Paul au pays de Rimbaud et juliette (2ème roman de la trilogie "Rimbaud") chapitre 1 à 13
Jean Rimbaud
Stéphane Rimbaud
Stéphane de l'Anonymat
Aube de l'Étoile
PAUL AU PAYS DE
RIMBAUD
ET JULIETTE
AVERTISSEMENT :
Il n'est absolument pas nécessaire d'avoir lu Rimbaud passion ou les mystères d'Arthur dont ces aventures sont la suite, pour apprécier ce récit romanesque qui a une portée sociale, une actualité que le premier n'avait pas. Plus dans le concret, c'est un roman du terrain, de voyage (dans le sens large du terme). Un lecteur du premier volet pourra se rendre compte en lisant ce deuxième qu'il se voit en revanche éclairé d'une manière extraordinaire.
I
OÙ ÇA COMMENCE PAR UNE QUESTION
– Tu vas où?
- À Charleville...
Cheveux aux vent, Paul Delaroche se trouvait dans une R5 cacharelle rouge avec des sièges de même tissu que la capote «AR» – à côté d'une jeune conductrice d'environ vint-deux ans, sa covoitureuse.
Le covoiturage : – une première pour Paul.
C'est donc bien dans la patrie d'Arthur Rimbaud que se rendait l'ami du Commissaire Arthur Belpomme.
*
Pour ceux qui n'auraient pas lu Rimbaud passion ou les mystères d'Arthur – ce qui me paraît plus que probable étant donné qu'il n'a pas encore été publié (sauf sur blog...), ou pour rafraîchir la mémoire de ceux, rarissimes, qui l'auraient lu (sur blog...), disons que dans ce récit, Paul voyageur, quêteur en poésie, rencontra un spécialiste d'Arthur Rimbaud... Celui-ci se nommait Arthur Belpomme, mais on l'appelait plus communément le Commissaire Belpomme, lequel parla pendant neuf jours à Paul, son hôte, de la figure mythique d'Arthur Rimbaud, cela avec maintes consommations de pommes. Avec lui, Paul avait élucidé "le mystère des trois voyants fantômes" tiré des Lettres du Voyant, cela comme sous l'hospice de Rimbaud lui-même: un portrait au pastel du poète d'après la photo de Carjat de 1871, auquel donc était rendu ses couleurs, et qui se trouvait accroché dans le salon et lui faisait face. Cela pour aboutir à quoi? À une révélation incroyable et folle : Arthur Belpomme s'avérait être le petit fils d'Arthur Rimbaud. Autrement dit, (je vous demande de vous retenir de rire), Arthur Rimbaud était son grand-père!...
Arthur Belpomme lui avait enfin parlé longuement de Djami, ami et serviteur de Rimbaud en Orient, qu'il croyait soufi d'âme. Enfin? Non. Paul devait encore pénétrer le mystère de la pomme pour aboutir au poème Voyelles. Le Commissaire avait dit que Rimbaud était dans une pomme, et c'est en plaçant les voyelles de différentes tailles afin de former une pomme avec un visage, que Paul Vit la chose!
Paul baignait dans la mystique. Le titre de "commissaire" céda peu à peu la place à l'homme, mystère grandissant à mesure des révélations. Paul n'avait plus devant lui qu'Arthur Belpomme. Puis, Arthur...
Paul avait pensé qu'aller au pays de Rimbaud donnerait du corps au roman qu'il projetait d'écrire sur lui, et non plus, comme il l'avait dit au commissaire, sur Paul Verlaine, duquel il avait prétendu être sur les traces afin d'écrire une biographie.
En bref, Paul était parti pour parfaire son roman Rimbaud Passion ou les mystères d'Arthur et c'est un autre récit qui naîtra : celui de son voyage dont il m'a confié le journal afin que j'en fasse une manière de roman. Car Paul est mon meilleur ami. Il me confie tout. Mais vraiment tout.
Le seul problème, c'est que je ne suis pas vraiment romancier au sens commun. Si vous vouliez bien m'aider à le mener à bien, ce « roman », je vous en serais gré, lecteur.
Aussi, pour me faciliter la tâche, car je doute que vous puissiez m'être d'aucun secours, je vous confierai (car c'est ainsi que je transmets la confiance de mon meilleur ami) : il m'arrive, comme tous les écrivains, d'être inspiré par ce que je lis, et qu'ils me donnent, comme la nourriture, l'énergie pour écrire ; et là, il se trouve que c'est Tom Jones de Fielding un roman anglais du XVIIIème assez désuet pour le fond (il faut voir le mariage forcé...), mais qui m'a séduit par sa forme intégrant des chapitres préliminaires, et qui surtout, à défaut de me faire rire comme je m'y attendais (ou jamais là où Fielding s'y attendrait), ne fait jamais oublier le lecteur qu'il est en présence d'un auteur. Et moi, j'aime cela, j'espère que vous aussi.
Avant de poursuivre, je subtiliserai quelques bonnes idées bateaux : ce livre est comme un repas servi en quelques trente chapitres et des bananes (dont tous les titres commencent par « où », comme dans un bon roman de Jules Verne) ; les chapitres ou passages qui pourraient vous paraître ennuyeux mettent en lumière les perles (oui, j'ose dire qu'il y en a – sinon je ne l'aurais pas jugé digne d'être lu – et plus que vous pourriez le penser), sans compter que les chapitres « ennuyeux », ne le sont que très relativement, et que ce jugement montrerait seulement votre peu d'intérêt pour Rimbaud, ce qui n'est pas grave et ne m'empêchera de dormir. Ajoutons avant de commencer pour de bon – et ceci pour vous persuader de lire ce livre (là, je m'épate, moi qui est si peu l'âme publicitaire) – que vous allez à la rencontre de Rimbaud de façon que vous vous en souviendrez, cela je vous le garantis. Et qu'à cette fin Paul notre héros – secondé accessoirement par Juliette, mais quel « accessoire » ! – s'en chargera .
Il ne me reste qu'à vous souhaiter, mon cher et indispensable lecteur, un bon et beau voyage.
*
Tandis que Paul roulait à présent aux côtés de la jeune fille, notre héros ne savait pas ce qu'il l'attendait ; il ignorait que là-bas, à « Charleville », il aurait une révélation de folie, qu'il vivrait des choses bien troublantes, qu'enfin il y rencontrerait une Juliette avec laquelle il vivra un moment fantastique, cosmique, mais aussi bien faite pour lui faire perdre complètement la boule...
-
Tu veux dire Charleville-Mézières, rectifia la conductrice sportive.
-
Oui, pardon.
-
Ah! c'est marrant, mon beau-père habite cette ville. À un jour près, il aurait pu te prendre, dit la conductrice à l'aise dans son short.
Paul regarda ses yeux couleur châtaigne. Son visage moucheté de points de son.
-
Oui, c'est drôle.
-
Et tu y vas pourquoi?
-
Je vais...
Il chercha comment dire à cette gymnase. Après un moment d'hésitation, il dit :
-
Je vais voir où a vécu Arthur Rimbaud.
Pas de commentaire. Silence. Moteur. Autoroute.
Les yeux de Paul rencontrèrent vaguement la fine et blanche jambe remontant jusqu'au short. Des rousseurs...
« C'est vrai, on est pas tous du même monde... », pensa t-il.
II
OÙ PAUL N'A PAS MOYEN D'ÉCHAPPER À L'APPEL
DE CHARLEVILLE
-
Si un jour tu veux venir où j'habite, je t'invite, fit Paul, enthousiaste.
-
Merci, répondit poliment la jeune fille avant de tourner le dos à son interlocuteur et de s'en aller.
Non, ce n'était pas avec sa sportive conductrice qu'avait eu lieu cette scène. Il s'agissait d'une covoiturée de la voiture suivante qui, à partir de Paris, devait mener Paul à Charleville-Mézières. Une beauté de jeune fille qui avait un nom moyenâgeux finissant par "ore" et que Paul avait entendu pour la première fois. Elle était accompagnée d'un sénégalais. Étudiante en lettres, Paul lui avait parlé littérature, Rimbaud... L'étudiait-t-elle?
-
Bien sûr qu'on l'étudie ! avait-elle répondu. Passage obligé. Mais comme il l'est depuis le lycée, on ne s'attarde pas trop sur lui.
Son écrivain préféré? Dostoïevski.
Une des grandes lectures de Paul avait été Crime et châtiment paru en 1866, trois ans avant le premier poème de Rimbaud.
Paul était sous le charme. Elle était vraiment charmante : un visage d'ange avec une voix assez grave, un peu éraillée par la cigarette qui la faisait toussoter par moments.
Elle était descendue à Reims. Et Paul, en lui laissant blog, adresse e-mail et adresse tout court, rêvait d'être entre ses reins...
Mon Dieu ! La demoiselle l'aurait-il invité, il serait même descendu avec elle,– et adieu Rimbaud !
Mais quand il y a un appel aussi fort que le sien: – pas moyen d'y échapper! Pas plus qu'une roue soumise à la course d'un hamster ou d'un hamster soumis au mouvement qu'il impulse en s'y enivrant gaiement.
Ainsi j'espère vous faire entrer dans la roue du voyage...
III
OÙ PAUL SE RAPPROCHE SÉRIEUSEMENT DE SA DESTINATION
Le voyage commençait à se faire un peu long. Heureusement, le covoitureur de Paul, c'était Mister Sympa ! Tellement qu'il avait laissé l'autre passager, un mauritanien, devant sa cité.
-
Livraison à domicile! avait-il lancé, en parfait gentilhomme.
Il arrangeait tout le temps au mieux, dès fois faisait dix kilomètres en plus pour emmener ses passagers à leur destination. Vraiment généreux de sa part. Paul qui se figurait que les ardennais étaient des brutes épaisses ! N'était-ce pas une exception? Il était heureux de l'avoir rencontré. La suite allait peut-être être plus rude. Il verrait bien.
Une fois seul avec le conducteur, un rapport plus intime ne tarda pas à s'établir, d'autant plus que la nuit s'annonçait.
Il s'appelait Jean-Michel.
Il allait rejoindre sa compagne. Retour dès le lendemain.
-
Tu vas faire quo à Charleville?
-
Je vais sur les traces de Rimbaud.
Il ne dit rien.
« Décidément... Qu'est-ce qu'ils ont avec leur poète, ces ardennais!? » pensa Paul.
La voiture, roulant à vitesse de croisière sur une belle nationale ou départementale, longeait des champs à perte de vue, ponctués d'arbres ou de bosquets. Tout était en courbes, pentes, sinuosités accentuées de lignes longitudinales et parallèles d'une douceur féminine que Paul n'avait vu nulle part ailleurs, lui semblait-il. Le jaune, le brun, le vert s'agençaient par plateaux et touches d'une grâce infinie, – nudité végétale caressée par le vent et le soleil amoureux de la terre. Du blé, du blé, du blé. Il repensa à Sensation. Une interprétation qu'il en avait fait, ballade lyrique à la guitare, acheva l'émotion. Il aurait aimé sortir au grand air pour la parachever. Et chanter sur sa guitare qui l'accompagnait durant ce voyage.
-
Moi, je n'ai jamais été attiré par la poésie. À Charleville, tout le monde connaît un peu l'histoire de Rimbaud, mais il intéresse peu, finit par lui dire Jean-Michel.
« Mais il intéresse peu? C'est bien ce qu'il me semble avoir entendu. », se dit Paul.
Il lui revint en mémoire une page de la petite soeur d'Arthur, Isabelle, où elle disait combien peu était appréciée la poésie « ici », c'est à dire là-bas, le pays duquel ils se rapprochaient à une allure de 90 kilomètres heure, là où dans la tête de Paul devait commencer la zone du Rimbaud incompris, voire maudit.
Cinq ans après le décès de son frère, Isabelle avait écrit en 1896 à celui qui deviendra son mari et un rimbaldien fort contesté, Paterne Berrichon, mais qui présentement lui demandait de faire une conférence sur son frère poète : « L'idée d'une conférence m'a donné le frisson. Je crois que vous vous exposeriez à une cruelle déception. Les gens de Charleville sont grincheux comme leur climat, froids et traîtres comme le brouillard de la Meuse, égoïstes surtout. L'Ardennais est, par tempérament, ennemi de la poésie non sentie même par ceux qui se piquent de la comprendre. »
Il manquerait plus qu'il ait en particulier laissé des traces de voyou, d'ivrogne, d'immoral !
Là, nous étions en plein champs. Rase campagne. Ça sentait le voyage vers ailleurs... L'horizon n'en finissait pas d'être repoussé par le regard en suspens. Les nuages rarissimes passaient amoureusement au-dessus des Ardennes, des cuisses béantes, une entrecuisse ouverte accueillant les rayons solaires et se laissant aller au passage du vent. Frisson des blés picotés d'amour infini... Rimbaud revenant à pied de Paris, lui, adolescent aux semelles de vent, – ailées. Alléluiah! Nuits au sein des champs. Étoiles et lune. Fumée de sa pipe.
Paul fut tiré de sa vision par un :
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Dans ma jeunesse, j'ai lu beaucoup les classiques: Zola, Balzac, et bien d'autres.
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Et maintenant, tu lis encore?
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Oui, un peu. Je lis un roman en ce moment. C'est bizarre, surréaliste. Mais j'aime bien...
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Ça s'appelle comment ?
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J'ai oublié.
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L'auteur aussi ?
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Non. Pennac.
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Ah bon ? Daniel Pennac ? Je ne connais de lui que Comme un roman.
« Quoi, l'auteure de Comme un roman? » pensa t-il. Cela ressemblait mal à ce qu'il en connaissait : le droit de ne pas lire, de ne pas finir... ses dix commandements. Il n'y avait que ça de mémorable en ce qui le concernait. Ce qui était déjà énorme... Mais, là, on lui décrivait un roman qui entraînait dans un univers tout baigné dans une espèce de rêve. Quelqu'un raconte, l'autre écoute – rien qui ne lui faisait songer à Pennac – et cela éveillait en lui le plus vif intérêt.
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Je sens que j'aimerai.
Il pensa à sa fiction...
Le soleil faisait son « au revoir » qui avait le solennel d'un adieu. Paul poétisa : « Que la nature et mon coeur s'émeuvent de ce départ pour l'autre côté du globe Terre. » Il contemplait la bande de bitume, signe ultime de la modernité que salua le poète. Et roule, voiture! C'était un ruisseau fossile inventé par le génie humain qui l'escortait vers tous les horizons possibles. Rimbaud pressentant ce changement, cette toile d'asphalte bleu-noir. Ses bruits, ses fumées, ses exhalaisons de traversée. L'haleine routière en voie, en route. La nature, le ciel, avalant tout, absorbant tout. Régénératrice, recyclante.
La nuit était là, enveloppante. Maintenant, la route devient une féerie. Le paysage cède le pas à la route devenu son visage sous les feux des véhicules. Le reste du corps s'ensommeille et pourtant vibre d'une vita nova de grillons. Et une poudre de rêve le transforme en géant mystère.
La radio allumée finalisa le sentiment d'être humain, celui d'une immense fraternité. Radio Nostalgie censée être au-rendez-vous.
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T'aimes bien la chanson française? demanda Paul.
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Oui. Mais j'aime un peu tout.
Jean-Michel avait mis longtemps pourtant à trouver une radio qui le satisfasse. Finalement, son choix était fait: Nostalgie.
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J'aime bien, moi aussi, la chanson française. J'en fais moi- même un peu, dit Paul.
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Ah bon? C'est bien ço.
Oui, je dis bien "ço".
Pour la première fois, Paul remarquai son accent.
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Tu fais quel genre de chanson?
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Moi, je me sens de la lignée des troubadours, en passant par Brassens, Ferré... Je fais des choses simples avec des accords simples. J'écris les paroles et trouve une musique allant dessus.
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C'est super, ço.
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J'ai aussi mis en musique certains poèmes de Rimbaud.
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Ah bon?
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Ça ajoute une autre dimension au texte.
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C'est bien vrai. Moi je préfère.
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Faut avouer que c'est plus accessible, plus populaire. Et puis, c'est logique. À l'origine, la poésie et le chant faisaient Un.
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Et la musique.
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Oui. Qui dit chant dit musique.
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C'est un grand ort de faire des chansons, dit-il, comme une allusion à mon port de guitare.
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Oui.
Paul le regardait, ce petit homme chétif, pudique, généreux, prononçant "art" avec un piquant d'ortie. Son accent attirait à nouveau son attention sur lui.
-
Dis, je viens de remarquer votre accent... Il...
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Oui, l'accent ardennais. On a un drôle d'accent. Pas très élégant.
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Je l'aime bien, dit Paul.
Et c'était vrai. Quelque chose le touchait, il n'aurait su dire pourquoi. Il eut cet éclair de pensée qui le frappa: Rimbaud parlait comme ça. Ou plutôt comme ço.
Ils avaient la langue comprimée dans la gorge. C'est du moins l'impression qu'elle lui faisait.
Nous arrivons à Charleville-Mézières. Une ville comme une autre. Mais celle de Rimbaud pour moitié...
Charleviole... Voici que j'ai frappé un O au lieu d'un L. Étonnante coquille. La coquille de toutes les coquilles est celle-ci: couille. Un mot élégant peut en cacher autre qui l'est moins... Ah ! Les mots et leur histoire!
« Enfin arrivé ! » pensa Paul. Il s'était presque attendu à rentrer dans le XIXème siècle. Mais il savait que ce n'était qu'un rêve. La réalité sautait aux yeux par les cent mille illuminations de la ville et ses multiples feux fixes et mobiles. Géographiquement, on était bien dans la ville où, du temps d'Arthur, ne circulaient que des carrioles tractées par des chevaux sur des routes de terre battue, et qui était éclairée par des réverbères à gaz que chaque jour il fallait allumer comme des bougies. Mais le temps avait en l'espace de moins de deux siècles transformé de manière révolutionnaire le paysage, plus qu'il ne l'avait fait entre le Moyen-Age et le XXème siècle.
« Charleville. Que cela veut-il dire? Pour Rimbaud, c'est Charlestown, exécrée ville natale. Une ville illuminée à présent de la modernité électrique. N'aurait-il pas plus apprécié sa ville natale au XXème et XXIème siècle? »
Ainsi songea Paul.
Il descendit en remerciant chaleureusement son idéal conducteur, et lisant une pancarte, il se dit à lui-même :
-
« Le Mont Olympe » ! Un nom bien fait pour te plaire !...
IV
OÙ PAUL FAIT CONNAISSANCE EN COMPAGNIE D'ARDUINNA
Paul était arrivé au camping. La première chose qu'il fit : demander s'il était possible d'installer sa tente.
Pas de souci! Les portes du paradis. Dodo – en toute sécurité.
Mais avant, une bonne bière locale : l'Arduinna (nom de la déesse gauloise de la chasse et de la forêt montée sur un sanglier, arc en main: Dea Arduinna) – et une bonne barquette de frites (Dea Frita!). Faim et soif.
Paul fut bien accueilli. Il le fut par une armoire des Ardennes. Cent kilos? On pourrait mettre trois Paul dans son corps mastoc, géant.
Il a une de ces têtes, moitié Snoopy, moitié dogue. Sa bouche a une moue canine, de dogue ou de bouledogue qui lui plaît bien. Un peu gros poupon, aussi, vous voyez?
Il a de grands yeux bleus délavés sur lesquels pèsent des paupières lourdes. Très serviable, d'une grande gentillesse, le sourire difficile, réservé, – tel lui paraît l'armoire ardennaise, force tranquille, mais à laquelle il ne faut pas se frotter.
Ange bourru, ange bourré? Sur certains mots, toujours ce "o" qui traîne toujours : la signature des Ardennes. J'aurai pu dire « patte ». Mais c'est vrai qu'il y en a une autre: la sienne à Chris, (car tel se nomme t-il) : une belle paluche d'ours des cavernes.
En le regardant de plus près, Paul trouva que Chris ressemblait assez à Rimbaud en beaucoup plus maousse. Et, lui aussi il parlait comme ço... – la note traînante d'un gars placide. Oui, c'est vrai dis-donc, on touche au réel: c'était bien une vache, qui avait un "meuh" au bord de la bouche plissée comme ço... – Moooh...
Sous sa peau, sous sa poitrine battait un coeur joli.
-
Toi toucher beaucoup sans rien y être pour rien.
-
Mooo...
La friteuse et la bière étaient bien faite pour lui. Il était dans son pré. Pas de problème.
C'est marrant comme Paul fut accueilli par Chris. Son acolyte Rémi, plus observateur et réservé, semblait le fouiller du regard, le chercher. Avec Chris, Paul avait l'impression que quelque chose passait sans effort au fur et à mesure de son parler et du sien. Il n'était pourtant pas un des leurs, mais c'était comme si. Comme si la vache flairait quelque congénère. Mais lui, Paul, il ne parlait pas comme ço.
-
Une bonne bière bien fraîche, ça fait du bien où ço pausse. (où ça passe...)
Était-ce lui, Paul, qui parlait ainsi? Holà! Il est temps de se coucher !
Lui qui croyait, en venant ici, qu'il n'avait plus grand chose à apprendre de fondamental sur Arthur Rimbaud, paysan poète, (surtout depuis le passage à la moissonneuse batteuse d'Arthur Belpomme), voilà qu'il réalisait plus fortement ce truc tout bête et qui l'émouvait: Rimbaud parlait comme ço...
V
OÙ ON VOIT QU'IL N'Y A PAS MOYEN D'INVENTER
Il s'appelait Chris, ai-je dit.
Pardon pour les noms. Si je fais un roman, il faut bien accepter s'y reconnaître. Sinon, il faut aussi taire que le lieu de repos de notre héros est au camping, à Charleville. Et comme il n'y en a qu'un de camping, et comme Rimbaud n'est pas né ailleurs qu'à Charleville, et comme il n'y a pas d'autre homme qui ressemble au portrait que j'ai fait – les choses seraient vite réglées sans accepter que oui, les choses sont telles que je les rapporte et que cela ne peut s'inventer et que sans tout cela, mon roman ne pourrait être. Je répète tout est traduit selon le cœur de Paul, mais tout est vrai – c'est la franche vérité vraie.
Tenez:
-
Comment tu t'appelles?
-
Chris.
Vous voyez.
Pourquoi l'appellerai-je Bernard? Pour le faire rimer avec lard? Ça c'est méchant, vous trouvez pas?
Alors mieux vaut la franche vérité vraie. Christophe est son nom. C'est juste, parce que c'est vrai.
-
Tu veux ma main dans la guôle... Elle va être vraie aussi.
Ça c'est faux. J'invente de toutes pièces. Chris c'est un bon gars, et il sera content d'avoir de nouveaux clients qui seront fiers d'avoir un serveur comme lui, – si entre temps, il ne réalise pas ses rêves, ce que nous lui souhaitons de tout coeur à cette bosseur bossant parfois 20 h par jour. Même s'il dit que ça lui convient. N'est-ce pas Chris.
-
Of..., ça mô convient.
VI
OÙ L'AUTEUR SAUTE UN CHAPITRE
…..
VII
OÙ UNE INTENDANTE PARLE DE RIMBAUD
La nuit avait été froide. Trop fatigué pour monter sa tente, qu'il avait été, Paul ; et puis, – en dehors de la lune et des étoiles... il n'y avait pour l'éclairer qu'un « pâle réverbère » enfin lampadaire.
«– Lorsque dans la clarté d'un pâle réverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants »...
Dans ses rêves, peut-être !
En tout cas, Arthur Rimbaud y passait bien, dans la cervelle de Paul. Et souvent. De toute chose, de toute circonstance pouvait surgir un vers adéquate du poète chéri, ce qui lui était très agréable à Paul.
Paul s'était réveillé vers 9 h. Ni trop tôt ni trop tard pour profiter de cette belle journée ensoleillée. Chris lui avait dit la veille qu'il avait fait très froid la semaine dernière. C'était pire que cet hiver pour lui. Il avait dû se recouvrir. Il souffrait de ce genre de changement. Paul goûtait sa chance.
Sa douche prise, ses besoins faits, Paul entra dans le hall d'accueil du camping. Un riche caravanier, peut-être belge, faisait à grands gestes et à haute voix des revendications sur le prix. "Pas question que... alors que » ! – ainsi s'y résumaient-elles.
L'affaire s'arrangea. Sa voix se radoucit. Il était détendu, souriant.
L'intendante, petite, étique, yeux bleus vifs, courts cheveux blonds de blé qui lui retombaient frisottants dans la nuque, – une tête de belette, ou de fouine, à moins que ce ne soit celle d'un hérisson – sourit au nouvel arrivant de toutes ses dents. Et elle en avait beaucoup.
-
Bonjour, dit-elle à Paul d'une voix un peu aigrelette.
-
Bonjour.
-
Vous venez pour réserver une place?
-
Je suis arrivé hier soir à onze heures environ.
-
Ah! c'est vous!
-
Moi?
-
Oui, on m'a dit que quelqu'un était arrivé tard hier.
-
Ah.
Je devinai la source.
-
Vous désirez rester combien de jours?
-
Trois pour l'instant.
-
Vous êtes installé à quel numéro?
-
Je ne sais pas.
Elle pensait que Paul pouvait voir cela plus tard, mais celui-ci fila pour voir son numéro et revint presto:
-
56! dit-il essoufflé par sa course.
-
C'est une place réservée aux caravanes. C'est plus cher.
Paul s'emporta :
-
Oh non! Ne me dites pas que je dois démonter ma tente? C'est pas juste. Si il y a quelqu'un qui vient, je changerai de place. Mais ça revient au même, là, que je sois là où ailleurs !...
-
Ce sont des places pourvues en électricité. Je suis désolée.
-
Et c'est combien le prix?
Elle le lui annonça. La différence était considérable.
Paul abandonna. Puis sa lanterne verte s'alluma comme un eurêka :
-
Tiens! Je sais ce que je vais faire. Je vais faire glisser ma tente par terre une fois les piquets enlevés, déclara t-il.
-
Bah voilà! fit l'intendante, contente.
-
Je vais faire ça et je reviens pour payer.
-
Pas de problème.
Il s'exécuta.
Paul et sa tente!
L'un des arceaux n'avait pas de cordons. Il avait prévu son scotch pour maintenir l'arceau en place une fois les tubes emboîtés...
L'intendante lui proposa le numéro 120 ou 121. Paul choisit le second. Il aimait son arbrisseau penché au dessus de l'herbe, comme sous la force du vent.
Cela fait, il retourna à l'accueil en courant. Il dut attendre le traitement d'un client. Heureusement, ce ne fut pas long.
-
Voilà. J'ai mis ma tente au 121, annonça Paul.
-
Très bien, répondit la femme satisfaite.
Paul lui tendit un chèque dûment rempli, signé.
-
Merci, fit sa receveuse.
-
Pardon, connaissez-vous Roche? demanda Paul qui enfin pouvait se permettre d'être à son affaire.
-
Roche? Non, ça ne me dit rien du tout.
-
Ce serait près de Vouziers, indiqua t-il.
L'intendante consulta une carte et finit par trouver.
Comment cela était-il venu? Paul lui apprit la motivation de son voyage.
Petite boule de nerfs, la femme s'exprima alors sur Rimbaud, sur la liberté du poète, cela en mots qui transpiraient le goût de la liberté, en termes qui suaient sa révolte :
– Tout le monde est là: "Rimbaud! Rimbaud! Ah Rimbaud...". On lui fait un culte, on est en adoration. Ces mêmes petits bourgeois que Rimbaud a toujours décrié, vomi, se font les gardiens de ce temple. Mais Rimbaud était libre. Il n'a rien à voir avec eux. Il est au-dessus de la mêlée, bien au-dessus de tout ça. Il a tout abandonné, littérature et famille, pour voyager. Il a ramé, lui... Qu'ils fassent donc comme lui, au lieu d'être assis bien dans leur Musée, leur petite vie étriquée. Il est devenu aujourd'hui le chef de l'école académique. Aujourd'hui, un poète fait la même chose que Rimbaud, on le prend pour une merde.
Paul l'écoutait sans la juger. Paul la comprenait. Il la voyait en miroir de ce qu'il pensait il y avait des années. Il était en dégoût de la littérature. Sauf des hommes libres comme Henry Miller qui lui avait inspiré un voyage en Grèce après avoir lu dans une colonie de vacances (qui avait finit par le faire suer), cette ode au grand air qu'était son roman Le Colosse de Maroussi. Là était la vraie vie, l'école de la vie. Il désirait même aller en Afrique, peut-être plus loin, pour fuir le toit familial, vivre comme il l'entendait avec son RMI misérable. Aller où il voulait dans le monde en faisant confiance à la vie. La Vie – Dieu – Elle pourvoirait à ses besoins, comme le dit l'Évangile des oiseaux. Alors il était parti, avec un cadi – faux départ –, puis avec un sac à dos bien chargé. Et il était allé en Grèce trois mois durant, il y avait rencontré, comme Miller, son "colosse", son « Katsimbalis »... Mais c'était une femme de 72 ans devenue sa grand-mère de coeur, une conteuse née, comme le héros d'Henry – et toute aussi charismatique. – Léla! Il pourrait en faire un roman! C'était quelque part dans les Cyclades. À la fin, il ne s'était senti plus qu'un résident étranger, et en hiver, il était retourné chez lui. Il avait fêté son premier Noël en famille. avec ses trois frères et sa chère petite soeur... Sa chère petite soeur...
Pardon, lecteur. J'ai dérapé.
La femme du camping, elle, avait le discours râpeux. Paul l'écoutait avec compassion et une certaine candeur. Il se taisait. Il se contentait de "mmm". Il la comprenait, et il comprenait les autres qu'elle accusait.
Depuis longtemps, Paul avait la conscience que les passions convergeaient et divergeaient sur un même homme qui inspirait de l'amour – mais suscitait aussi de la haine, de la jalousie (Rimbaud et ses « enfants » , haïs par ceux de Verlaine , et vice versa...) –, oui, sur un homme hors du temps tout en étant du temps, et la propriété de personne tout en étant une terre pour tout le monde, qu'on pouvait labourer jusqu'à plus soif, – offrande à coeur ouvert, à coeur perdu.
« Chacun voit Rimbaud selon ce qu'il est ». se dit Paul.
VIII
OÙ PAUL SE PRÉPARE À ALLER À ROCHE
C'est un lent départ, je sais. Dame ! qu'on est loin du hamster !
Quitté l'intendante du camping, Paul alla à son café-restaurant boire une bière.
À la place de Chris, il vit une petite femme brune aux yeux pers. Elle se roulait une mèche de cheveu tandis qu'il lui parlait. Elle était complexée d'être ardennaise: "Y'a beaucoup de beaufs, ici, et puis y'a rien, ici, c'est mort, et on a un sale accent."
Et puis "quo" encore? Artut Rimbauf ?
Paul lui fit savoir que, des beaufs, il y en avait partout; qu'il trouvait Charleville pleine de charme et l'accent ardennais aussi.
– Ah bon?
Elle dévora son bel et quelque peu étrange étranger par un regard grand comme "ço" en roulant sa mèche.
« Je suis beau, je sais, poulette... », pensa t-il
« Attention, Paul, tu vas finir par avoir des ampoules! » se reprit-il.
Puis, il fut traversé par un drôle de nuage, cette pensée : « La charmante et charmée serveuse me considérait-t-elle comme Rimbaud revenu sous ma forme pour réviser son jugement sur mon... son pays natal? »
Lorsque Paul lui exposa l'objet de sa venue, elle lui dit:
« J'aime beaucoup Rimbaud. »
Paul sourit.
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Bon, je dois y aller. À plus tard.
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À bientôt.
Paul s'éloigna, sentit son regard, jeta un regard en arrière. Elle lui sourit.
Il revint sur ses pas.
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J'ai oublié de vous demander : Je désire aller à Roche.
Le visage de la femme s'illumina. Elle était visiblement enthousiaste d'apprendre que son éphèbe voulait s'y rendre.
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Cela vaut le coup pour se mettre dans l'ambiance de la campagne où il vécut, pour se rendre compte de la vie qu'il a eu là-bas, lui dit-elle.
Oui, ça valait le coup selon elle. Même si il ne restait pas grand chose de la ferme et que la modernisation avait sensiblement modifié le paysage : au moins par la route bitumée et bordée de fils télégraphiques.
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C'est où ? Comment s'y rendre? demanda Paul.
Alors, là... dit la femme qui lui sembla « prenante »...
« Pour un peu elle m'y emmènerait... Mais un tel pèlerinage se fait seul. » se dit-il après la vision d'une perspective tentante...
De toute façon, elle n'était pas capable de lui dire où se trouvait Roche. Et elle travaillait.
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Merci, fit son prince.
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C'est quoi votre nom ?
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Paul.
Il se retint de dire « Delaroche ».
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Moi, c'est Estelle. Enchantée.
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Enchanté. Pardon, je dois y aller. Bonne journée.
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À bientôt, répondit la femme, ses doigts pris dans ses boucles.
Et s'éloignant, Paul entendit : « Et bon pèlerinage ! »
Pèlerinage ? Roche, c'était rien de plus que la fameuse ferme des Cuif – famille d'Arthur du côté de sa mère qui l'avait reprise – le lieu où fut composé Une Saison en enfer,le lieu de la transition, l'articulation entre « Rimbaud 1 » et « Rimbaud 2 », enfin le lieu qui, pour Paul, en plus de l'avantage de lui faire découvrir la campagne ardennaise, devait l'émouvoir. Roche, c'est un pèlerinage aux sources... C'est le Compostelle de tous les fans de Rimbaud. Il lui manquait plus de pousser un « Ultréïa » : « Ouéltria » !... Toujours plus loin, toujours plus haut... »
Paul repensa au dessin qu'Arthur Rimbaud avait fait dans la lettre dite de "Laïtou" écrite à Roche et adressée à son ami Ernest Delahaye en mai 1873. À cette date, il avait composé quelques "petites histoires en prose" que l'on identifie comme appartenant à Une Saison en enfer et que lui intitulait dans sa lettre "Livre païen ou Livre nègre". Cela aurait été le premier titre. Là, il réagirait violemment par antithèse au Christianisme. Mais ce qui importait pour Paul, c'était – sur les lieux – d'avoir en tête ce dessin où on voit Arthur de profil, en train de marcher dans la campagne, tel un Robinson échevelé, dépenaillé, portant pantalon, veston, long bout de bois en main, sabots aux pieds. Une sorte de frêne têtard se dresse derrière son dos. Dans la lettre, il écrit: "Ô nature! Ô ma mère!" À hauteur de sa tête, un personnage s'éloigne avec une pelle levée comme un étendard et ce commentaire: " Ô nature ô ma Soeur". Au-dessous, à hauteur du sexe du poète se trouve une oie marchant à ses côtés, la queue dressée comme son bâton. Troisième dégradé: " Ô nature Ô ma tante", semble crier l'oiseau, bec ouvert devant le premier "Ô".
Dans la lettre, on comprend l'état de conscience du poète: "Je n'ai rien de plus à te dire, la contemplostate de la nature m'absorculant tout entier. Je suis à toi, ô Nature, ô ma mère!"
Ne commençait-il pas sa lettre par "Cher ami, tu vois mon existence actuelle dans l'aquarelle ci-dessous."?
Il s'agit plutôt d'un dessin à l'encre noire. Il parlait ensuite de sa mère: "La mother m'a mis là dans un triste trou". En effet, il avait l'air bien triste, sa tête se tournant vers nous, pipe pendue à la bouche, chevelure lui tombant sur la nuque, prolongée par ce qui semble être une plume attachée. D'oie? Le "C'est bête et innocent" à propos de son livre en cours était parfaitement représenté par ce dessin.
Il revint encore à la mémoire de Paul cette visite de Roche par Julien Gracq et rapportée dans En lisant en écrivant : "rien ne subsiste, qu'un pan de mur"... "un lavoir envahi parmi les conferves"..., "cinq ou six maisons rurales ou fermes, semées lâchement autour d'un carrefour de chemins vicinaux, prises dans un lacis de vergers et de haies"..."ce paysage d'ennui et de sommeil rural épais : ni une colline, ni une rivière, ni une forêt."... "cette bauge de campagne en forme de caveau de famille."... "C'est ici et non au Harar, que l'acharnement à mourir à soi-même éclate, c'est ici qu'il est revenu, non point pour mourir aux fleuves barbares, mais vraiment aller où boivent les vaches." ... À Roche, l'optique bascule, et c'est Lawrence d'Arabie qui devient un peu le frère de Rimbaud"... "lui, inventeur éperdu d'expiations"...
Ça donnait envie!
Paul n'oublia pas ce cher et émouvant témoignage du Journal de Vitalie, sa grande sœur qui a fanée dans la fleur de sa jeunesse :
« Mon frère Arthur ne partageait point nos travaux agricoles ; la plume trouvait auprès de lui une occupation assez sérieuse pour qu'elle ne lui permit pas de se mêler de travaux manuels. »
C'était en juillet 1873.
On sent l'amour qu'elle porte pour son frère.
Un an après, en 1874, elle et sa mère ayant rejoint Arthur à Londres, elle y retrouva un frère assagi et cherchant du travail, et elle écrit : « L'après-midi, je me sens mieux qu'à l'ordinaire, je suis gaie. Arthur me sourit. Il me demande si je veux l'accompagner au British Muséum. Là, nous avons vu une foule de choses remarquables [Descriptions d'animaux antédiluviens, de pétrifications, etc.] La bibliothèque où les dames sont admises aussi bien que les hommes, compte trois millions de livres. C'est là qu'Arthur vient si souvent. »
Mais en voilà une qui aime Roche en plus de son frère :
« Roche est je crois le village le plus agréable que j'ai connu pendant le temps que je l'ai habité. »
Elle ne « contemplostatait » pas la nature, elle ne pouvait que la contempler avec un émerveillement d'enfant et un sentiment de communion !
« Qu'elle est belle en ce moment la vaste prairie de Voncq. » écrivit-elle. Et parlant des grands peupliers bordant le canal : «... c'est ainsi que j'entends ces grands arbres parler à mon oreille maintenant. »
Mais pour Paul rêveur, Roche, ce ne sera pas de sitôt.
Comme s'il sentait qu'avant de pénétrer les lieux de pèlerinage, ces lieux qui faisaient partie d'un pays qu'on appelait la Rimbaldie, ces « sanctuaires » qu'il ne pouvait rayer du programme – il devait passer par des préliminaires.
Il devait s'imprégner de Mademoiselle Charleville.
IX
OÙ PAUL VISITE LE MUSÉE DE L'ARDENNE
Paul traversa le beau pont enjambant la belle Meuse.
Le soleil était cuisant.
Il lui revint que Rimbaud ne supportait pas l'été. Pourtant:
"Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin!", écrit-il dans son poème Roman.
Mais pire que l'été, c'est le froid qu'il craignait.
Le Musée de l'Ardenne, que Paul avait repéré, s'il n'était pas un lieu de pèlerinage « rimbaldien », n'en était pas pour autant contournable si on voulait mieux connaître le lieu et le temps où vécut le poète. La ville où il naquit, où il grandit, où la Muse vint le visiter. Et qu'il vit pour la dernière fois en septembre 1877, alors qu'il passera l'été des deux années suivantes à Roche, à aider pour les deux seules fois de sa vie aux travaux des champs, avant un dernier séjour– encore en été –, peu de temps avant de rendre l'âme à Marseille le 10 novembre 1891.
Paul alla donc pour visiter ce lieu d'Histoire. Il se trouvait dans une cour intérieure, tout près de la place Ducale (qu'on aura à évoquer plus loin), faisant le pont avec la place Churchill.
À deux pas avait pris vie le Centre International de la Marionnette. Paul n'y entrait pas, pensant se le réserver pour plus tard. Quel rapport Arthur avait-il avec les marionnettes ? On ne sait pas. En revanche, Paul avait un rapport avec elles. Il y avait une décennie, il avait monté un spectacle de marionnettes qu'il avait joué sur plusieurs places du village.
Le Musée de l'Ardenne était ouvert.
– Pardon, où est-ce que je peux utiliser les toilettes publiques ? demanda Paul à la dame d'accueil, et Paul atteint autrefois d'énurésie se trouvait handicapé depuis l'école primaire par de fréquentes « envies », – ce qu'on devrait appeler « besoin », et il n'y avait pas de « grands héliotropes » pour pisser avec leur « assentiment », « vers les cieux bruns, très haut, très loin. »
La dame, après une hésitation, lui permit d'aller à celles du Musée.
Ce détail paraissant trivial et anodin ne l'était pas : cette permission lui avait fait gagné un temps considérable – à une heure de la fermeture – pour visiter le musée.
La dame garda son sac. Cela rappela à Paul la fois où, enfant, au bord de la mer, à Saint-Malo, il s'était fait mordre au nez par un chien-loup dans une cage, alors qu'il voulait juste lui faire un bisou ; pas de peau, il gardait le sac de sa maîtresse ! Devait-il payer pour Rimbaud d'avoir été en Abyssinie « la terreur des chiens » ? Là, la dame était tenue de mordre quiconque voudrait toucher à son sac où il y avait son appareil photo Canon dont il se vit – à son grand dam – privé pour la visite.
Il devrait se contenter – avec la Permission muséale – d'un livre (son volume usé, souligné, annoté des oeuvres complètes de Rimbaud dans la collection de la Pléiade), des feuilles, et un crayon « de bois ».
Il visiterait seulement la partie archéologique pour ce matin. Il y avait déjà beaucoup à voir.
Dès l'entrée de la première salle, son oeil fut aimanté par une vieille carte, un vieux plan : celui de Charleville, tel qu'elle avait été conçue, telle que l'avait imaginé au XVIIème siècle, à l'âge de 25 ans, un certain Clément Métézeau choisi par un certain Charles de Gonzague pour construire la ville. Son rempart en étoile à dix pointes dont la partie haute était tronquée par la Meuse, fit penser Paul à une ville-forteresse étoilée d'Abyssinie où vécut Rimbaud. Il lui semblait qu'il s'agissait de Harar. Il avait découvert cela sur internet. Écho supplémentaire...
Rolland de Réneville, auteur de Rimbaud le Voyant – fort par des côtés, faibles par d'autres ; fascinant ici, ennuyant là, (trop souvent en fait), – dit à propos du Bateau ivre: "Le départ de Rimbaud à travers le monde et le retour de l'Europe qu'il accomplit à la fin de sa vie, sont tout entiers dans ces strophes. Rimbaud se prédira ainsi tout au long de son oeuvre."
Ici, de deux cartes mises en correspondance, ce n'était pas tellement une prédiction qui s'envisageait, mais une coïncidence.
Mais avançons.
À l'entrée du musée, sous verre, des statuettes avaient attirées l'oeil de Paul. D'après les renseignements de l'hôtesse, il s'agissait de reproductions. Les prix à leur pied l'indiquaient.
L'une était pour Paul si extraordinaire qu'il demanda si il y avait l'original dans le musée.
La femme se renseigna.
Oui, il y était.
Cette sculpture, ce n'était rien de moins qu'une représentation romaine de Vénus anadyomène! On sait que Rimbaud a écrit un poème éponyme très ironique: une caricature. Poème qu'avait évoqué avec humour le commissaire Belpomme.
« On remarque surtout des singularités qu'il faut voir à la loupe. », avait-il dit, et là Paul y repensait et se disait que cette Vénus en pied devait en être une, de ces « singularités », – pas plus anodin que son « âcre besoin ».
Certes, d'après les couleurs que le jeune poète y avais mis et l'évocation du coquillage par « une vieille baignoire » (faisant penser aux scènes de toilette dans les tubes que peignit Degas), il était avéré que Rimbaud s'était inspiré du tableau La Naissance de Vénus de Botticeli. Partout dans les manuels scolaires on montrait ce tableau à côté du poème. Mais son auteur n'aurait-il pas vu d'abord cette figurine et n'aurait-elle pas instiguée son idée ? Ne lui aurait-elle – postérieurement – fait faire des recherches artistiques sur le même thème, lui donnant par la découverte de La Naissance de Vénus, l'inspiration directe?
Cependant, il lui apparut bientôt que l'emploi des couleurs ne prouvait rien : Rimbaud est le poète des sens par excellence, et en particulier celui de l'oeil. Et pas seulement pour Voyelles.
Au regard du texte où on lisait: "le dos court qui rentre et qui ressort; puis les rondeurs des reins semblent prendre l'essor [...] et tout ce corps remue et tend sa large croupe.", la statuette répondait mieux, en définitive, au traitement des formes dans le poème et se révélait plus convaincante que la Naissance de Vénus. Cela correspondait bien à ce que Paul voyait, mieux que chez Botticelli. Et cela, étrangement, pour ne pas dire «horrible étrangement »... aucun spécialiste ne l'avait noté.
Plus tard, Paul observa que le fait que, dans la statuette romaine, Vénus se tenait la longue chevelure, mais au niveau du cou, tandis que l'autre main tenait une serviette tombant à ses pieds au lieu de l'avoir posée au niveau du cœur comme chez Botticelli ; qu'elle ne sortait pas d'une coquille mais se trouvait haussée par un « roc-mamelon », lui semblait-il – tout cela le portait à penser que les deux représentations, l'une peinte, l'autre sculptée, avaient été synthétisées dans le poème.
Intuition?
En admettant qu'Arthur n'ai pas vu cette statuette, n'ayant peut-être pas encore été exhumée à son époque, rien ne lui interdisait de croire qu'elle se fut manifestée à lui par un rêve ou une autre action subtile de l'inconscient ou par magnétisme.
Ainsi Paul se vit-il caresser de manière archéologique et analytique Mademoiselle Charleville, et il prit soudain conscience que ce n'était plus pour alimenter le roman avec Belpomme qu'il était ici. Que bien que cette découverte aurait pu agrémenter, argumenter, rallonger la sauce du commissaire Belpomme à propos de la Vénus, celle-ci avait un rapport avec lui-même, rien que lui-même.
Lequel ? Que faisait-il ici ? Qu'était-il venu chercher ?
X
OÙ PAUL SE PROMÈNE LE LONG DE LA M(E)USE
Rimabaud – euh... Rimbaud, on n'en sort pas, c'est un trou, comme Charleville... Mademoiselle bouffera du Rimbaud (comme le lecteur j'espère) jusqu'à ce que mort s'en suive.
Je plaisante. I am a Joker.
Paul se promenait au bord de la Meuse, pensant à l'ancienne tannerie d'ici, la cherchant presque, du moins son ancien emplacement.
« Tout de même, pensa Paul, on a tant parlé de l'exécration de sa ville; mais on oublie peut-être – il l'oublie lui-même de le dire dans ses lettres – c'est que la Meuse encerclant la ville accueillait une tannerie. C'est l'horreur olfactivement. Oui, faut bien se le mettre dans la tête, et imaginer, admettre qu'à l'époque Charleville était le ou l'un des trous du cul de l'Ardenne! Étonnez-vous après de "cet affreux Charlestown" comme il l'appelait ! »
Paul fit une mine de dégoût rien qu'à penser à l'odeur. Le drôle étant qu'il avait travaillé lui-même près d'une tannerie dans son pays d'Anjou.
« Heureux suis-je de ne pas y habiter, se dit-il encore. Quoi que c'est vrai, les habitants s'habituent. Et les natifs alors! Toujours que le gars Arthur, il devait bien être accoutumé pour, en Abyssinie, demander à sa mère un bouquin intitulé "Manuel de Tanneur"!»
Le ciel lumineux faisait la rivière riante. Paul s'assied, et entra en « contemplostation » devant la Meuse, à côté du Musée Rimbaud, – cette vieille Dame imposante qui a deux grandes arcades, deux yeux aux pieds desquels coule l'eau verte et brune traversant la haute bâtisse: le Vieux-Moulin.
Sauf que Paul fit la confusion entre le lavoir de Roche qui aurait été une source d'inspiration du Bateau ivre – et où aussi Arthur jouait lorsqu'il était enfant – avec un lieu de Paris fort connu : le Bateau-Lavoir... qu'il confondit en outre avec la Grenouillère, haut-lieu de l'impressionnisme pour lequel il avait une grande passion et, par-dessus le marché, avec le lieu où il se trouvait... Aussi inspiré par la Meuse, et des oies en promenade fluviale (« ripuaire » dirait-on localement), il écrivit un poème qui commençait par : « Près du Bateau-Lavoir, le long de la rive murée de la Meuse ». Il y notait le passage de « deux gaillardes oies. », et se demandait : « Et si c'étaient... », – sous entendu : « Arthur et son ami Ernest ». La Meuse , il la voyait en Muse, et il vit Arthur et Ernest enfants, adolescents : deux oies, – deux oies aux rives de la Rime (surtout pour Arthur).
« À l'ombre des platanes, érables, sycomores, la vie continuait auprès des morts » écrivit Paul enfin. Mais par un retour au réel, à Charleville – aujourd'hui, Charleville-Mézières –, il observa de loin un groupe de jeunes, un rendez-vous de printemps insouciants. Paul remarqua qu'aux cris fusant de jeunes filles titillées des garçons avaient répondu trois fois le clairon d'une oie. Et perçant le gazouillis des oiseaux, un féminin : « Arnaud, Arnaud...Arnaud ! » Pigeons, voitures, passants, poissons, vieilles pierres et herbe fraîche : il notait tout. Et encore cette traversée d'étoile filante : Rimbaud ouvre une brèche dans ma mémoire : "J'y suis, j'y suis encore!"
Paul avait corrigé "ma mémoire" en "la mémoire". C'était aussi la mémoire du lieu, de Charleville.
Le lendemain, il verrait « deux signes » qu'il corrigera en « deux cygnes ». Ils glisseront, vaisseaux blancs – vaisseaux fantômes? – sous le porche, côté mur de la rive. Les deux oies, il les verrait de l'autre côté en tournant la tête. Les cygnes les rejoindront, ou du moins se dirigeront dans leur direction. Drôle de miroir...
Assis sur la berge, Paul sortit un pot de rillettes artisanales qu'il venait d'acheter et se fit des tartines. Non, ce n'était pas des « tartines de beurre » que la serveuse du Cabaret-Vert à Charleroi, « aux tétons énormes, aux yeux vifs », lui apporta avec « du jambon tiède dans un plat colorié » – « celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'écoeure !
À côté, une vingtaine de collégiens et collégiennes folâtraient. Le temps était idéal.
Rêveries pour Paul. Il en fut soudain tiré par un appel de jeune fille : « Arthur ! Arthur ! Arthur! » La jeune fille était svelte, canon ; les cheveux courts, coupe moderne style «coiffe décoiffée, elle faisait penser au célèbre portrait photographe du poète. Arthur vint vers sa belle ; ils échangèrent quelques mots, se tinrent les mains, s'embrassèrent. Paul fut ému. Il y eut lui un télescopage de deux souvenirs. D'abord celui à sa fleur de l'âge qu'il avait passé au lycée, pour ne pas parler du collège, sans jamais connaître ce qu'était le flirt, avoir une copine, sans même être inséré dans un groupe comme il le voyait, avec autant de filles que de garçons. Ensuite, Paul repensa avec serrement de coeur à la débâcle d'Arthur avec une jeune fille bourgeoise qui avait, selon ses termes mystérieux, un regard « illaudable », le rendant par ce fait « effaré comme trente six millions de caniches nouveaux nés. » Et elle avait « au physique une analogie frappante avec Psuké », ce qui fait penser à quelque représentation artistique de Psyché qu'il aurait vu, peut-être de Canova. Mais cette belle à qui il avait donné rendez-vous au square de la gare ne vint pas. Elle s'était moquée de lui, guère à son goût ; son apparence lui avait fait mauvaise impression. Arthur en fut vexé et aigri. Retenez bien cela.
Assis sur l'herbe peu recouvrante, Paul but (de l'eau), fuma (du tabac, je précise) tout en regardant de temps en temps en direction de la jeunesse là-bas, installée sur une pente herbue à sa droite. Des nouveaux venus le croisèrent.
Il y eut une jeune fille et un jeune garçon qui pour rejoindre le groupe descendirent l'escalier, mais qui, voyant Paul – il ne comprit pas – remontèrent aussitôt.
Parfois, notre Paul entendait des "hou-hou!" – toujours féminins, perçants, venant d'un côté et de l'autre de la rive. De nouvelles arrivantes. Excitation. Paul prenait plaisir à voir ces printemps... L'insouciance. Et bien sûr revint agréablement à sa mémoire le classique « On n'est pas sérieux quand on a dix sept ans... »
Le groupe s'en repartait. Oui s'en allait. C'était leur coin élu. C'était une fois parmi tant d'autres qu'ils y venaient et en repartaient.
Pour Paul, c'était la première fois, et à la fois pas, comme si le lieu lui était familier.
Dorénavant seul, Paul se dirigea vers l'endroit occupé il y avait peu par la jouvence en bain.
Puis, allant au bout du promontoire il vit des bateaux – petites croisières – flottant blancs, lumineux dans une partie de la Meuse qui lui était cachée. Un autre côté de la pièce miroitante.
Il y eut la montée d'un escalier , un surplomb de la rivière du sein d'une surface ombragée, clairsemée de bancs, avant de se diriger vers le pont.
Là, à sa gauche, une stèle commémorative. Forme indécise, pas très élégante. Une pierre noire, plane, qui ressemble vaguement à un coeur, – sorte de tête en haut d'un tronc blanc.
Ça ne paye pas de mine.
Il lit l'inscription gravée, à peine visible à plus de deux mètres: « Je suis rendu au sol avec un devoir à chercher. » Cela l'interpelle. Il contourne la « tête » granitique : « Arthur Rimbaud, 1854-1891 ». Encore un quart de tour et un visage gravé, celui du poète, se donne silhouette avec une constellation, telles les cartes du ciel, qui la traverse, – trajectoires. Cela correspond-il à un signe astrologique, celui de Rimbaud? À une évocation du voyage tant intérieure qu'extérieure?
Paul retourne là où il était assis et écrit sur l'espace blanc que lui offre un autre livre qu'il a emporté avec lui : les témoignages de l'ami du grand ami d'enfance d'Arthur : Ernest Delahaye.
Là, le temps n'existe plus. N'existe qu'un espace à remplir, un espace imperceptiblement traversé par une durée.
Paul pense : « Je l'ai retrouvée ? Quoi ? L'éternité. – C'est ma Plume en allée avec la Feuille. »
Il écrivit en vers qu'il y avait dans le parc, en surplomb de la rive, une effigie moderne à sa mémoire, noirâtre. Une façon ici pour encaisser son poète? s'interrogeait-il. Il lut cette inscription, citation bien connue: «Je suis rendu au sol avec un devoir à chercher » (Une Saison en enfer) et se dit : « Chercher... et non à étreindre... » Comme si il décelait une erreur. Mais, vraiment cette sculpture commémorative se voulant très moderne – pas de doute là-dessus – était bizarre. Paul le vit comme un coeur gris-noir qui se formait côté pile; côté face, c'était le visage d'Arthur esquissé et où s'inscrivait schématiquement une trajectoire stellaire et mathématique. «Je suis rendu au sol avec un devoir à chercher...» Cela devait être un équation de la Mémoire. Et il repensa automatiquement à ces vers du poème Les Corbeaux :
« Sois donc le crieur du devoir
ô funèbre oiseau noir »
Voici ce que pour Paul pouvait dire l'oiseau stèle, le corbeau stèle.
Paul sortit son Rimbaud-Pléiade et relut Honte en parallèle :
« gêneur, la si sotte bête ».
«Mais ce que dit Charleville à propos du poète, se dit-il et nota t-il aussitôt, n'est-ce pas: "Tu es maintenant des nôtres"? »
Paul enfin se relut et se demanda pourquoi il avait écrit ce qui semblait baroque et sibyllin comme le monument :
« C'est relou... », dit-il.
XI
OÙ PAUL FAIT LA RENCONTRE DRÔLE DE DEUX JEUNES
SEMBLANT L'IDENTIFIER
Derrière le Musée Rimbaud, dans le parc, Paul rencontrai deux jeunes Charlestowniens. Un troisième, plus âgé, assis sur un banc restait silencieux. Il déclina poliment une canette de bière qu'on lui tendait.
Les deux jeunes étaient rmistes... L'un d'eux, très grand gaillard, bavard, lui adressa la parole:
– Qu'est-ce que tu es venu faire ici, à Charleville? C'est pourri. Y'a pas de boulot. Ça sent le bourgeois.
Paul daigna commencer par ne pas répondre, notamment à leur provocation, leur voyouserie bien de Rimbaud ado. Amusé fut-il, surtout lorsque le guilleret chanta des Sardou...
Plus tard, pendant qu'ils fumaient ensemble du tabac que Paul leur avait offert – situation classique de bien des rencontres – , il finit par dire:
-
Tu veux savoir pourquoi je suis là?
-
Vas-y, mon pote, je ne suis pas là pour te juger.
-
Je suis là pour Rimbaud.
-
Ah! T'es un poète, un artiste. Je m'en doutais! dit le grand chanteur.
Puis ajoute: "Rimbaud réincarné!", mi plaisantant, mi sérieux.
Ça fit tout drôle à Paul. Il ne put répondre que par un sourire, mi-amusé, mi-flatté, mi-reconnaissant.
Le jeune voulait certainement dire par là qu'il le reconnaissait comme de la famille des poètes, un frère de Rimbaud, et pourquoi pas le fils spirituel de Rimbaud, comme l'avait baptisé Arthur Belpomme. «De toute façon, nous, les poètes, nous sommes tous un peu de la tribu de Rimbaud. Du moins en occident. Nécessairement sortons-nous de sa cuisse. Pas de celle de Jupiter, j'espère. » se dit Paul. Mais il ne put s'empêcher de s'interroger sur la parole du jeune: « Ou est-ce son inconscient qui a parlé ? » »
Il les écouta parler de leur galère. Il écouta leurs paroles crapuleuses parfois.
Le bavard en short, polo, basket lui parla enfin de son amour, "ma femme", comme il dit. Il demanda à Paul son avis sur leur histoire, de toute apparence pas très facile. Paul écoutait sans mot dire avant de les quitter, enfin, par une bonne poignée de main, – façon prise de chope de bière.
-
Prends soin de toi, lui dit le gars métisse ou maghrébin assis sur le muret.
« Trouve t-il que je ne prend pas soin de moi? Ce serait plutôt lui... », pensa Paul
-
Toi aussi, lui répondit-il.
Puis se tournant vers le silencieux du banc :
-
Tu t'appelles comment ?
-
Paul.
-
Moi aussi.
Ses yeux indolents s'agrandirent.
-
Ça fait deux! lança t-il.
Et le grand de clôturer:
-
Si tu veux repasser ce soir, y'a pas de problème. On est tout le temps là!
Paul eut envie de dire gentiment :
« Navré, mon gars, c'est sympa, mais votre désoeuvrement n'est pas le mien. Je comprends votre révolte. Mais Rimbaud a évolué. Ce Rimbaud là n'est plus. Sauf à travers votre attitude. Et je suis heureux d'avoir rencontré une image vivante de lui à cette époque de sa vie. »
Intimement, Paul se sentait plus proche du poète qui écrit et de l'homme qui n'écrit plus. Du moins de la poésie, à ce que l'on sache. Lettres à sa famille, lettres professionnelles et rapports d'explorateur, voilà ce qui nous reste de l'homme mûr.
Paul songea à cet ancien poème « slam » ou plutôt « rap » qu'il avait écrit en ce temps lointain...
« Jadis, si je me souviens bien, j'ai été animateur. Un jour, j'ai assis l'Animation sur mes genoux. – Et je l'ai trouvé amère – Et je l'ai injuriée. » aurait-il pu paraphraser un peu exagérément le début d'Une Saison en enfer.
Ce voyage en Ardenne le faisait de plus en plus voyager dans son passé. Plus face à lui-même que devant le Commissaire Belpomme avec qui l'aventure avait été principalement intellectuelle, et incroyablement stimulante. Le commissaire ignorait pour ainsi dire tout de l'histoire de Paul qui restait réservé. De toute façon, ce n'était pas le sujet, le but de leur rencontre.
Et alors, pourquoi cette « injure » de Paul vis à vis de l'Animation ?
Formé à l' « éducation nouvelle », il n'avait pu appliquer ses vues pédagogiques qu'il partageait ; pas en phase avec l'organisme organisateur de la colo, il n'avait pu vraiment s'intégrer à l'équipe et s'était trouvé à plusieurs moments en porte-à-faux avec elle. Et puis, en congé,, à travers Le Colosse de Maroussi acheté comme par hasard, Henry Miller lui avait montré le chemin de la clé des champs. Le voyage !
Dire qu'il avait été persuadé qu'il était fait pour être Éducateur ! Suite à un rêve. Comme une vision. Il ne voulait plus sauver le monde, mais le changer, et ça devait passer par l'éducation, la pédagogie, à ses yeux. Son écriture avait évoluée en conséquence. Voilà qu'il s'était mis à écrire des fables, sans morales explicites, d'abord rafraîchissant celles de la Fontaine, puis adaptant à sa façon des fables africaines, enfin en inventant.
Il avait enfin en vue un métier plus fait pour lui que jardinier paysagiste qui lui en avait bien fait baver ou ouvrier horticole, dans laquelle fonction ça se passait mieux, jusqu'au jour où... Un événement fit trembler ses assises ; il se retrouva dans une crise durant laquelle il avait écrit un livre intitulé Mémoire, composé de ses souvenirs d'enfance. Un point qu'il devait faire sur sa vie, et si impératif, que l'accident qui lui cassa le bras gauche, le priva non seulement de continuer les leçons de conduite qu'il avait commencé, mais encore le força à écrire de la droite pour la première fois depuis que son institutrice avait échoué à le faire rentrer dans le moule...
Alors ce rêve « guide », c'était de l'aubaine ! Éducateur !
Mais avant cela : animateur. Lui fallait passer le diplôme, il l'avait passé. Pas du gâteau. Eh ouais ! Lui, encore puceau, s'était vu pour sa formation générale dans un dortoir mixte. Il n'avait jamais connu ça, les dortoirs à l'âge de la drague. La drague entre ados, il n'avait pas connu, Paul, pas vécu. Et là, il se trouvait qu'il y avait une jeune fille sur lequel, il avait flashé ; et elle semblait l'apprécier ; et comme par hasard, ça s'était boutiqué de telle façon que Paul s'était retrouvé dans la même chambre avec elle et une autre. Ça l'avait travaillé, n'avait pas réussi à dormir ; s'était fait un film, avait pensé que la fille serait trop déçue s'il ne faisait le pas vers elle, en la rejoignant ... Il avait voulu tester, tenter. Il l'avait regardé dans la pénombre, avait hésité ; puis, cœur battant, il avait baisé délicatement sa joue. Elle avait sursauté. Paul avait vu soudain la peur sur son visage, s'était vu chassé d'un geste, – du paradis. Il s'était rendu compte qu'il s'était trompé, qu'il n'aurait pas dû ; pris en flagrant délit, il avait fait « pardon » et fui vers son lit à petits pas rapides en poussant un petit cri enfantin et pleuré, redoutant le jugement du lendemain par le directeur qu'il appréciait beaucoup. Quelle déception ! Au matin, son regard l'avait croisé, percé en plein cœur. Il lui avait demandé à lui parler. Paul savait pourquoi. Il y avait eu le directeur et un autre formateur avec lui. Ils avaient cherché à comprendre. Ils avaient compris. Et quand Paul, à la fin avait dit son vœu sincère d'être plus tard formateur, le directeur avait fait, sans blague : « Chapeau bas ».
Mais cette période avait été stimulante pour Paul. Il avait rencontré des jeunes de banlieues qui n'étaient pas des voyous. Grâce à eux, il s'était plus ouvert au rap, au hip-hop. Et c'était aux banlieusards perdus que se voulait adressé un texte intitulé « Rap Air », et qui maintenant, pensa t-il, aurait convenu aux deux « charlestowniens » rencontrés, surtout au grand garçon qui lui avait lancé un « Rimbaud réincarné ! »
Quel est ce visage d'enfant
au front haut, au sourcil intelligent
Eh c'est Rimbaud, mon pote, c'est un pro
un pro de la po
Easy, boy, easy
Mister Rimbaud n'a que 17 ans
Yeah, boy, un génie de la po
…
Ainsi commençait ce texte à slamer que vous pourrez lire dans son intégralité en l'Annexe 1.
Paul y racontai la vie d'Arthur dans les grandes lignes, l'enfer qu'il avait vécu, pour donner à la jeunesse courage et espoir. Il présentait Rimbaud comme un précurseur de leurs revendications , « de la parole qui se fait action ». Il déclarait à la fin : « Je suis le rappeur Rimbaud/ Je suis au Paradis/ Je suis au Paradis/ Je suis/ Au Paradis. » Cette année-là, il était devenu Rmiste...
Paul ne connaissait pas alors Jack Kerouac, l'auteur de On the road, l'américain de la Beat Génération. Celui-ci en effet avait écrit un poème libre et étiré sur la vie de Rimbaud, bel hommage au frère d'outre-Atlantique, en plus de sa biographie du poète. Pour dire l'importance de Rimbaud dans sa trajectoire, Jack avait déclaré: « Rimbaud m’a tapé sur le crâne avec une pierre ! »
Et c'est ainsi qu'il s'était retrouvé...sur la route!
Paul n'avait t-il pas été tapé sur le crâne par Rimbaud ? Pire, ne serait-il pas devenu par lui – et encore plus par Arthur Belpomme – un « frappé » ?
Frappant était, dans tous les cas, que dans son texte datant de 1999, et qui ne ressemblait à aucun hommage au poète de Charleville, il parlait à la fin en son nom en endossant le « Je ». « Je suis le rappeur Rimbaud. »
XII
OÙ PAUL ERRE SUR LA PLACE DUCALE, PUIS ENTRE LA PRÉHISTOIRE ET L'HISTOIRE DES ARDENNES
Arthurus ursus, Paulus erratus
Arthur « ours », Paul erre...
(inscription imaginaire)
Du parc, Paul passa devant le Musée Rimbaud qu'il avait hâte de visiter. C'était d'ailleurs le premier lieu qu'il devait visiter selon lui pour donner corps à son roman. Car en cet endroit se trouvaient entre autres conservées – précieuses reliques, précieux témoignages – toutes les affaires de Rimbaud d'Afrique, dont sa valise ; et Paul espérait y trouver quelque trace de son serviteur et ami Djami, et puis voir de l'écriture en amharique.
Mais le Musée n'ouvrait ses portes que dans deux heures.
Paul alla donc Place Ducale, cette grande et fameuse place calquée sur la Place des Vosges à Paris qu'il avait vu une dizaine d'années auparavant, lorsqu'il était sur les traces de Gérard de Nerval et dont il avait pris une photo au crépuscule faisant ressortir toutes les couleurs chaudes des pierres. Paul fit le tour de la Place « jumelle » et pourtant extrêmement originale. Et aurait-elle été « le clone » de la Place des Vosges, placée sous le climat des Ardennes et de Charleville en particulier, elle serait unique.
D'abord, la place des Vosges ne donnait pas ce sentiment de grand espace, transformé qu'il était en jardin à la française, entre allées gravillonnées et motifs de verdure. La place Ducale était pour ainsi dire toute nue, entièrement pavée, et l'on pouvait entendre presque les bruits de sabots et de carrioles du temps de Rimbaud. De plus, si les façades étaient duelles comme celles de la place des Vosges, le rouge des briques se mélangeait à une pierre locale, la célèbre « pierre jaune » appelée « Pierre de Dom » provenant des carrières de Dom-le-Mesnil, située entre Charleville-Mézières et Sedan, sur la rive gauche de la Meuse. Enfin, elle devenait la place enchantée lorsque sonnait le carillon féerique, et cet enchantement était parvenu jusqu'aux oreilles de Paul dans sa tente, qui le matin se demanda d'où provenait cette petite musique magique.
Joyau de géométrie et de symétrie construit selon la règle de 4 (4 travées, 4 baies à chaque étage, 4 lucarnes et 4 oculi sur le toit), Paul examina chaque ancienne enseigne, parfois illisibles. Il imaginait ici, sous les arcades du pourtour devenant très animées les jours de marché, Arthur, son frère et ses deux soeurs à côté de leur mère pour acheter du poisson sur un étal.
D'aucuns prétendent que Rimbaud hante la place certains matins hivernaux où le brouillard traîne, circule dans les galeries, là où à grandes enjambées sa silhouette passe, légèrement voûtée.
Tout est bon pour attirer les touristes et séduire leur imagination. Alors les légendes forcément. Même Paul sachant la frilosité d'Arthur, qui rendait peu crédible ces hivernales déambulations – combien même elles seraient celles de son esprit, donc insensible au froid – semblait disposé à tomber dans le panneau. Du moins, il avait été séduit.
Paul compta les arcades de la galerie, déambulatoire profane qui fait pour ainsi dire le tour de la place aux couleurs chaudes.
On en profitera pour faire remarquer que le grand espace pavé avait retrouvé son caractère d'origine dévoué au libre-échange: la haute et fière statue de son constructeur italien de 26 ans, Charles de Gonzagues, avait sautée. Elle se retrouvait à présent à côté de la gare. L'ancienne fontaine de 1626 était quant à elle revenue après un exil de cent ans (de 1899 à 1999), mais un peu changée, modernisée – on ne s'en étonne pas.
Paul, lui avait un regard moins académique. En fixant longtemps les façades, Paul il vit des visages. Il nota dans son carnet : « Arthur a dû voir comme moi les maisons cantatrices de la place ducale et en rire. Deux petits yeux «fenêtres-hublots » aux deux extrémités du toit en sa base, une bouche de brique au milieu : petite bouche cerise grande ouverte. On dirait un bec, oui. Ces maisons peuvent être vues comme des oisillons. Combien y a t-il d'oisillons ? J'en compte douze et un treizième borgne. »
C'est sûr que ça n'aurait rien à faire dans son roman Rimbaud passion ou les mystères d'Arthur !
Plus tard, Paul trouvera que le Musée Rimbaud, vu du pont, ressemblait à une tête de gorille ou de babouin... Mademoiselle Babouine ?
Pendant qu'on est avec Paul en ce haut-lieu historique de Charleville – son centre, son mille –, on peut en profiter pour satisfaire l'âme quelque peu touristique ou curieuse du lecteur. Permettez-moi d'être votre guide Michelin pendant une page.
L'acte de naissance de Charleville date de 1608 et ce fut une ville nouvelle qui se développa sur le domaine d'Arches, présent dès l'époque mérovingienne. Le nom de Mézières date, lui, du début du Xème siècle et devint la contrastante voisine militaire de la commerciale Charleville. Mais le lieu-dit le Bois d'Amour que Rimbaud appréciait beaucoup témoigne d'habitats ruraux entre le Ier et VIIème siècle; le territoire est jonché de cimetières, dont celui de Saint-Julien. Des vestiges plus anciens ont été exhumés de l'époque romaine, tel le "Gué des romains" qui traversait la Meuse, tel l'applique de bronze à tête de Méduse trouvée tout à côté dans la plaine de Warenne. Vestige des vestiges de l'époque gallo-romaine, vestige prestigieux : une statuette conservée au musée de Cluny à Paris de la déesse amazone Diana-Arduinna, carquois en bandoulière, cavalant sans tête à dos de sanglier, symbole de la région hantant la forêt. Vestiges de l'époque préhistorique, enfin, témoignant de la chasse active sur le territoire : à Dommery, au sud-ouest de Charleville-Mézières, un morceau de fémur de mammouth d'il y a quarante mille ans, quand erraient des hommes de Néandhertal dans la toundra glacée. Au Roc-de-la-Tour qui ressemble à une patte de mammouth à demi-ployée, ont vécu il y a 13000 ans les premiers Ardennais qui étaient chasseurs, mais utilisaient déjà l'ardoise comme dallage de leurs grottes et huttes. Dans le val du Thin se tient l'Allée couverte de la Ganguille, seul mégalithe authentique resté en place. Dans la clairière du lieu-dit les Hautes-Chanvières, témoignant de la dégustation abondante de sangliers et de culture de céréales, on a trouvé une "ferme" qui serait la plus grande bâtisse néolithique d'Europe et daterait de 3800 ans av. J.C. À Rémilly-Aillicourt, pas loin Mairy, un autre habitat du néolithique de 2300 ans avant J.C prouve l'abondance des sangliers, loups, cerfs, castors qui ont succédé aux mammouths, rhinocéros laineux et aurochs. À Acy-Romance, les bâtiments cultuels dit "le terrage" et datant du Bronze final (950 à 725 av JC) ont les portes orientées est-ouest qui témoignent de l'importance accordée au soleil par ses constructeurs.
Vers 500 av. J.C., les Celtes s'installaient. Les "nations celtes de la Gaule de Belgique" possédaient le territoire ardennais. Romanisation, christianisation, modernisation, on pourrait tout parcourir, même la ville occupée par la Croix-gammée... mais tel n'est pas à vrai dire le but de ce récit.
Dérive rapide, cours maîtrisé, retour prompt...
Ai-je dit que Paul avait emporté sa guitare avec lui ? Il la laissait la plupart du temps dans sa tente, voulant déambuler léger et faisant confiance pour qu'on ne la lui vole pas.
Comme il n'était pas loin du camping, il alla chercher sa compagne de voix et de voyage. Est-ce le carillon qui lui avait insufflé ce désir de chanter Place Ducale ?
XIII
OÙ PAUL VISITE LE MUSÉE RIMBAUD
ET CE QUI S'EN SUIT
Après le tour de la place Ducale à remonter le temps, Paul effectua sa visite tant attendue, rêvée : le Musée Rimbaud abrité dans le Vieux-Moulin dont les photos l'avaient fait fantasmé.
Il ne pouvait être mieux placé. La place Ducale y mène directement. On le voit de l'embouchure de la rue du Moulin dressé comme un manoir. C'est l'allée du roi. Et du Musée, on peut apercevoir évidemment la place Ducale.
L'accueil fut chaleureux. Des femmes mûres en étaient les gardiennes et renseignatrices.
Éléonore, amie de Paul, avait raison sur le peu de fréquentation du temple. Il ne croisa qu'un pèlerin, un jeune rimbaldien type "Alain Borer", ravagé par Rimbaud.
Paul, fit seul cette visite, comme il se devait. Elle n'avait besoin d'être guidée tant c'était conduit avec brio, telle une exposition universitaire sur un sujet, un homme: là, c'était Arthur Rimbaud.
Le parcours se trouvait bien documenté, avec des pièces originales. Beaucoup de photocopies de manuscrits, et peu d'originaux en revanche – conservés pour la plupart à la Médiathèque. En vérité, sous verre et dans un cadre suspendu, le seul poème original était – apparemment – Voyelles :poème emblématique qui avait fait les délices du commissaire Belpomme et de lui-même, recomposant une pomme-visage à partir des voyelles...
Paul prenait des notes. Cela lui rappelait quand, à dix-sept ans il alla visiter le Louvre avec ses parents. Alors passionné d'archéologie biblique, créant une frise chronologique richement documentée, il se mettait carrément à genoux sur le carreau pour noter frénétiquement, en tirant la langue, les explications des panneaux.
Là, sa passion n'était plus tout à fait la même, ni sa recherche qui avait bien un sujet, mais qui était devenue indéfinie.
Paul avait parfois l'impression de redécouvrir Arthur. De mal le connaître, même, alors qu'il avait tout lu de lui, et pas mal sur lui aussi, et qu'en outre, il s'était retrouvé en face d'une rimbaldothèque vivante...
Ainsi, il avait pris note, entre autres, que: « En avril 1877, Rimbaud part pour l'Autriche. qu' « À Vienne, il est dévalisé par des malfaiteurs et expulsé. »; enfin que « Frappé d'insolation sur la route de Brindisi, il est rapatrié. »
Il avait vu avec émotion la copie d'une lettre écrite en amharique – comme il l'avait espéré – de la main du Ras Makonnen, gouverneur du Harar, bras droit de Ménélik II et qu'il put influencer positivement grâce à Arthur.
Il avait pu voir aussi maints intéressants tableaux et dessins , tels "deux gravures offertes par Rimbaud à Izambard" qui représentent deux scènes de familles de pauvres paysans; des "bourgeois de Charleville, dessin original de Rimbaud" ou encore "Roche, tableau de Paterne Berrichon" à l'huile. De lui, il admira avec intérêt et recul, connaissant le personnage controversé, son buste de Rimbaud datant de 1900.
Ainsi, Arthur Rimbaud entre dans le XXème siècle. Symbole fort.
C'était aussi la dernière représentation du poète par quelqu'un qui a été indirectement lié à lui en tant que mari de sa sœur Isabelle des années après son Départ, et qui a beaucoup écrit sur lui. Paterne Berrichon (qu'on pense à "paternel" et à la "bienveillance doucereuse" de la signification de son nom) a été aussi beaucoup critiqué, notamment par George Izambard, professeur de Rimbaud, en raison de sa vue idéaliste et catholique du poète qu'avait pu lui insuffler sa femme. Mais, il a été essentiel pour divulguer l'oeuvre, même s'il l'a parfois falsifiée...
Comment était entré Rimbaud dans le XXIème siècle? Peut-être, entre autres, par la création de la Maison des Ailleurs et du « parcours Rimbaud » que Paul ne manquerait pas de faire.
Il continua son tour de la petite pièce carrée regroupant tant de choses. La mémoire historique, muséale d'Arthur Rimbaud.
Ce qui de tous les vestiges de son passé toucha le plus Paul, ce fut ses affaires d'Abyssinie: "valise d'Arthur Rimbaud", "madras éthiopien que Rimbaud portait sur son lit de mort" (tout rayé de couleurs orientales), "couverts dont Rimbaud se servait à Harar" (grande cuillère, fourchette, couteau dont le manche semblait en ivoire, tasse de thé en étain ou autre métal), "atlas ayant appartenu à Rimbaud", et plus que tout « Montre d'Arthur Rimbaud. » Cette montre l'avait accompagnée en Afrique et ne l'avait jamais quittée. Qui sait si ce n'était pas la même dont il parle dans une lettre (à Izambard, d'après le souvenir de Paul) et dont il avait dit vouloir soit s'en séparer, soit la garder – lorsqu'il vendait des affaires, dont des livres, pour récupérer de l'argent?
Les yeux de Paul se brouillèrent. Il repensa au rêve qu'il avait fait chez Arthur Belpomme où Djami l'avait accompagné à Aden pour voir un docteur ; où il avait entendu des mots d'amour entre eux. Pourtant, nulle trace de Djami en ce musée.
En dehors de ces restes, ces traces, ce qui émut le plus Paul, ce fut de lire le livre d'or plein de messages pour Arthur ou adressés aux créateurs de ce musée. Au point où il se mit à recopier les témoignages les plus marquants:
"Rimbaud, tu es comme moi, en moins bien!"
"Rimbaud est comme le savoir: il nous enrichit chaque jour."
"À quand une rue "Vitalie Cuif", pour honorer les mères méritantes qui ont un enfant délinquant? »
"Il est un génie à Charleville. Il a écrit une poésie que les contemporains ne comprenaient pas parce qu'il voyait au-delà de la vie temporelle."
"On est je suis estu?"
"Je aime, je aime, je aime – 8 ans.
" Tu a usé tes souliers pour voir le monde. Maintenant, c'est le monde qui vient vers toi." – Lise.
"Très beaucoup de talent. Je t'admire."
"J'aime bien Arthur Rimbaud – Diely (avec portrait amusant de Rimbaud)
"Rimbaud, tu écris trop bien, t'es trop beau. Quand je te vois, mes lèvres mouillent. Tu sens la Bêchamelle."
"Rimbaud, tu es homme, mais pas seulement, mais autre chose: je t'aime car tu n'es pas qu'un homme mais autre chose."
"C'est toujours une émotion qu'on découvre les originals des poèmes écrits par notre grand ado génial. On pourrait lui attribuer le titre d'une exposition en cours au musée: "Voyant, voyou, voyeur", clin d'oeil magnifique."
"Ça veut dire quoi "amharique"?"
"Rimbaud Esprit Vivre!"
"C'est oracle, c'est très certain ce que tu as dit."
"Une étoile filante dans le ciel de la poésie."
"J'admire ce que tu fais ainsi que ta tête. Tu es trop beau. Mes hommages! Je t'aime – C J.
"Rimbaud est un poète génial. J'ai appris les voyelles: a, e, i, o, u, y – Marine, 8 ans et ½."
Paul était d'autant plus ému qu'il avait – il y a plus de dix ans – écrit trois lettres, trois prières désespérées à Arthur, – témoignage brute et moins léger, plus larmoyant et acerbes que ce que globalement vous venez de lire. En ce temps, Internet n'existait pas, et on ne pouvait écrire à des célébrités disparues comme le proposait le site Dialogus ; et une certaine Alla Delleira n'avait pas encore publié Love letters dead.
Bref, Paul s'était identifié à Rimbaud, comme beaucoup dans la fleur de leur jeunesse, mais au point qu'il se plaignait à lui de n'être pas reconnu poète génial, lui aussi, en voulait non seulement au monde entier mais aussi à Arthur à qui il faisait des reproches ; il l'insultait même une fois de « pauvre con » puisqu'il avait renié sa vocation, cela avant de lui demander secours. Commençant par : « Cher Arthur, je pleure . Je me sens abandonné, seul, terriblement seul. », il écrivait entre autre :« Étant mort littérairement, quoique j'écris encore, il me faut vivre, vivre. C'est dur. Mais j'ai pensé que peut-être y aurait-il du travail pour moi à Baden. Je ne sais si je tiendrais le coup comme toi : je suis pâle ! » (Voir l'Annexe 2 pour l'intégral)
Le comique, c'est que Baden, c'est le nom originel de la ville allemande Baden-Baden, qu'il s'agit aussi sans le savoir cette fois d'une commune du Morbihan, mais c'était pour Paul un anglicisme : « Aden, ville mauvaise » ! Là où Arthur moisissais en Orient, – comme à Charleville !
On aura pas manqué de noter la permutation involontaire ou non, mais significative, de Baden à la place d'Aden.
Bad trip...