablement d'un retard dans ses études. Il m'a montré un jour quelques vers de sa façon. Le rythme, autant que j'en ai pu juger dans mon inexpérience, me parut bizarre et la pensée obscure." Il parlait des Chants de Maldoror comme d'"une oeuvre sincère", "fruit douloureux d'un cerveau exalté plein de sombres images."

Paul relut le Premier Chant qui fait trois pages, commence par: "Lecteur, c'est peut-être la haine que tu veux que j'invoque dans le commencement de cet ouvrage!" et finit par "Vieil océan, ô grand célibataire!"

Et ces pages qu'il ne tient qu'à vous de découvrir, mon cher lecteur, ne sont pas les plus hideuses de son carnet de damné pour paraphraser Rimbaud ("je vous détache ces quelques hideux feuillets de mon carnet de damné", avait-il écrit dans Une Saison en enfer).

Mais le doute subsistait dans l'esprit de Paul. Le dernier voyant était-il Lautréamont ou plutôt Lacenaire?

Ce dernier avait écrit quelques poèmes dont Le dernier chant, poème ultime qu'il écrivit un mois avant de monter à l'échafaud, à l'âge de 33 ans!

 

En expirant, le cygne chante encor,

Ah laissez-moi chanter mon chant de mort!...

 

Baudelaire le désigna comme "un des héros de la vie moderne"? Il avait été, somme toute, le "grand malade, le grand criminel, le grand maudit"... – non plus par la plume, mais par la pointe. Le "suprême Savant" ? Il assassinait au tire-point (outil de cordonnier) et frappait toujours dans le dos de ses victimes, ayant remarqué qu'une personne est bien moins combative quand elle est blessée au dos...– Quelle noire ingéniosité!

 

«  Pas lui, pitié!  » s'écria Paul. Il se souvenait des paroles du commissaire Belpomme: "Il y a des grands poètes qui sont des monstres." C'était donc lui le dernier voyant?

«  Je préfère mille fois Lautréamont, déplora-t-il, même si son héros Maldoror est ... Qu'allais-je dire! Oui, mais s'il nous fait frémir ce n'est que par des mots, comme un bon auteur de thrillers – avec un don poétique hors du commun  ».

Au-delà de l'horreur que cette révélation lui inspirait – mettre à côté de visionnaires, Nerval et Verne, un Lacenaire! – le bon bout de sa raison ou son petit doigt lui dit que ce n'était pas lui.

Il décida d'abandonner ses recherches, quitta la liste des auteurs en L et alla sans raison apparente à la lettre N. Il tomba sur Nodier. Charles Nodier.

Il ouvrit la page. Il vit affiché en haut le titre «  Le Vieux Marinier  » et – stupéfaction! – il y lut, comme une esquisse du Bateau ivre de Rimbaud  ! Or, ce poème lui était de beaucoup antérieur...

Arthur Rimbaud devait connaître le nom de Nodier au moins depuis août 1870, puisqu'il déclarait à son professeur George Izambard avoir pris Le Diable à Paris, publié chez Hetzel, l'éditeur de Jules Verne, collectif auquel avait participé Nodier.

Le ton et le rythme sont assez proches, sauf que Nodier conclut chaque quatrain par un hexamètre.

115 vers pour Nodier, 110 pour Rimbaud, en voici seulement un quintain pour l'un, un quatrain pour l'autre afin d'avoir une ancre de comparaison.

 

Le Chant du vieux marinier:

 

C'est ainsi qu'apparaît l'Océan de la rade.

Le voyageur de mer est fou comme l'amant.

Tout visage nouveau lui paraît camarade,

Tout lougre, galion, et tout poisson dorade,

Et tout roc diamant.

 

Le Bateau ivre:

 

J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades

du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants

Des écumes des fleurs ont bercé mes dérades

Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants

 

À la fin on trouve sous la plume de Nodier:

Lise est morte! - Adieu donc! Adieu, la Découverte!

 

Et sous celle de Rimbaud:

Ô que ma quille éclate! Ô que j'aille à la mer!

 

Dans Le chant du vieux marinier, Paul trouva des images étonnantes, mais moins baroques et alchimiques, moins luxuriantes et audacieuses que dans Le Bateau ivre. Nodier n'avait pas le génie poétique de Rimbaud. Mais Rimbaud connaissait sûrement ce poème avant d'écrire Le Bateau ivre et il l'avait inspiré plus que toute autre source. Il était même, Paul en était convaincu, son point de départ. Le Voyage de Baudelaire, autre chef-d'oeuvre, perdait sa «  préemption  », sa place, sa prétention, – et, se dit-il avec absurde  : «  comme une mouche qui se mouche: il n'y a plus de mouche  !»...

Enfin, cela voulait aussi dire que Rimbaud avait déjà en tête son Bateau ivre en écrivant ses Lettres du Voyant. Il était en germe, même s'il en était inconscient; Le Chant du vieux marinier l'avait suffisamment marqué pour, premièrement, lui donner l'idée de composer un poème sur la mer, et pour, deuxièmement, qu'il reconnaisse en Nodier un voyant.

Paul eut du mal à s'endormir. Malgré l'évidence de Nodier, la lutte entre Lacenaire et lui semblait raisonnablement pencher en faveur du premier. Le L tranchait. Les initiales étaient NVL et non NVN...

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Rimbaud passion
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