Paul au pays de Rimbaud et juliette (2ème roman de la trilogie "Rimbaud") chapitre 27 à 30
XXVII
OÙ PAUL VA ENFIN VOIR ROCHE
(Et ce sera un très long chapitre)
Vendredi.
Sur le chemin de Roche.
Enfin! La pluie s'est calmée, Paul aussi.
Frais-dispos pour aller à Roche. C'est pas trop tôt.
Il fait du stop avec son carton "Attigny". Quel curieux nom. Attigny. Arthur. Igné. « Voleur de feu ». « C'est là donc qu'il a été retrouvé bourré avec Paul ? »
Au bout d'une heure d'attente, chapeau sur tête (acheté avant de partir pour marquer le coup), une voiture s'arrête. Une femme à ses côtés. L'homme fait à Paul la topographie des Ardennes:
« 1 – Le plateau dit la Bascule (sur lequel on roule), la Bascule où le temps est "inverse"; le temps change suivant l'altitude, elle peut être couverte de brouillard tandis qu'à Charleville-Mézières c'est grand ciel bleu. 2 – La Champagne crayeuse (Reims): zone où il y abondance de craie comme son nom l'indique. 3 – La Champagne pouilleuse (de Vouziers à Attigny jusqu'à l'Argonne, jusqu'à la Vallée de la Meuse.): c'est la campagne des paysans, les "pouilleux". 4 – La Vallée de la Meuse; région très boisée et vallonnée; pour beaucoup la plus belle partie. 5 – La Thirache: tout ce qui est à gauche du département de Champagne-Ardenne et surtout où les vaches sont noires et blanches. 6 – L'Argonne: à droite du département, forêt à perte de vue, champignons et sangliers à foison. »
« Bon Dieu, se dit Paul, pourquoi se focaliser sur Charleville et Roche? »
Rimbaud n'avait-il vu la vallée de la Meuse qui le faisait spécialement rêver ? Ne faisait-elle ses délices ?
La femme de son chauffeur-guide est silencieuse. Silencieuse comme un champignon à côté d'un sanglier...
Roche! Ce "trou de verdure où coule une rivière" …
Là, face à un vaste champ aux blés coupés – terre encore humide des dernières pluies –, face à un horizon de jaune et de vert caressé des rayons du soleil couchant, Paul aura composé en do-sol-fa le "Dormeur du val" et chanté sur les cordes de sa guitare. Rien que pour ça, le déplacement en valait la chandelle.
La rencontre de "Mme Rimbaud" – la fameuse passionnée – avait été l'aubaine de ce crépuscule magique chantant l'Aube.
Elle lui avait ouvert sa porte, à lui, passant ici à l'improviste, alors qu'elle refusait d'habitude toute rencontre hormis sur rendez-vous, lui apprit-elle.
Les voici qu'ils parlent, partagent autour d'une table, le cher poète tout à l'entour. Partout aux murs, des livres sur Rimbaud, ayant bien sûr ses œuvres pour épicentre, si on puis dire.
Et voici l'échange phare :
-
Moi je suis d'une famille de cinq enfants, dit Paul pour répondre à une question qu'on devine.
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Comme Rimbaud... fait la femme.
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Je suis le deuxième enfant.
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Comme Rimbaud...
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Ah oui...
Plus tard:
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J'ai trente sept ans.
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Comme Arthur à sa mort...
Silence. Paul prend conscience que ça commence à faire beaucoup...
On sait qu'il appréhendait depuis longtemps l'accueil ici. Image par Isabelle véhiculée et tenace de gens incultes, rustres et froids, insensibles ou hostiles à la poésie – surtout Rimbaud –, le mal-aimé et l'incompris du pays.
Or, jusqu'à maintenant, Paul avait été bien accueilli, lui et sa guitare, lui et sa dégaine de troubadour.
Du hameau de Roche, il ne connaissait, en dehors de Mme Rimbaud, que la sympathique et dynamique jeune femme de la ferme équestre où il avait installé sa tente (On appelle cela du « Camping chez l'hôte »).
Des indifférents, des hostiles, des rancuniers vis à vis du poète, il y en avait certainement, mais il ne lui avait pas été donné encore de les rencontrer.
Quoi qu'il en soit, Paul était ici pour quelque chose. Il se sentait ici chez lui, autant qu'à Charleville, sinon plus si on en juge d'après ceci qu'il écrivit le lendemain de son arrivée :
« Vois. À cheval au milieu des champs à perte de vue, mais où les arbres et l'eau ont leur place vivifiante, je trotte, puis pour la première fois, je vais au galop, assuré par ma monitrice. Je tiens la crinière blonde de Nuance. Je suis sur un nuage, hors du temps.
Seul le tempo de la liberté dans l'instant.
« La rivière qui coule dans ce trou de verdure, c'est la Loire. Dans mon pays natal, elle est un fleuve. L'autre nom de cette rivière-ci est, comme on dirait, "l'allée" dite "l'Alloire". Cela, selon un rimbaldien. Selon la rancheuse, la rivière s'écrit comme le fleuve.
Je suis amoureux du pays. »
Certes, au niveau émotionnel, Paul appréhendait Voncq : le lieu où Arthur pris le train une dernière fois avant de mourir. Aller et retour. Marseille-Voncq. Vonq-Marseille. Jean-Michel lui avait dit que c'était bouleversant d'y être.
Mais jusqu'à maintenant pour Paul : que du bonheur !
Paul avait été déposé juste en face du fameux lavoir de Roche, – la mare, la « flache » du Bateau ivre ; et Paul imaginait ici l'enfant Arthur que traduisait ces vers :
« Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.
Paul, voyait une mare riante, miroitante, fleurie.
Quasi en face se trouvait le pan de mur restant de l'ancienne ferme de sa mère, rasée par les allemands, éradiquant ainsi toute une mémoire pour des milliers de fans du monde entier. Alors qu'on pouvait visiter la maison pleine de miroirs d'un Victor Hugo exilé à Guernesey, on ne pouvait pas visiter la ferme où Rimbaud avait composé Une saison en enfer. Oui, Charleville... Certes. Mais Paul n'en avait vu qu'une cour.
Roche était le versant rural de Rimbaud – comme une montagne a son ubac et son adret –, le lieu du Rimbaud rural. « Paysan ! » arrache t-il comme cri dans Une Saison. Comme une insulte, une malédiction, un obstacle à ce qu'il voulu être : un cultivé, un poète. Mais il se rend à l'évidence. Lui qui s'était rêvé Gavroche dans Les Misérables n'était pas comme lui, ni comme son auteur. Il avait du sang paysan dans les veines. Pour moitié par sa mère. Est-ce que cela n'avait pas participé au conflit avec elle ? Pourtant, il sait qu'il y a l'autre versant qui lui fit dire aussi que « la main à plume vaut celle à charrue. » Sa mère, comme son père, ont aussi du citadin en eux, – du « première classe ». Et s'il y a bien une chose qui unit tous les Rimbaud, c'est qu'ils ont une plume: le père, la mère, Isabelle, Vitalie, même le rustre Frédéric duquel on possède deux lettres, – et bien sûr Arthur, le terrible fleuron de la famille. Ce qui les sépare, c'est ce qui s'exprime par cette plume. Arthur fait bande à part. Sa sœur Vitalie est de tous, sans doute, celle qui aurait pu être poétesse. Il y avait surtout une en elle une mystique, chantre de la Nature. C'est une bonne enfant, pleine d'innocence, rêveuse, espiègle aussi. Mais point de révolte chez elle ; d'ailleurs chez tous les autres enfants qui ont pourtant été à la même école, ont subi la même absence du père, les mêmes duretés de la mère. Arthur déteint, fait tache. Il mériterait de s'appeler Ardur. Ardur des Ardennes. Il tiendrait ça – sa « tare » – d'au moins un ancêtre de même poil. C'est ce qui donne le titre sans doute du premier chapitre: « Mauvais sang. » et ses deux premiers paragraphes commençant par : « J'ai de mes ancêtres gaulois l'oeil bleu blanc », etc. Oisif, il a horreur de tous les métiers, dit-il : « Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. » Or, à Roche, on y travaille, très dur, et on est fier d'être paysan. Surtout les Cuif. Et Arthur refuse, même d'aider aux travaux des champs qui, Dieu sait, demandent une présence de tous les instants et réclament sa main d'oeuvre, – et en plus se il dévergonde, se soûle, insulte, tout cela en se proclamant poète ! – la honte totale du coin, de sa famille en première ligne.
Roche représente, enfin, le passage entre deux Arthur par son œuvre charnière : Une Saison en enfer. Le pas vers le retour du « fils prodigue ». Icare prométhéen rendu au sol.
Deux mondes auront engendré deux Arthur qui se retrouveront dans la postérité, lui qui n'eut pas d'enfant : le poète « maudit », aimé et adulé dans le monde entier pour sa poésie d'une liberté et d'une inventivité inouïe; l'homme qui a fui, le déserteur de la poésie pour aller se perdre dans un Ailleurs presque indicible, pour être « autonome à n'importe quel prix », comme il dit de Là-Bas aux siens, pour enfin perdre en route la moitié de ses admirateurs, sauf ceux qui saisissent une globalité, un chemin. Là aussi, son œuvre est une montagne, avec son ubac et un adret...
Roche inspirerait-il Paul ?
Eh ! OK. C'est fait. Mais faut que Paul vive ! À Roche où n'importe où !
N'ayez crainte, il vit. Il voit. Il y compose aussi. Tenez, pour alléger un peu – et non seulement en clin d'oeil aux Sabots de vent, mais, par leur intermédiaire, à l'homme aux semelles de vent qui de Chypre demandait des nouvelles de Cotaîche, c'est à dire « Comtesse », selon la prononciation luxembourgeoise du «père Michel » qui s'occupait de la jument de la ferme :
Au Sabots de vent devant derrière
Toujours du vent derrière devant
Attelez-vous à la chanson
Voici attelée Tendresse
Qui trémousse ses fesses
Grosses comme une maison
C'est parti pour un tour de carriole
La jument de trait part au trot
Un deux- un deux – prout
C'est pas du bruit de casseroles!
...
Sa maîtresse est chouette
Suffit qu'elle la fouette
Trois fois rien sur le dos
Et la jument de trait part au trot
Un-deux un-deux prout
Qu'elle belle journée d'août
Un-deux un-deux prout
On peut pas dire que ça fouette
Mais ça vente, pas de doute.
(Voir l'intégralité en Annexe 4)
Hommage aussi à un homme rencontré là-bas et qui a soufflé à Paul:
Aux Sabots du vent
Il y a toujours du Vent
Du vent par derrière
Du vent par devant
Des bribes?
Il y a anguille sous Roche
Tous les chemins mènent à Roche
Yahoo se mêlent les cheveux des chevaux
Mais ne se mélangent point les pinceaux de leurs sabots de fer.
Ouais ! T'en as d'autres comme ça ?
Beinh ouais. Paul, faut qu'on vous le dise, il a été à une rigolote foire agricole près de la statue de l'énorme sanglier en fonte ; et il y a écrit et chanté, avec micro s'il vous plaît, nom pas un poème d'Arthur, mais une chanson écrite sur le tas et chantée sur le tas :
C'est la chevauchée des tracteurs
Ouvrant la terre aux coeurs
Le terrain est aux jeux de labour
Comme les coeurs sont aux jeux de l'amour
C'est la fête de la fin des moissons
Où on cultive le foin à foison
Conscients des enjeux agricoles
Qu'il pleuve c'est de la bricole
Le présent arrose demain
Le passé a drainé nos chemins
C'est la fête aux Ardennes
La musique s'éprend des graines
Les poneys et enfants sont dans la danse
Et les chevaux de trait aux grosses panses
Mais fringants comme leurs cavalières
Font mousser leur robe de bière
Ça y est le soleil nous sert ses rayons
On fait la course avec des ballots blonds
Filles et gars font leur performances
Comme des enfants, ça va dans tous les sens.
Et vous trouvez ça drôle !...
Ce l'est quand même plus que Paul s'imaginant que Rimb rit en composant Voyelles, ou plutôt que ce qu'il s'imagine est drôle: « Tout le monde croira retrouver son enfance. Tout le monde a eu en main l'abécédaire second Empire. L'alphabet aux lettres de couleurs. Une page par voyelles, une couleur par voyelles! Mais ils trembleront devant ce poème tout inoculé de mystère beau et d'alchimie cachée et révélée ici dans toute sa splendeur terrifiante pour les esprits incultes. Les parnassiens pâliront devant le symbole. Mieux, Ah! Ah! Ah! Ils deviendront violets! »
Bon, on lui concède la fin !
(« rayon violet de Ses Yeux ! »)
Ah ça déride !
Tu m'étonnes qu'une fillette étonnante de maturité ait ri devant sa chanson parlant de caca !
Tu m'étonnes qu'une petite beauté capiteuse de Charleville ait dit à Paul attendant un car : « J'aime pas Rimbaud. Je te trouve plus sympa. » En voilà une encore qu'il aurait bien invité dans sa tente, n'était-elle 17 ans... N'y avait-il Juliette !
Mais fallait-il encore y voir une marque de Charleville la Demoiselle traumatisée ? Après ses années poétiques, Arthur était retourné trois fois à Roche, jamais à Charleville. Elle est comme l'oubliée. L'abandonnée. La Mal-aimée. Elle est maintenant, en plus, sœur d'Aden. Une ville-chaudière à laquelle il préfère le Harar, mais à laquelle il préférerait même Charleville. Harar dont on a remarqué le double AR – ce AR en lequel on a aussi vu « Aller-Retour », dont Arthur Rimbaud est spécialiste. Alors, Charleville serait-elle jalouse de Roche, comme Aden pourrait être jalouse du Harar ? Comme pourraient l'être les rimbaldiens refusant de voir Rimbaud en la nouvelle photo découverte parce qu'ils sont jaloux de ne pas l'avoir découverte à la place de Lefrère ? Le frère. Souvent jalousé...
Mais Paul, par une étude, une petite enquête, avait modéré le jugement que les carolopolitains – enfin carolomacériens (maintenant qu'il y a eu fusion) portait sur leur ville «à cause de Rimbaud », et il avait ainsi peut-être contribué à corriger le jugement sur leur poète. Les carolopolitains ! Paul aurait dit naturellement les Charlevilliens ou Charlevillois et Mézièrois au lien de Macériens. Mais l'essentiel était que Rimbaud aujourd'hui ne dirait plus « Caropolmerdés », comme il l'avait fait en « Junphe 72 » de « Parmerde », – Paul en était certain.
Retour à Roche. Roche qui est comme un îlot de paix qui aurait bien envoyé l'Arthur à Charleville au lieu de l'accueillir encore trois fois. Mais il était un repenti. Même s'il pouvait encore subsister quelques rancoeurs ici et là. Elle, Roche, eût-elle été dépréciée comme Charleville, – ce n'était pas d'un mauvais jugement par le poète sur leur bourgade qu'elle pouvait recevoir coup, blessure. Roche s'en foutait de ce que le poète pouvait dire d'elle, mais pas des traces de ses comportements de jeunesse. Ainsi Paul pouvait caricaturer, singulariser les deux attitudes critiques: Charleville une jeune fille susceptible ; Roche, une rustre rancunière. Non, pour Charleville, c'était bien plus profond. Le traumatisme pouvait provenir, pour les pires cas, de ce que de ses natifs se disent : « Il doit avoir raison. Il est poète Voyant. Prophète. » Comment peut-on aimer sa ville dans ces conditions, comment peut-on s'aimer ? Il faut comprendre d'abord qu'outre le bémol que Paul avait découvert, Rimbaud ne s'aimait pas, il ne pouvait pas aimer sa ville, ni presque aucun lieu, ni réellement personne. La haine, même du bourgeois, même paraissant justifiée, ne mène à rien d'autre qu'à du négatif. Et Roche, en lui voulait-elle d'avoir dit : « Paysan ! » comme une insulte, – insulte aux cultivateurs « incultes » ? Même topo et erreur de jeunesse.
De la jeunesse, il y en a ici, comme partout. Ici passent des motos – toujours les mêmes... (les « branleurs » rochois?), des autos, des vélos parfois.
Paul, depuis son arrivée, n'avait rencontré que sympathie.
Il est peut-être temps de parler de sa visite de Roche et des alentours, de manière plus ordonnée, en rapport avec son amour. De ce qu'il a vu, lu, vécu – autre que ce qu'on a dit. Lu ? Oui, il y a aussi à lire. Des panneaux explicatifs d'un chemin balisé dédié à Rimbaud. Paul en recopiera une grande partie. Il y a des sculptures originales. Etc.
Au lavoir (je complète), Paul fut d'emblée conquis par son charme, avec son abri en bois, ses fleurs, son miroir. Il prit beaucoup de photos. Soudain, il y avait eu la visite d'un homme. Paul lui avait chanté sa version de Sensation à la guitare, très différente de celle d'un Jean-Louis Aubert qu'il aimait beaucoup. L'homme avait été ému. Il lui avait promis à son grand-père fan de Rimbaud de se rendre ici. Il y était et recevait ce cadeau en plus...
Paul aussi avait reçu un jour un cadeau d'un grand simple – paysan qu'il voyait souvent. Il lui tendit un article de journal qu'il avait découpé et qui parlait d'Arthur à Aden en disant : « C'a pou' vous. J'a trouvé ça. J'a pensé vous saré content » Un sourire d'idiot, un corps trop grand pour son petit cœur.
Quelque chose passait entre eux.
-
Merci. Ça me touche. Je vais le garder précieusement.
Côté visite, Paul avait vu le pan de mur où était inscrit : «Ici, Arthur Rimbaud a écrit son chef-d'oeuvre. » Paul aurait dit « un de ses chef-d'oeuvres, mais il fallait « frapper » le touriste. Et, c'est vrai que, comme on l'a dit, Une Saison en enfer, en raison de son importance, de sa place charnière dans son oeuvre, en était la majeure.
Le monument commémoratif ressemblait à un autel. Composé de deux grandes stèles granitiques qui enserraient un bloc rectangulaire où on lisait l'inscription. Dessus, entre l'espace des deux piliers gris, ressemblant à des cornes qui avaient plutôt la forme et l'aspect de râpes à bois, serpentaient, dansaient, s'élevaient comme des flammes deux grandes herbes métalliques.
À quelques pas, une silhouette découpée dans une plaque de métal à l'aspect rouillé, grandeur nature, représentant un adolescent marchant tête baissée, mains dans les poches : on aura reconnu Arthur, signalé par deux grandes lettres découpées dans le même « bois » soudé au socle : ses initiales. Paul prit des photos, s'approcha, recopia le texte du panneau explicatif, qu'il photographia également.
Paul avait pensé au début que la maison aux volets turquoises était la ferme, mais non. Déception. Il essayait de trouver quelque chose du lieu, de plus que ce mur de désolation, de lamentation, presque, et c'est vrai qui faisaient penser aux « jérémiades » de ses lettres dont il se disait désolé. Paul aurait voulu passer par-dessus ce pauvre mur à peine habillé de deux lignes horizontales et de deux fougères sculptées en haut et qui a elles deux faisaient un losange « est-ouest ». Les frondaisons des arbres derrière l'invitaient au saut. « Cet arbre, peut-être qu'Arthur l'a vu tout petit. »
Ce qui intéressait Paul au plus haut point était de retrouver les paysages, les lieux décrits par la petite Vitalie qui par son journal devenait son guide. « Les peupliers dont elle parle, ils sont où ? Je veux les voir ! » Etc. En ce qui concerne cet exemple typique, bien sûr qu'il ne verrait pas les peupliers qu'Arthur avait vu, mais leurs descendants... Les peupliers, ça se coupe et ça se replante. « Populus nigra », pouvait-il reconnaître. Peuplier noir. Il y a aussi les alba, les blancs. Des peupliers faisaient rideaux aussi à côté de la cité de son enfance. Et puis, pour dire que les peupliers représentaient quelque chose pour Paul :un jour, un de ses frères, avec la complicité d'un autre, lui avait dit en manière de plaisanterie : « Tu sais, tu n'es pas de notre famille, comme le dit la chanson (c'était l'époque en or de Goldman...). Paul crédule : « Ah bon ? » – Oui, tu es de la famille Peuplier !
Et Vitalie, la petite sœur d'Arthur de quatre ans son aîné, Vitalie qui est née un an après la perte d'une autre Vitalie mourant à trois mois – pour dire ce qu'elle représentait pour lui aussi – avait cette manière poétique d'en parler : « Le canal bordé de grands peupliers dont il me semble entendre le bruit qu'ils font quand le vent de l'orage les secoue, bruit alors effrayant, mais bruit bien doux et bien suave quand, au contraire, il est causé par la brise légère et embaumée d'un beau soir d'automne ; c'est ainsi que j'entends ces grands arbres parler à mon oreille maintenant ; ils me rappellent tout doucement, presque tout bas, les battements de mon cœur quand je traversais le pont du canal pour me rendre chez ma tante alors que je n'avais dans ce temps que le désir de rester dans ces lieux réellement charmants. »
Alors, Paul, pour elle, voulait bien être de la famille Peuplier !
«Vitalie ! Quelles sont belles et touchantes tes moins de vingt pages ! Non, ce n'est pas sérieux de partir à dix-sept ans ! »
Paul évidemment fit une longue promenade le long du canal. Bonheur. Arthur, malgré son ennui, malgré son ironie de sa lettre « de Laïtou » qui était peut-être le nom d' « d'indien » donné à Roche – lui qui s'y était dessiné comme le dernier des mohicans ou en Robinson –, il avait dû l'aimer cette promenade tout de même. C'est là que Paul pouvait sentir ces mots à son ami Delahaye : « Je n'ai plus rien à te dire, la contemplostate de la Nature m'absorculant tout entier. Je suis à toi, ô Nature, ô ma mère! » Arthur devait apprécier plus qu'il n'en dit. Elle devait lui donner ces bols d'air nécessaires et favorables à un minimum de santé pour écrire Une Saison, des Illuminations et des Proses évangéliques rattachées –, bref être inspiré...
Mais toujours il devait se plaindre – c'est bien français ! « La mother m'a mis là dans un triste trou», « Quelle horreur que cette campagne française. » L'urgence : « Mon sort dépend de ce livre. » Paul pouvait voir, repérer qu'un poème des Illuminations avait été écrit à Roche : Vies. « À présent gentilhomme d'une campagne aigre au ciel sobre, j'essaye de m'émouvoir au souvenir de l'enfance mendiante, de l'apprentissage ou de l'arrivée des sabots »... Phrases aussi : « la bruine des canaux par les champs »...
Sûr que Paul était plus heureux qu'Arthur ! Mais, même s'il se trouvait dans une même disposition romantique que lors de son voyage sur les traces de Gérard de Nerval dans le Valois où il avait vécu comme un rêve enchanteur – l'impression différait grandement avec Arthur qui pourtant n'avait pas été retrouvé pendu : il le travaillait, le retournait comme une terre, labourait son âme, à Ciel ouvert, en secret.
Un peu comme le travail d'une Saison où Paul pouvait voir et sentir dans son volume de la Pléiade le passage du brouillon nerveux et incontrôlé à l'oeuvre toute aussi nerveuse, mais contrôlée, à travers un exemple évoquant ses promenades dans la Nature. Dans les parties « Alchimie du Verbe », « Faim » et « Chanson de la plus haute tour » du brouillon, on pouvait lire ce haché:
« [Je portais des vêtements de toile.] Je me [mot illisible] J'allais cassais [sic] des pierres sur des routes balayées toujours. Le soleil souverain [descendait] donnait vers [la] une merde, dans la vallée de la [illisible], son moucheron enivré au centre
à la pissotière de l'auberge isolée, amoureux de la bourrache
et dissous au soleil
et
qui va se fondre dans un rayon
J'ai réfléchis [sic] aux [sic] bonheur des bêtes ; les chenilles étaient la foule [sic] [illisible] [petits corps blancs] innocen des limbes : [l'araignée romantique faisait l'ombre] romantique envahie par l'aube opale ; la punaise, brune personne, attendait [mots illisibles] passionné. Heureuse [le somm] la taupe, sommeil de toute la Virginité !
Je m'éloignais [du contact] Étonnante virginité d'essay l'écrire, avec une espèce de romance.
Je [illisible] Je crus avoir trouvé raison et bonheur. J'écartais le ciel, l'azur, qui est du noir, et je vivais étincelle d'or de la lumière nature. C'était très sérieux. J'exprimai très bêtement.
Seule la fin était lisible et se rapprochait de l'oeuvre.
Dans l'oeuvre, cela donnait, recueilli dans « Alchimie du verbe » de la section « Délires », et citant les poèmes Chanson de la plus haute tour et Faim – quelque chose déjà de beaucoup plus structuré, condensé et de parfaitement maîtrisé:
« Puis j'expliquai mes sophismes magiques avec l'hallucination des mots !
Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. J'étais oisif, en proie à une lourde fièvre : j'enviais la félicité des bêtes, — les chenilles, qui représentent l'innocence des limbes, les taupes, le sommeil de la virginité !
« Mon caractère s'aigrissait. Je disais adieu au monde dans d'espèces de romances :
[CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR]
[…] Oh ! le moucheron enivré à la pissotière de l'auberge, amoureux de la bourrache, et que dissout un rayon !
[FAIM]
Enfin, ô bonheur, ô raison, j'écartai du ciel l'azur, qui est du noir, et je vécus, étincelle d'or de la lumière nature. De joie, je prenais une expression bouffonne et égarée au possible :
[Éternité] »
À Roche, sans doute, avait encore été écrit le poème de 1872 intitulé Les Corbeaux, publié en septembre de cette année – et le second poème publié de son vivant (en poésie) après Les Étrennes des orphelins, et qui, placé par erreur dans « Poésies », aurait dû, devrait se trouver dans « Vers nouveaux et chansons ».
Seigneur, quand froide est la prairie […]
Faites s'abattre des grands cieux
Les chers corbeaux délicieux
Les vers les plus cités étaient :
Soient donc le crieur du devoir
Ô notre funèbre oiseau noir
et la fin :
Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir,
La défaite sans avenir.
Enfin, préparant Une Saison, bons nombres autres vers des poèmes de 1872 étaient pour Paul imprégnés des paysages de Roche. Il était vrai que comme les commentateurs le disaient : ils l'étaient aussi des environs, comme Attigny ou de la vallée de la Semoye qui serait sa « Rivière de cassis », comme l'avait interprété Julien Gracq, célèbre écrivain du pays de Paul, et qui avait vu, écrit sous le ciel de Roche, comme il a été dit en un chapitre très loin derrière nous.
Des plus déchirants poèmes, où Arthur s'humiliait, Paul comprenait l'envers du décor ironique de sa lettre de Laïtou à laquelle ils faisaient un poignant écho, tel dans « Bannière de mai »:
« Je veux bien que les saisons m'usent
À toi, Nature, je me rends
Et ma faim et toute ma soif.
Et, s'il te plaît, nourris, abreuve.
Rien de rien ne m'illusionne »
Et n'est-ce pas lui qui disait plus haut :
Je sors. Si un rayon me blesse
Je succomberai sur la mousse
Arthur parle aussi de « chansons spirituelles » qui voltigent parmi les groseilles. Comme l'avait dit le commissaire Belpomme, Arthur était dans une crise spirituelle qui l'emmenait tout droit àl'écriture d'Une Saison en enfer. Il y est. Son programme des « Lettres du Voyant » arrive à son terme. Il est arrivé à l'inconnu qu'il cherchait, il a accompli amèrement son : « et quand affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! » Il a trop souffert dans tous les sens. Sa santé fut menacée, dira t-il dans Une Saison. Et, il n'avait pas encore vécu le coup de revolver avec Verlaine ! Et Paul le voyait prier la Nature comme il prierait Dieu, ou prier Dieu à travers elle. Il est dépassé. De plus en plus, par absorption béate, abrutie, il ne pensait à rien, comme il l'annonçait dans Sensation, mais la joie lyrique est absente, comme le bonheur rêvé avec une femme ; il est triste, malheureux, abattu comme les hameaux dans Les Corbeaux. Dissous. Devenant bête, comme Nabuchadonozor. Devenu frappé de stupeur dans le sens psychopathologique du terme.
Vraiment, Paul était plus heureux, y avait pas photo. Même si lui avait eu ses propres crises, même si lui aussi, influencé par Rimbaud ou pas, avait déclaré en février 96 : « Je suis heureux comme une bête, content de retrouver « l'état primitif de ces bêtes qu'il avait toujours aimé, avec lesquelles il jouait dans sa réalité imaginative d'enfant. Paul se disait une bête comme tous les hommes, et sans vouloir user de Balzac, une bête humaine. « Un animal, dans l'innocence même, c'est égoïste », mais il parlait d'un «égoïsme pur », celui de l'animal, qui avait été pervertie par la Raison. Lui écrivait avec « la raison du coeur ». il disait aussi : « Repactise avec la douleur. La douleur est humaine, dans le même poème qu'il citait, où il se disait heureux comme un bête. Beaucoup plus tard, dans un carnet intitulé Sur le vif, datant d'une période où il « décolérisait », il disait : « Parfois, j'imagine voyager à quatre pattes et noter tout ce que je vois, tout ce que je ressens. Bonheur de bête au ras les pâquerettes ponctué de Oh et de Ah... de centimètres carrés en centimètres carrés le nez par terre, de kilomètres cubes en kilomètres cubes le nez en l'air, de ligne d'horizon à ligne d'horizon, le nez au vent. » Plus tard encore, Paul avait fait l'expérience de ne pas parler pendant trois jours, il savait ce que ça faisait. Ses parents témoins aussi. Pour communiquer, il écrivait. Sa mère le croyait fou, elle encore pas décrochée de Jéhovah, était scandalisée de ce qu'il l'appelle « le Seigneur », sous l'influence d'un mystique rencontré. Son père, lui, jouait le jeu, un soupçon moqueur.
Et par exemple, Paul écrivait – toujours en vert, comme son mentor : « Je ne vous appartient pas. Je n'ai pas à rendre de comptes. Je ne rends de compte qu'au Seigneur. Faut faut faut ! Y en a marre ! C'est ma vie ». Sur sa porte, il avait affiché dans la typographie du mystique :
« l'être qui vit en cette demeure ne désire pas plus se savoir « humain » que l'oiseau ne se connaît « oiseau »
; il communiquera avec toi, en qui il reconnaît son semblable, mais il communiquera en parole, uniquement par la grâce de la plume
: il l'espère toujours verte...
; accepte ceci comme il te faut bien accepter que ta souffrance ne soit pas entendue du monde
; mais ne te prive pas de parler audiblement
: il n'est pas sourd... et il lui sera agréable comme il est agréable d'entendre les oiseaux chanter l'instant éternel
: en ceci je (barré) reconnais Amour Liberté Vérité
Ceci dit
: l'humour est bienvenue
: le rire est une bénédiction
; aussi
: ne sois pas gêné, mais généreux(se)
âmene
Et son journal était d'un drôle !
Mais cessons ces divagations, on n'aurait pas fini.
Nous sommes à Roche sur Rimbaud ou Rimbaud sur Roche. Ou encore à Paul sur Rimbaud ou Rimbaud sur Paul.
Là, Paul, se promena pied nu un soir, le long de la route panoramique de la campagne. Un moment, il avait jubilé de joie en voyant pour la première fois de sa vie des cigognes posées dans un champs. Franche vérité vraie. Des pies en beaucoup plus gros et avec tout de plus long – pattes, cou, bec – sauf la queue. Et qui glottoraient Yin-Yang ! L'un de ces oiseaux, balluchon au bec, aurait par voie des airs emmené Arthur à sa mère. – Cadeau !
Connaissait aussi comme tout le monde la fable La Cigogne et la Fourmi.
Sans rire, Paul, avait été longer le canal pour se retrouver à Voncq où il vit la gare du dernier départ de Rimbaud, pas un wagon très rose... « Désolé, Jean-Michel, je n'y ai pas pleuré. » Il eut beau se dire : «Là, Arthur... », il vivait rein que le moment présent et il faisait super beau. Et il préférait le canal. Ce canal que Paul avait vu longé parallèlement à sa gauche ou à sa droite par le chemin de fer. Il comprenait qu'avec une telle allée, une telle rectilignité, Arthur arrivant en train de Marseille, voyant en plus à la ferme sa chambre préparée avec un soin naïf, et la plus belle de la maison, pouvait d'autant plus s'exclamer sincèrement et flatteusement, comme se souvenait Isabelle: « C'est Versailles, ici ! ».
À la gare, il aura vu la valise métallique surmontée de l'arbre des destinations d'Arthur le voyageur, – et la notice. Il aura été jusqu'à Voncq, village dans les hauteurs qui valait le coup par sa grande vue panoramique en son éperon, avec carte imperméable fixée au sol pour se repérer, c'est à dire le plan de de la vallée de l'Aisne et des Ardennes champenoises qui s'étalait bellement sous les yeux. Paul vit ce beau paysage tel que globalement Arthur avait pu le voir de là haut. En son temps il devait y rester pas mal de vignes. Voncq, terre de vigne, connu surtout pour son vin des Gaizettes avait été ravagée par des maladies en 1840 puis dans les années 1890 , mais en 1870, année où les Allemands incendièrent le village, il restait encore quatre-vingt treize hectares de vignobles et une vingtaine avant 14-18.
Paul chercha naturellement Roche et l'emplacement de la ferme. Roche « surnommée Terre-des-Loups d'après Isabelle précisant qu'elle faisait horreur à son frère. Paul avait encore plus du mal à comprendre vu d'ici. Mais ce n'était certainement les paysages qui horrifiaient la sœur d'Arthur.
Paul était encore monté plus haut, dans le village même. Vu l'église et sa place des gros ormes. Église pimpante, du reste, avec sa « tour flanquée de puissants contreforts et percée d'un portail de style gothique flamboyant. » L'église fermée, Paul ne put voir le « bel autel du XVIIIème à quatre colonnes corinthiennes de marbre, aux chapiteaux dorés portant un baldaquin avec couronne de Charlemagne. » indiqué par le panneau touristique. Charlemagne ? Cela lui fit penser qu'il fallait qu'il se magne pour arriver à l'heure à Charleville. Il manqua d'y voir aussi un chapiteau gallo-romain qui rappelait que « Voncq était étape sur la voie romaine de Reims à Trèves ». Mais de manière plus personnelle, – car il faut bien le dire : il avait recopié le panneau touristique, comme quasiment toujours – Paul remarqua trois gargouilles de têtes d'hommes barbus, l'une regard tourné vers l'horloge de la mairie, l'autre vers le cul...euh le ciel (la coquille !), enfin le troisième – d'après ses notes qui s'embrouillaient, s’emmêlaient les pinceaux – vers une Marie aux mains coupées au niveau du cou.
Il passa auprès du très ombragé lavoir de Voncq et sa fontaine, très différent de celui de Roches. Il vit les marécages entre gare de Voncq et son bourg. La rivière turbulente : l'Aisne, séparant, mais reliant par un pont Voncq et Roche. En redescendant, vers Roche – grande ligne droite descendante – il s'imagina à partir de la gare revenir à la ferme, tel que le décrivait Isabelle dans « Le dernier voyage de Rimbaud ». L'allée montante d'Arthur pour reprendre le train direction Marseille était aussi dans sa tête : pas de la tarte !...
Il a vu. Vu. Paul qu'as-u vu?
Du blé en bord de route près de Roche. Clic. Un énorme arbre tout seul en bord de route de campagne déserte. Clic. Un champ de terre labourée. Clic. L'église Notre-Dame près de Roche, vu d'abord de loin puis de près. Clic. Vu la ferme de Verlaine et ses volets turquoises. Clic. L'église où a été Verlaine. Clic. Et sa vieille charrue exposée à côté, au milieu de la pelouse. Clic.
Est-ce que Paul Delaroche serait la Réincarnation de Rimbaud ou bien celle de Verlaine retournant sur les lieux où il a vécu, en passant par ceux d'Arthur? Paul – Verlaine –, en pèlerinage à Charleville, avait très bien pu pleurer dans l'Église de Saint Rémi (Sans famille...) et pleurer sur la tombe d'Arthur, non ? Mais Sinedu ?... Serait-il la réincarnation Rimbaud/Verlaine ? En tout cas, Paul ne savait même pas que Paul – l'autre – avait une ferme. C'est Arthur Belpomme qui avait dû lui apprendre. D'ailleurs, il n'était pas très loin de chez lui, et il enrageait un peu de n'avoir pas le temps. Il se consolait en disant qu'il ne serait peut-être absent, ou trop occupé, indisposé, ce qui serait pire. Ou décédé ? Il chassa l'idée. Non, l'unique raison pour laquelle il « sacrifierait » la visite du commissaire se trouvait en deux cœurs : le sien et celui de Juliette.
Continuons son périple d'enfer. L'église délabrée alentour de Roche et une inscription sur mur : « Joe Delange ...1843 » Clic. Vu encore à une autre église près de Roche l'effigie du Christ qui a inspiré « ô Christ, éternel voleur des énergies, et son vitrail inspirant : « Qui rêve en haut jauni par le vitrail livide ». Et les voûtes inspirant « Quand des nefs périt le soleil pli de soie ».
Et puis un saint maîtrisant un dragon en laisse.
Paul avait aussi cherché des tombes datant de son époque. Il nota des noms. Par exemple : « Ci-gît Marie-Thérèse LATOUT veuve de Cornelis LOUMEYE, décédée à Beaumont le 24 juin 1872 à l'âge de 70 ans. À notre bonne mère, ses enfants reconnaissants. Priez pour elle. » La connaissait-elle ? se demande Paul. Elle était décédée quelques jours après une scène atroce chez les Verlaine. Rimbaud n'est pas là. Il est à Paris, crevant de chaleur, « soif à craindre la gangrène », écrivant étonnamment à Delahaye : « Oui, surprenante est l'existence dans le cosmorama Arduan. La province où on se nourrit de farineux et de boue, où l'on boit du vin du cru et de la bière du pays, ce n'est pas ce que [je] regrette» (ce n'était peut-être pas l'Arduinna...) Plus bas : « les rivières ardennaises et belges les cavernes, voilà ce que je regrette. »
Paul était attiré par le nom Rilly-aux-Oies cité dans le journal de Vitalie. Y faisait-on des rillettes d'oies ? Rillettes : paillettes, caillettes – comme il disait enfant.
Un jour, il avait trouvé aussi, en s'égarant à travers bois, une ferme toute abandonnée. Il avait déjà, il y a très longtemps, visité une maison avec tous les restes du quotidien d'une vie disparue. Là, pareil. Mais en rural. Carrément paysan veux-je dire. Il y avait un côté aventureux dans l'entreprise de Paul. Lorsqu'il était monté à l'étage, il ne savait pas si ça allait tenir sous ses pieds ou si quelque chose n'allait pas lui tomber sur le coin du nez. « Montons au premier disait Vitalie ; donnant sur la cour, une chambre, sur la rue, une autre, c'était la chambre de mon frère » Lequel ? En bas, Paul avait vu la cuisine, le fournil, où Arthur avait brûlé des manuscrits. Là haut, il vit des chambres, avec encore des peintures, en arabesques. Paul se dit que ça se trouve, c'était elle la ferme. Il y avait là tout pour le transporter, le faire rêver, palier le manque du « vrai » site. Ces peintures...N'était-ce pas là qu'il avait écrit Une Saison en enfer ?
Il y aurait en fouillant bien, en creusant, en remuant ciel et terre, des manuscrits inédits d'Arthur. Ah les fantasmes ! Il ignorait alors que dans les parages existait une société secrète, à Attigny précisément: « Les conscrits du bon vouloir » (tiré du poème Démocratie). Son « chef » croyait dur comme fer en un trésor caché par Arthur, codé dans ses poèmes; il en avait recherché tout les indices, dans les plus grandes privations; le moindre tesson, cul de bouteille trouvé passait au peigne fin de l'analyse pour voir s'il était significatif ou non. Arthur s'était livré selon lui à un vrai jeu de l'oie (inspiré par le nom de Rilly-les-Oies?), connaissant déjà enfant sa vie future, même la date de son décès qui figurerait inscrit au-dessus des fougères sculptées sur le pan de mur restant de la ferme des Cuif. Dans le journal Le Monde du 21-22 novembre 1999, un long article était paru sur l'histoire, la passion folle de Paul Boens. Encore un Paul! Et il se disait avoir été élu par Arthur!
Paul s'était rendu aussi au lieu dit le « labyrinthe », où y avait une buvette sympa il avait fait sensation avec Sensation à la guitare. À côté se trouvait, assis sur un mur, Arthur découpé dans du métal, assis pattes ballantes, fumant sa pipe, un corbeau derrière son dos, poussant un croassement ferrailleux. Oui, sur le mur d'enceinte de la chapelle de Méry (Christmas) où avait eu lieu la communion de sa sœur Vitalie qui la prenait à cœur, – pas lui, – avec tout l'amour qu'il a pour elle. Paul avait été séduit et frappé par une ronde de petites mystérieuses statues – de femmes ? D'homme ? Des anges ? Des Vierges, des Jésus ? – toutes en robes monastiques ou antiques, les cheveux longs, raie au milieu. Elles étaient huit, autour d'une tombe, tête légèrement levées vers le ciel, les mains croisées sur le ventre qui tenaient une couronne tressée, pendue vers le bas. Paul en croqua une dans son carnet. Il nota que chaque personnage en fonte avait un socle, et entre chaque était tendu une grosse chaîne. Sur la tombe marqué d'une croix, il lut le nom Marie-Suzanne et deux dates : 1882, – et plus bas : 1874 (ou 1834?). Pourquoi Paul notait tout ça ? Qu'espérait-il trouver encore ? Le 18 janvier 1882, en tout cas, Arthur écrivant d'Aden à son ami Ernest Delahaye lui dit qu'il travaille pour publier un ouvrage sur le Harar et le Gallas, « ces étranges contrées » qu'il a exploré, et qu'il veut le soumettre à la Société de Géographie, l'ancêtre du National Géographic auquel Paul, entre parenthèse, avait été abonné, rêvant lui aussi d'y entrer. Arthur commande à son ami qu'il n'a pas revu depuis trois ans, et qui vient de lui écrire de Paris, un tas de matériel de géographe, de topographe, etc. Il a une foi en l'avenir sans doute pour la première et dernière fois de sa vie. Une lettre exceptionnelle. C'est aussi la dernière fois qu'il y aura un échange quelconque avec cet ami d'enfance, à qui il dit, pour commencer « Mon cher Delayahe » et manifeste son plaisir de recevoir des nouvelles. Est-ce que cette simple date vue par Paul: 1882, et dans une sorte de cérémonie préparatoire autant que mystérieuse et sacrée, lui avait évoqué cela ? C'était très fou tout ça. Cela lui fit songer à l'époque où il faisait une indigestion de littérature fantastique lui faisant perdre pied avec la réalité.
Heureusement, le soir, il y avait une fête au Labyrinthe.
Paul chanta accompagné de sa guitare devant une tablée applaudissant. Il dansa comme un fou devant une « Mme Rimbaud » qui l'observait de loin, accoudée à une table, interrogative. Paul fit aussi la connaissance d'un couple et s'était confié à l'homme, un Jeoffroi, à qui il raconta un peu ce qu'il vivait et conclut en disant que ce n'était pas un hasard si il était revenu à Rimb à l'âge de 37 ans : il était mort à 37 ans.
-
Ne te focalise pas sur Rimbaud. Vies ta vie, avait répondu le trentenaire.
Et il l'avait invité à faire une tournée de troubadour en bars.
« Ouais. Il a carrément, fichtrement, sacrément raison le gars. Rimbaud ! Arthur ! De l'air !
« Assez vu. La vision s'est rencontrée à tous les airs... Départ dans l'affection et les bruits neufs !
« Avec tes chansons qui m'trinballent sans cesse dans la tête... »
« Ah ! Avec le commissaire, j'avais fait une indigestion de pommes ; avec ce voyage, je commence à faire une indigestion de Rimbaud !
Il avait sur le chemin de retour croisé le regard d'une vache et il avait dit en levant le bras : « Salut Arthur ! » et éclata de rire. Quand une voiture le dépassa en vitesse en klaxonnant, il fit : « Enfoiré d'Ar-tut ! dans la même veine rigolarde.
Pour changer d'Arthur, et pour finir avant son retour pressé à Charleville, notre Paul alla au Musée Verlaine à Juniville. L'amoureux de Verlaine l'avait impressionné par son discours. Le commissaire Belpomme ne s'était pas trompé sur son compte.
Après la visite, Paul était allé le trouver. Ils avaient eu un long entretien passionné. L' « amoureux de Verlaine » et « l'amoureux de Rimbaud » réunis. Un point de détail fut discuté : le «verlainien » prétendait que Paul ne savait pas que la mère d'Arthur avait une ferme à Roche. Or, Paul qui soutenait le contraire, fera à la Médiathèque Voyelles des recherches dans la grosse correspondance de Verlaine que son amoureux avait dit être la référence. Il avait cherché et trouvé la lettre 73-22 p 333, donnant la preuve qu'il avait raison. Comment une telle évidence, qui sautait aux yeux dans l'en-tête de la dite lettre avait pu échapper à son opposant? Il ne lisait pas les adresses ? Paul se souvint que lors de leurs débats : à Paul qui humblement disait qu'il ne savait pas, il lui avait répondu : «Si, tu sais. Tu es plus fort que tu veux laisser penser. »
Toujours est-il que Paul, dans un courrier de son pays natal, lui aura fourni la preuve, il lui aura en outre demandé d'en savoir plus sur Verlaine et le trobald clus ou la langue des oiseaux dont l'amoureux de Paul – Verlaine – avait parlé lors de la visite guidée, enfin il lui enverra son roman Rimbaud passion ou les mystères d'Arthur, en lui demandant son avis. Jamais Paul n'aura eu réponses. Peut-être son destinataire n'avait-il pas reçu le message.
Lorsqu'ils s'étaient chaleureusement quittés, enchantés tous deux d'avoir fait connaissance, ce sympathique et passionnant guide aux cheveux longs lui avait dit que ce n'était pas un hasard s'ils s'étaient rencontrés... et : « On se reverra. »
Je n'ai pas rendu compte du décompte des jours que Paul avait toujours dans sa tête. C'était passé à un rythme, à un train d'enfer !
Vendredi
Samedi
Dimanche
Lundi
Mardi !
Paul avait été à peine cinq jours à Roche.
Et pour l'heure, fort comme la mascotte des Ardennes, il n'avait plus qu'une hâte, qu'un désir pressant : revoir Juliette !
Et j'espère avec lui le lecteur ne partageant pas la même passion que celle de Paul pour Rimbaud, mais le même engouement que lui en ce qui concerne les histoires mêlant deux « c », le premier se nommant cœur, le second étant sur le bout de vos lèvres.
XXVIII
OÙ PAUL A DES BONNES RAISONS DE S'INQUIÉTER ET UNE BONNE RAISON D'AVOIR CONFIANCE
Ce sera pour Paul un grand jour. Si Juliette vient...
Or, dans la nuit du lundi au mardi, il avait fait un rêve, un drôle de rêve, un inquiétant rêve: Elle venait au rendez-vous et le narguait en prenant sous le bras son chéri venant à sa rencontre.
Comment le comprendre? Paul savait que les rêves sont comme un microcosme: on est chacun des protagonistes; chacun représente une partie de nous-même. Mais là, cela ressemblait plus à un rêve prémonitoire. La leçon était d'autant plus affligeante qu'elle était donnée par Juliette et un homme que Paul connaissait. Il habitait dans sa région ! Côté dérisoire...
Angoisse supplémentaire : Paul n'avait pas le numéro de téléphone de Juliette au cas où, pour x raison – un empêchement, peut-être... – elle ne viendrait pas.
« Comment pourrait-elle venir ? Sept jours ! Mais c'est tellement loin maintenant... »
«Du calme. La vie me l'a mise sur mon chemin. Ce serait trop cruel de me l'ôter de cette façon. Je dois avoir confiance. »
Ainsi se causait Paul.
Auxquelles paroles l'auteur ne peut qu'ajouter : Le signe est là comme un phare, – merci !
XXIX
OÙ ON VERRA UN RETOUR EN BEAUTÉ DE PAUL À CHARLEVILLE
« Hello Charleston! I'm happy to come back in your big ass. Non, franchement, Charleville, Ville de Charles, Gonzville, tu es une belle ville. Tu es très belle, Charlette. C'est la franche vérité vraie. Jadis, si je me souviens bien... j'ai été aveugle sur ta beauté... – Et je t'ai injurié...
« Le savez-vous? En mon temps, au-dessus du ciel de Charleville, il y avait d'immenses toiles d'araignées de jour comme de nuit. Une fois, l'une d'elle est tombé sur la place Ducale.
« Rimbaud réincarné! Pourquoi pas! Mais je demande davantage à être Paul incarné. Qu'on ne me confonde pas, qu'on ne me fusionne pas à lui, qu'on évite les projections malencontreuses. Je comprend Arthur qui disait dans Une Saison en enfer: "Qu'étais-je au siècle dernier? Je ne me retrouve qu'aujourd'hui." Il est troublant que dans Vies il évoque plusieurs vies – dans un grenier, dans un cellier, dans un vieux passage à Paris jusqu'à celle-ci: "Dans une magnifique demeure cernée par l'Orient entier, j'ai accompli mon immense oeuvre et passé mon illustre retraite." Il conclut en cohérence avec le passage d'Une Saison: "J'ai brassé mon sang. Mon devoir m'est remis. Il ne faut pas même songer à cela. Je suis réellement d'outre-tombe, et pas de commissions." Je songe aussi à cet autre passage dans la section Mauvais sang: "Vite! Est-il d'autres vies? – Le sommeil dans la richesse est impossible. La richesse a toujours été bien public. L'amour divin seul octroie les clefs de la science. Je vois que la nature n'est qu'un spectacle de beauté. Adieu chimères, idéals, erreurs."
« Le message est si fort qu'on en oublie les erreurs grammaticales: "public" au lieu de "publique", "idéals" à la place d'"idéaux". Texte quasi sacré dont on respecte les fautes les plus flagrantes.
« Ailleurs, dans Délires II, sous titré Alchimie du Verbe, qui commence par : "à moi, l'histoire d'une de mes folies", Rimbaud est encore plus incisif, plus cinglant par rapport à la réincarnation: " À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues. Ce monsieur ne sait ce qu'il fait: il est un ange. Cette famille est une nichée de chiens. Devant plusieurs hommes, je causai tout haut avec un moment d'une de leurs autres vies. – Ainsi, j'ai aimé un porc."
« Je ne sais pas, il me semble avoir lu chez Rimbaud cette expression qui trotte dans ma tête: "réincarnations successives." En tout cas, tous ces passages tournant autour des vies antérieures qui me font aussitôt penser au poème La Vie antérieure de Baudelaire, sont aptes – surtout le dernier –, à disqualifier un André Rolland de Rénéville qui fait un peu trop correspondre ses propres vues occultes avec la vision ou la "voyance" de Rimbaud. Dans Rimbaud le Voyant, il ne cite à propos de la réincarnation chez Rimbaud, que le début de Vies: "Ô les énormes avenues du pays saint, les terrasses du temple! Qu'à t-on fait du brahmane qui m'expliqua les Proverbes? D'alors, de là-bas, je vois même les vieilles! Je me souviens des heures d'argent et de soleil"... etc. Peut-être que comme Réneville le dit, seule cette partie parle d'une réelle vie antérieure de Rimbaud, et n'est pas une fabulation, une "hallucination simple" – ce dans quoi il est bon, et il en est conscient, genre: "je voyais très franchement une mosquée à la place d'une usine, une école de tambours faite par des anges, des calèches sur les routes du ciel, un salon au fond d'un lac."
« Cela n'est-il pas suffisant pour me satisfaire? Des questions se sont acheminées jusqu'à moi:
« Si je suis la réincarnation d'Arthur Rimbaud, – lui, était-il une réincarnation? Si oui, il l'était de qui? Et le qui de qui, le qui de qui, le qui de quoi?... Qui serais-je, quoi serais-je, que serai-je?
« Mais moi aussi, sur la place Ducale où je suis, je deviens un "opéra fabuleux":
Dans mon cerveau, pays enchanteur
Le cerf volant embrasse de ses bois la lune
L'horloge fait tic, le soleil tac
Les étoiles gobent les marées
Les tamanoirs habitent des tas de manoirs
Les arbres sèment des humains
La musique fait la cour au silence
Les araignées tapotent à la vitre qui chuchotte
Les crabes pincent le linge étendu sur la mer
Des papillons cavalent sur des chevaux
Les miroirs dépucellent des visages
Le feu bricole des mystères
La terre tricote de l'air
L'eau orgiaque se dresse à chaque pas
La coccinelle prie Dieu pour que la mante prie pour elle
Les volcans vocalisent un magma de pensées
Des pensées poussent sur des violettes poussant sur des pensées
Des rires fusionnent le crépuscule et l'aube
Des charmes grossissent à vue d'oeil des pélicans
Une rose parfume le monde
Dans mon cerveau, pays enchanteur
« Si je voulais prouver que je suis la réincarnation de Rimbaud, et non Rimbaud réincarné, je devrais écrire le poème perdu intitulé La Chasse spirituelle d'après Paul Verlaine et convaincre qu'il s'agit bien du poème "retrouvé". Avant même de penser à cette folle idée de réincarnation, je désirais essayer de l'écrire, enthousiasmé par la lecture de Rimbaud d'Enid Starkie.
« J'appris par la suite que cela avait été tenté par Georges Bataille et un autre, – travail salué par André Breton qui, a l'heure du scandale du faux, avait déclaré en somme qu'il avait deviné qu'il s'agissait d'un faux, mais que cela n'enlevait rien à sa valeur. André Rolland de Réneville, dans son étude Rimbaud le Voyant, a bien fait de remarquer que cette oeuvre recopiait Une Saison en enfer. Rimbaud ne se recopiait jamais. Et moi, ferais-je de même?
« Mais comme je n'ai pas à prouver ce que prudemment j'avance comme une hypothèse... ou plutôt ce qui s'avance vers moi implacablement, s'impose comme une chose inéluctable, je ne pense pas que mon échec, mon impuissance à rendre La Chasse spirituelle prouve que je sois un zozo. »
Ainsi, magistralement marchait son cerveau, pays enchanteur...
XXX
OÙ PAUL SE TAPE UNE SECONDE VISITE GUIDÉE
SUR LES TRACES DE RIMBAUD, MAIS AVEC UN AUTRE GUIDE
Paul avait le temps. Le carillon n'avait sonné que trois fois après son petit air de boîte à musique.
Il avait eu le temps auparavant de réinstaller sa tente au pied de l'Olympe et de saluer le monde qu'il connaissait.
Là, sur la place Ducale, il avait appris qu'il y aurait une visite guidée, et la seule réelle motivation d'y assister était de proposer de chanter à la fin Le Dormeur du val fraîchement composé sous le soleil de Roche. Il en avait fait la demande dès le début au guide qu'il avait attendu à l'Office du Tourisme.
L'homme se présentait bourgeois. Non pas qu'il se présenta comme le Bourgeois Gentilhomme, vous l'avez compris.
Sa mise, son attitude, sa gestuelle, sa voix l'indiquaient. Mais vous savez aussi que Paul passait par-dessus ce genre de considérations.
Seulement, on ne cachera pas au lecteur que lorsqu'il l'avait entendu lire à haute voix À la Musique, il trouva cela assez risible, surtout que, d'une : le poème évoquait au dix-huitième vers « un bourgeois à boutons clairs, bedaine, flamande »... ; que, deux : il lisait avec une telle prestance et aisance dans sa pédanterie naturelle, qu'il fallait du culot ou une acceptation de sa condition mêlée d'autodérision, ou alors un cynisme de bon aloi, pour oser déclamer un poème si ironique à l'encontre des bourgeois. Et alors de l'entendre dire : « Sous le second empire, Charleville change radicalement par son embourgeoisement»...
Mais s'il sidérait Paul, il le trouvait aussi sympathique, passionnant, parce que passionné. Ce qu'il disait complétait vraiment l'autre visite.
Une particularité du lieu : la Meuse était pratiquement la seule voie de communication. Il avait bien fait imaginer les bruits de sabots le long de la Meuse et l'approvisionnement de marchandises. Toutes les rues de la ville étaient taillées au cordeau. La Meuse se trouvait aussi évoquée dans Le Bateau ivre ("fleuve impossibles"). Le train : moyen qui permettait à Arthur ses premières fugues.
Devant la maison de naissance d'Arthur, le guide donna cette information significative : à son pied, il y avait une librairie. Arrivé devant le collège, il mit l'accent sur le fait que tous les prix raflés par Rimbaud avaient été vus par sa mère comme une récompense: ils n'avaient pas survécu pour rien. Le démenti sera terrible pour elle. Paul apprit que quand Rimbaud n'était pas au collège, il était à la bibliothèque ; que le bibliothécaire était féroce, ne comblait pas les exigences de Rimbaud ; que son nouveau professeur Izambard lui fait lire Hugo, Nerval et même Baudelaire. Paul savait pour Hugo : sa mère reprochant dans une lettre à son professeur d'avoir donné à son fils une lecture comme Les Misérables !
Devant la Maison Rimbaud, les guide apprit qu'en face se trouvait le bureau du percepteur. Par "le jardinet derrière la maison" dans Les poètes des sept ans, Arthur avait évoquécette période où il l'avait habité.
Le bourgeois ne cacha rien de l'horreur de la guerre dont avait été témoin le jeune Arthur par le charniers dans les rues de Charleville. Il illustra sa précocité fabuleuse par le fait qu'en quelques mois, il avait appris le russe et l’hindoustani. On sait qu'en tout il aura parlé au moins sept langues. Il fit aussi le lien entre les "correspondances" de Baudelaire aux "dérèglements de tous les sens" de Rimbaud: pour recevoir l'inconnu. Il mit en exergue que certaines pensées des « Lettres du Voyant » se rapprochaient des découvertes du linguiste Nom Chimsky, donc précurseur : "Toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra", cita t-il. Il parla de l'importance du poète belge Lemonier qui ne disait pas grand chose à Paul. Il révélera surtout la filiation qu'avait relevé le commissaire Belpomme entre Nerval, Baudelaire et Rimbaud, bien que Nerval n'était jamais reconnu comme un Père, n'y ayant aucune preuve formelle de la lecture de ses poèmes, dont les Chimères, ou d'Aurélia par Rimbaud. Par ailleurs, ceux qui auront lu Rimbaud passion ou les mystères d'Arthur, se souviendront peut-être avec Paul que le commissaire Belpomme avait longuement expliqué ce silence sur Nerval et fourni des arguments en faveur de sa Paternité, faisant des comparaisons, par exemple entre Une Saison en enfer et Aurélia.
La visite tirant à sa fin, le guide conseilla comme lecture référente non pas Un ardennais nommé Rimbaud, mais la biographie de Pierre Petitfils: la meilleure selon lui, intitulée tout simplement : Rimbaud.
Enfin, le moment tant attendu par Paul arrivait. Le guide qui s'était déclaré "fou de poésie", et qui l'avait montré par son nombre de lectures fit la proposition d'une chanson au groupe qui accepta de bon coeur. Paul sortit sa guitare, s'assit sur un banc, s'accorda et chanta. Il commença, sans texte sous les yeux, à entonner Le Dormeur du val et se planta vite fait sous le tract, et parce qu'il maîtrisait encore mal ce texte appris le matin. Paul chanta alors Sensation, fut applaudi, et très remarqué par une dame qui le regardait d'un beau regard et qui lui donnera le lendemain des photos avec une adresse sur un bateau : Allemande, elle habitait l'Allemagne.
Paul demanda ensuite au guide si il voulait dîner avec lui: il refusa. Il lui demanda si son interprétation lui avait plut: il répondit par la négative. Et pour cause : selon lui, la chanson n'ajoutait rien au texte, c'était même plutôt du massacre. Paul lui opposa son point de vue et le bourgeois fou de poésie lui cita avant de le quitter: Je ne suis pas d'accord avec vous, mais je me battrais jusqu'à la mort s'il le faut pour que vous puissiez dire ce que vous avez à dire . Voltaire »
La claque !...