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Rimbaud passion
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27 février 2015

Paul au pays de Rimbaud et juliette (2ème roman de la trilogie "Rimbaud") chapitre 31 à 33

 

 

XXXI

 

OÙ PAUL ATTEND JULIETTE ET CE QUI S'EN SUIT

 

 

Une claque, Paul en recevrait peut-être une aussi par Juliette.

Le jour J enfin arrivé  !

 

Paul arriva au point de rendez-vous avec une demi-heure d'avance. Quelle impatience!

 

Il fume (pas gros fumeur, «  taxeur  » pour ne pas en être, il le fait en des moments de stress) Il regarde les passants. Sa montre. Une montre offerte par Eléonore. Cadeau pour lui presque poison, tant il avait tendance à s'y river.

18H45.

Là, une fille, grande comme Juliette s'assoit sur un banc. Elle porte des lunettes de soleil. Est-ce elle? Paul en doute.

«  Pourquoi se serait elle, assise là, alors que je suis à côté, près de la fontaine, sous ses yeux? Fait-elle mine de ne pas me voir?  »

Ainsi pense Paul.

Un moment, il ne tient plus. Il faut qu'il vérifie! Il va vers elle:

Juliette?

La fille relève la tête, remonte ses lunettes et fait non de la tête. Paul voit ses yeux noisette.

    • Pardon, j'ai confondu.

«  Bon, me voilà renseigné! Comment ai-je pu croire que ce pouvait être elle?  »

Il rejoint sa place au soleil. Attend. Et soudain, il se dit: «  Et si cette fille était quand même Juliette? Si elle portait en fait des lentilles et qu'elle les avait enlevé afin de savoir si j'allais la reconnaître ou non sans elles? Pour savoir si je suis capable de la reconnaître sans les lentilles? Sa beauté ne tient t-elle qu'à ses yeux? Est-ce que je me laisse leurrer par eux. Et comme si je n'étais pas capable de la reconnaître sans ses yeux.  »

Eh bien, oui, force était de constater qu'il avait oublié son visage. Aussi, la première grande fille vue ici, place Ducale, près de la fontaine, ne pouvait être qu'elle.

«  Quel idiot! Je me fais un peu pitié. J'accepte d'être ridicule, pressé au point... 

«  Eh! Le stupide serait de ne pas reconnaître, qu'effectivement j'ai été bien aveugle de ne pas la reconnaître sans ses lentilles fabuleuses. Laisse de côté ta fierté, ton orgueil, tu t'es trompé. C'était elle et tu n'as pas été foutu de la reconnaître. Va, retourne et dis... Quoi dire? "Allez, Julie, tu m'as bien eu, tu peux les remettre maintenant que je t'ai démasqué."  »

Paul avance à nouveau vers la fille, mais là, c'est un éphèbe, chemise blanche, qui vient vers elle se levant alors pour le rejoindre, avant de s'éloigner bras dessus-dessous.

«  Et voilà! Le rêve avait raison. Je me suis fais avoir. Elle m'a narguée! C'était trop beau pour être vrai.  »

Paul repensa aux paroles du commissaire Belpomme qui avait vu dans le «  Nargue  » de la seconde  lettre du «Voyant  », une manière de dire qu'il narguait, le Arthur, à propos des «  trois voyants fantômes  ».

 

Il est 19 h. Le carillon a tinté sept fois après son magique prélude.

Paul est dépité. Il devrait ne pas avoir d'attente. C'était ce qu'il s'était dit. «  N'aies pas d'attente  », lui avait dit Éléonore. C'est ce que toujours elle avait tenté de lui apprendre. Mais Paul était un dur à cuire en la matière. Oui, pas facile, quand on attend quelqu'un, que ce quelqu'un t'a tapé dans l'oeil. De ce côté-là, il ressemblait encore à Arthur  : pour l'auteur de Sensation dans le désert, l'instant était bien souvent, trop souvent, bouché par l'horizon...

Paul taxa une nouvelle cigarette qu'il se roula nerveux-nerveux. Une rencontre qui part en fumée...

«  Je suis bien comme Rimbaud! Je te salue Arthur!  »

Mais, le vent tourne presque à son insu, il se détend; imperceptiblement, il glisse dans le vide, lâche prise, l'instant présent le prend dans ses bras de velours ou de soie. La fée lui dit  : «  Je suis là, il fait bon vivre. La vie tout autour, le soleil. Que demander de plus? Profite!  »

Soudain:

Paul?

Il se retourne et son coeur bondit:

    • Juliette!

«  Et c'est cette beauté que j'ai confondu avec cette quelconque!  »

    • Je t'ai fait attendre... Tu n'y croyais plus, hein?

    • Bah... fit-il en regardant sa montre.

    • C'est vache. J'étais là-bas, dans un café avec une copine et je te regardais attendre.

    • Ah bah d'accord! c'est sympa, ça!

Paul était d'une humeur à plaisanter. Badinage, rigolade. Le principal est qu'elle soit là, qu'elle soit venue. Ne l'avait-elle pas observée, lui et sa «  bébêterie  », sa «  bétasserie  »? Qu'importe maintenant! Il avait bien cru qu'il allait la voir la semaine des quatre jeudis! Mais là, il était tout content et avait retrouvé ses moyens, une contenance qui semblait s'être envolée il y a cinq minutes ou dix minutes, avant qu'il ne retrouve la Fée Présent. Il était oie, le voici cygne. Alléluia!

Juliette était ravissante. Elle portait une longue robe, droite, écrue, avec des motifs orientaux. On aurait dirait une indienne. Elle porte une plume dans ses cheveux et de longs pendentifs colorés.

  Paul pensa à cette phrase des Illuminations d'Arthur dans le poème  Vies  : «  Dans une magnifique demeure cernée par l'Orient entier j'ai accompli mon immense œuvre et passé mon illustre retraite.  »

Après quelque temps de délicieux entretien, Juliette lui proposa de retrouver son amie et son copain dans le café derrière eux. Elle l'informa que ses amis s'étaient absenté quelque temps, qu'ils les rejoindraient plus tard.

  • Tu prends quoi, Juliette?

  • Une Chouffe.

  • Allons-y pour la Louffe!

  • Non, la Chouffe.

  • Ah oui...

Ils pouffent.

Le ballon de bière venu, ils trinquent ensemble.

  • Je n'ai plus de tabac, lui dit-elle, je vais en acheter.

  • Tiens, tu pourrais m'en acheter aussi?

Que lui prenait-il maintenant  ?

Il lui tendit un billet de dix euros.

  • Bien sûr! Tu veux quoi?

  • "Voyageur", s'il te plaît.

  • D'accord. À tout de suite.

  • À tout de suite.

Cinq minutes, dix minutes, quinze minutes... toujours pas de Juliette! Paul commence à s'impatienter.

Vingt minutes passées, elle revient.

  • Désolée, j'ai rencontré des personnes que je n'avais pas vu depuis longtemps.

  • C'est pas grave.

  • Il n'y avait pas de "Voyageur".

  • Mince... Bon, bah, tant pis.

Ils trinquent et dégustent leur Chouffe à la robe brune et ambrée, plus forte que l'Arduina, mais qui désaltère tout autant.

    • Au fait, les dix euros?

    • Je te les ai redonné.

    • Ah bon?

Instinctivement, Paul sort son porte-feuille pour vérifier. Mais il prend conscience de la signification du geste.

    • Je te fais confiance.

Il est tellement obnibulé, enfin obnubilé par ses yeux (ça retourne des yeux pareils!) qu'elle aurait pu en profiter, il est vrai. Mais, pas elle! Paul ne peut le croire  . Quand bien-même cela serait, il était préférable de laisser passer et de prendre ce qu'il y avait de bon à prendre, de se donner dans cette rencontre que Paul sentait importante, au-delà de possibles travers qui appartenaient à sa houri. Il se sent au-dessus de telles vétilles, – et tellement en amour...

L'amie de Juliette et son copain – Paul préférait dire compagnon, mais bref  ! – les avaient rejoint enfin.

Présentations. Juliette parla abondamment avec son amie qui rencontrait des problèmes de travail. Elle était dans le milieu de la mode. Paul les laissa dans leur retrouvaille et leurs débats, et s'intéressa au copain.

Il faisait du didgeridoo – instrument que Paul appréciait beaucoup – enfin, il en faisait dans le passé... : il n'avait plus trop le temps. Paul saisit au passage une parole de Juliette qui disait avoir été "gonflée" par un type, une connaissance, qui était à fond dans la philosophie et qui avait fait tout un "speech" sur Nietzsche. Paul repensa à ce qu'elle lui avait dit lors de leur rencontre, sur le trajet de son cours de danse: «  Moi, je ne me prends plus la tête, je ne m'embarrasse plus des pensées des autres. Je suis beaucoup plus à l'écoute de moi-même.  » Paul approuvait totalement, étant dans une même optique.

Il était convaincu que c'était une fille bien.

Nietzsche et tout le bataclan, oh là là! Je suis au-dessus de tout ça, maintenant!

Paul ne disait rien. «  On se comprend.  » pensa t-il.

 

Juliette! Juliette! Que d'impressions sur elle se mélangeaient en Paul! Il l'écoutait  parler  :

        • Vivement que je gagne au loto!

«  Après tout, qu'elle aime l'argent n'est pas un problème, pourvu qu'elle n'en fasse pas sa quête. Je sais qu'elle est sur un chemin spirituel.  » se dit-il.

Oui, il s'en doutait et en avait eu la confirmation tout à l'heure, avant d'être rejoint:

          • Tu accordes de l'importance à la spiritualité, lui avait-il demandé, comme un test et un moyen de dire qui il était.

(C'est bien Paul, y'a pas que le cul... euh le ciel des yeux qui compte pour toi!)

          • Oui. C'est important pour moi.

 

Et, en effet, elle parlait à présent d'astrologie, de litho-thérapie, de massage ayurvédique... Elle lui faisait penser à une amie. Paul était admiratif et enchanté, mais conscient qu'elle se dispersait, qu'il lui manquait le Centre. Son centre.

«  Ne puis-je l'aider à le trouver? L'ai-je rencontré pour autre chose?  », n'avait-il pu s'empêcher de s'interroger.

Il était avant tout attentif, sans jugement, respectueux de son propre chemin. Il savait combien il était dur le chemin en soi, sur la voie de la Connaissance. Ce chemin périlleux et exigeant, Rimbaud avait pu le mesurer en arpentant le Verbe et le désert... Les désirs se pliaient aux besoins, l'ego au Soi. La route était longue, mais c'était la seule qui ne trompait pas. Et elle était déjà toute tracée en chacun. Un seul Chemin pour des chemins différents. Des chemins différents pour un seul Chemin, une seule Montagne. Combien trouvaient leur voie, leur "mission", ce qui donnait sens à sa vie? Arthur s'était perdu en missions extérieures. Son âme avait sans doute choisie d'en faire l'expérience. Combien regardaient leur doigt en montrant la lune aussi? Certes, Paul, un tantinet de nature contestataire envers les bonnes paroles, proverbes de sagesse qui ne résistaient pas toujours à l'étude du Poissons ascendant Vierge qu'il était, se disait volontiers capable de montrer la lune en regardant et la lune et son doigt.

Ceci dit, le travail sacré est un sacré travail! Un éveil continuel. On peut s'égarer...

 

Bien, alors, ne nous égarons pas!

 

Nous sommes toujours sur la place Caudale... euh... Ducale!

À un alpha près, on obtient bien l'oméga.

 

    • O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux!

 

Bonjour Rimbaud, bonjour Juliette!

Amours parallèles.

 

Suffit! Ne transformons pas la place Ducale en place Quedalle!

Ce n'est pas le moment de faire un tête-à-queue...

 

Je ne peux, lecteur, davantage différer le grand tête à tête avec Juliette: celui que Paul eut avec elle – Place Ducale – devant une pizza.

 

Une bonne pizza qui s'était spiritualisée. C'était un moindre mal: elle aurait pu se volatiliser.

Paul avait proposé à Juliette de manger ensemble. Elle avait accepté. Mais tandis qu'elle parlait en savourant sa Chouffe (ça chouffait dur dehors!), l'heure tournait, et Paul s'était inquiété quelque peu de l'échéance qu'il restait pour mettre à exécution leur projet. N'allait-elle pas annuler en dernière minute  ? (Ouh! Ça chouffe au-dedans!)

    • Tu es toujours d'accord pour le resto? lui demanda Paul après que sa belle aie quitté ses ami(e)s.

    • Oui, j'ai faim.

Ouf!

    • Moi aussi. Tu as un endroit à me proposer?

Juliette lui montra à Paul deux restaurants l'un en face de l'autre. «  L'un est bien, mais plus "bourge  ; l'autre avait l'air sympa, mais elle ne le connaissait as.  » Voilà comment elle posa le choix à faire.

Elle opta pour ce dernier.

Parfait!

Sur ce mot de Paul, ils y vont. Ils s'installent en terrasse.

Sur la table, la carte. Paul la consulte pour se guider dans son choix pendant que Juliette, aux allures de girafe orientale, est passée aux toilettes.

      • Tu as une idée? lui demande t-elle à son retour.

      • Une pizza, ça te tente?

      • Oui, mais pour moi végétarienne.

Ils commandent deux pizzas végétariennes  ; –  le partage jusqu'au bout de la langue!

 

Il n'y a plus qu'à attendre.

Tu veux une cigarette? lui demande t-elle en tendant un paquet.

Non, merci, je n'aime que les roulées.

Là, tu fais fort! se dit-il après coup, sa pensée pouvant se traduire ainsi  :

«  Ne jamais refuser une cigarette à une fille, mon gars! Te rends-tu compte du symbole? L'accepter, c'est un oui à la jouissance, à l'extase! C'est lui faire signer un Oui dans deux heures à l'hôtel, ou à la tente – soyons fous!  »

Le charnel, le sexe tombé à l'eau, à plat, mon gars, il faut se rabattre sur le spirituel en mangeant ta... votre pizza.

«  Merde! (il veut dire: pas de pot!) Je vais avoir à digérer deux choses maintenant. Comment rattraper mon coup pour tirer... une nouvelle carte du jeu?  »

 

C'est un face à face qui les attend plutôt. Un dépouillement de l'âme. La pizza est délicieuse, et leur échange aussi bon. Si celui-ci était une pizza, il s'appellerait pour sûr "Royal Spirit".

Qu'en dire? Car, tout ne peut pas être dit. Secret land. C'est entre elle et lui. Entre Paul et Juliette. Ce que je peux dire, affamé lecteur, c'est que c'était une communication d'âme à âme, de teneur spirituelle.

Mais voici que Paul, l'âme de Paul tient on dirait à ce que son scribe (son serviteur anonyme) divulgue par sa plume – à la lettre – le «  secret land  ». Et il le sert comme Djami Rimbaud. Comme Djami servait Rimbaud, veux-je dire.

En effet, figurez-vous que Paul est habitué à faire appel à son «  guide intérieur  », sa «  femme intérieure  » qu'il appelle sa «  Bien Aimée  ».

«  Ô ma Bien-Aimée, est-ce que je peux dire que Juliette me parla d'une certaine théorie du Double et que je l'informai sur l'Inconscient?  »

Oui, mon chéri. (c'est ainsi qu'elle répond à son Bien-Aimé, car c'est vraiment son chéri – et impossible qu'elle le fasse cocu  ! - ce qui présente un inestimable avantage par rapports aux amours extérieurs)

Ô ma Bien-Aimée, est-ce que je peux dire que Juliette me demanda si je croyais en la réincarnation?

Oui, mon chéri, tu peux, y a pas de problème.

 

Juliette demanda si Paul croyait en la réincarnation. Paul lui avait raconté qu'il avait rencontré un homme en Grèce, qui s'appelait Paul comme lui, et qui lui avait dit qu'il avait eu des flashs de ses vies antérieures.

Moi, je n'ai jamais eu de flashs, dit-il à Juliette. La réincarnation, ce n'est pas que je n'y crois pas, c'est que je n'ai pas souvenir de vies antérieures et que cela ne me préoccupe pas. Je crois que certains ont besoin de se souvenir, d'autres pas.

Ainsi parla Paul. Juliette était toute ouïe.

 

« Ô ma Bien-Aimée, puis-je dire au lecteur ce que je n'ai pas dit à Juliette?

Oui, mon chéri, t'inquiète pas, y'a pas de problème.

Paul n'avait pas dit à Juliette ce qui lui revint, à vrai dire, que plus tard  : il avait omis de dire qu'une fois en rêve nocturne ou en rêve éveillé, il avait eu comme un souvenir d'une vie antérieure en Orient. Là, sa petite soeur actuelle était sa femme.

 

«  Ô ma Bien-Aimée, m'autorises-tu à dire que c'est à la suite de lui avoir parlé de mon émotion sur la tombe d'Arthur que Juliette m'a parlé de réincarnation?  »

Oui, mon chéri, ne te fais pas de souci.

Voilà, c'est à la suite de lui avoir parlé de son émotion sur la tombe d'Arthur que Juliette lui a parlé de réincarnation.

C'est fou, non?

 

 

«  Ma Bien-Aimée, est-ce que je peux dire qu'après avoir échangé un regard intense, je lui ai dit que j'aimerais bien... avec elle...  »

Oui, mon chéri, c'est trop gnon.

Aussi, lecteur ayant encore plus d'appétit, Paul et Juliette se sont regardé longtemps, intensément, et Paul lui a dit  :

  • J'aimerais bien...

  • Oui? lui fait Juliette, le sourire aux lèvres, toujours les yeux plongés dans les siens.

  • J'aimerais beaucoup faire l'amour avec toi.

  • Oua-ouuu! lance t-elle à la lune comme une louve.

  • Oua-ouuu! Oua-ouuu! Renchérit Paul comme un loup (et la police n'est pas assez grosse pour traduire)

Paul la sentit tentée, la Juliette, mais elle lui répondit  :

Je ne crois pas que ce serait une bonne idée.

Et qu'elle ne sentait pas son corps prêt. Qu'elle ne voulait pas mélanger les énergies...

Oui, déjà sur la terrasse du café en compagnie de ses ami(e)s, Paul avait entendu de la bouche de Juliette qu'elle était amoureuse d'un beau jeunot et qu'elle avait hâte de le revoir. Lui, en dauphin, il se sentait libre vis à vis d'elle. Il lui avait dit que si il faisait l'amour avec elle, il le ferait avec une autre dimension que la première fois (explication plus bas).

  • Sais-tu quand j'ai fait l'amour pour la première fois? lança Paul à son interlocutrice qui ouvrit grand les yeux.

  • Non, dis...

  • À 33 ans.

  • Et?

  • C'était une réussite. Je ne regrette pas d'avoir attendu si longtemps.

Paul lui en expliqua les raisons.

  • Je suis impressionnée. Et ça fait combien de temps que tu n'as pas fait l'amour?

  • Euh... quatre-cinq ans.

  • Ouah!

  • Je n'ai eu dans ma vie qu'une partenaire, pendant quatre mois.

  • Ouah! Et c'est c'est elle qui t'a plaqué ou c'est toi  ?

  • C'est elle. C'est comme ça. Ç'aurait pu être moi.

 

«  Bon, faut en faire voir avec les filles. Faut leur montrer ton feu d'artifices.

«  Mais c'est une catastrophe tu veux dire! Tu te rends compte? Tu lui dis que tu n'as eu, en gros, qu'une maigre expérience de quatre mois, ce qui laisse sous-entendre – ne la croit pas bêtasse – que tu as une bien plus grande expérience masturbatoire, que tu n'as pas été fichu de coucher avec une fille depuis quatre-cinq ans, que tu n'es plus dans le coup... à l'âge de la retraite, pour ainsi dire. Et en plus, c'est la fille qui te plaque: elle doit avoir ses raisons. Le contraire aurait été positif: "Elle n'était pas performante", aurait-elle pensé, mais là! T'es complètement à côté de tes pompes! Après la cigarette, c'est le coup fatal. C'est le râteau total!

  • Le râteau! Le râteau! Je vais finir par lui rouler une pelle, tu vas voir si elle ne va pas dire bonne pioche!

  • Oui bah! quelle tête de pioche, tu fais, beau jardinier!

  • J'ai trop envie de donner un coup de binette, moi...

  • Ouais, bien sûr, ça nettoie la plate-bande.

 

Qu'en dis-tu, Arthur?  »

 

Plates-bandes d'amarantes jusqu'à

L'agréable palais de Jupiter.

    • Je sais que c'est Toi, qui dans ces lieux,

Mêles ton Bleu presque de Sahara!

...

  • Calmes maisons, anciennes passions!

Kiosque de la Folle par affection.

Après les fesses des rosiers, balcon

Ombreux et très-bas de la Juliette.

  • La Juliette, ça rappelle l'Henriette!

 

«  Oui, moi, ça me rappelle Juliette.  » se dit Paul en repensant au poème de 1872 intitulé «  Bruxelles  ».

 

Je te connais et t'admire en silence.

 

 

«  Ô ma Bien-Aimée, je m'égare, Arthur m'égare dans ses plates bandes d'amarantes, Juliette m'égare dans son labyrinthe d'âme, mais dis-moi, puis-je dire...  »

    • Oui.

À un moment donné, Paul a miré Juliette, miré dans son sens étymologique (contempler, admirer, «regarder avec attention  ») et il lui a dit:

 

  • Tu es douce. Y'a beaucoup de douceur dans tes yeux.

  • Faut pas se fier aux apparences. Je ne suis pas la personne que tu penses.

 

Et vlan! Paul se ramasse une pelle dans la plate-bande, mais dans celle de Les Soeurs de Charité  :

 

Mais, ô Femme, monceau d'entrailles, pitié douce,

Tu n'es jamais la soeur de charité, jamais,

...

Tu nous rends tout, ô Nuit pourtant sans malveillances,

Comme un excès de sang épanché tout les mois.

 

«  Arthur, tu as fini de t'interposer? Occupes-toi donc de ta pomme!  »

 

Pomme, ça lui rappelait Belpomme...

«  Arthur, quand te reverrais-je?  »

 

«  Je veux bien croire, tu es un mystère, et elle est un mystère la Juliette, comme toutes les fesses... (c'est parti tout seul du clavier...), comme toutes les femmes, comme la Femme entière.

 

Les reins portent deux mots gravés: Clara Vénus;

Et tout ce corps remue et tend sa large croupe

Belle hideusement d'un ulcère à l'anus.

 

«  Encore?

«  Moi aussi je peux dire que j'ai l'anus en Vénus! Si on veut parler horoscope... Poisson en Scorpion, Lion en Taureau – Vierge, j'm'en balance –, Bélier en Chèvre-corne, Sagitaire en Flèche-dans-le-cul; Verseau en Pipi-caca-prout, Gémeaux en Jumeau, Cancer en Rimbaud...

«  L'humour, ça te manquait. Sauf dans Vénus Anadyomène. Et dans tes "Conneries":

 

Casquette

De moire,

Quéquette

D'ivoire,

Toilette

Très noire

Paul guette

L'armoire,

 

Projette

Languette

Sur poire,

 

S'apprête,

Baguette,

Et foire.

 

«  Paul  ! Paul guette  !... Étonnant, ça  !

«  Mais je peux continuer, Arthur, no problem, no problemo, – pleasure for me:

Branlette

Du soire

Espoire

 

«  Tu vois?

«  Tu ne m'en voudras pas de féminiser le masculin...

 

«  Ô ma Bien-Aimée, puis-je dire que je t'ai trouvé en moi?

 

    • Oui, mon Bien-Aimé. Je suis contente que tu m'aies trouvé, moi qui a toujours été en toi, mais qui ne le savais pas.

 

J'ai embrassé l'aube d'été... : à la cime argentée je reconnus la déesse. Alors je levai un à un les voiles...

 

«  Oui, oui, Arthur. Va te coucher maintenant. Il fait nuit.  »

 

J'ai trouvé ma Bien-Aimée en moi, confia Paul à Juliette. J'ignorais son existence jusqu'alors. Ma femme intérieure.

Il sentit Juliette émue. Silence et danse.

 

«  Ô ma Bien-Aimée, je ne te demande pas s'il est possible de dire le moment ineffable, unique, géantissime que Juliette et moi vécûmes.  »

Paul lui demandai avant de se quitter si elle voulait bien qu'on se serre dans les bras. Elle accepta.. "Dans l'amour inconditionnel".

Paul témoignerai ainsi de ce moment extraordinaire  :

«  Je mis mes mains au niveau de mon plexus et me centrai, éloigné de quelques pas face à elle amusée, surprise, touchée, quand je rouvrais les yeux. J'avançai vers elle en la regardant et la serrai tendrement dans mes bras. On était sur la place Ducale  ; on l'oublia. Il n'y avait que nous deux, deux corps, deux âmes unies dans une caresse, une chaleur, – dans l'Amour. Nous étions deux étoiles réunies. Je caressais son dos, sa nuque, je déposai des baisers; sa main me choyait; je l'entendis gémir. Un moment, moment d'humour, elle me dit: «  Tu veux garder ta pizza en main?  » Je la tenais derrière son dos. Je lâchai le carton enveloppant le reste de pizza que le serveur m'avait donné à ma demande. Elle tomba à plat sur le sol. Pas de problème! Nous poursuivîmes sans embarras notre étreinte. Propulsés dans l'hors-temps, dans l'or du temps. "Non, non, tu ne me feras pas de bisou", me dit-elle, coquinette, en me sentant venir. Je trouvai charmant l'expression. Des bisous, je lui en avais donné plein. Mais, pouvait-elle dire autre chose? L'embrasser? Je venais de le faire. On s'était embrassé... La "baiser"? Nous venions de le faire. On a Baisé sur la place Ducale, personne ne l'a vu. C'était divin. Un ballet de dauphins sur la place Ducale, comme ceux qui ornent la fontaine. Pour nous, c'était vraiment une fontaine de jouissance, de tendresse et d'amour. J'aurais pu dire suggestivement à Julie "On peut transformer la place Ducale en place Buccale...". Mais on avait fait mieux. L'extraordinaire, le rare, l'unique, le magique avait fait place. Nous étions – et tant pis si ça ne rime pas – sur la place de l'Amour.  »

 

 

 

 

XXXII

 

OÙ PAUL FAIT UNE CHUTE LIBRE

 

 

Oui, ce serait tellement beau, si ce roman – fleuve d'amour – finissait ainsi. Rejoindre l'Océan.

Scribe, mon Djami, merci infini pour tes services. Je vais continuer seul. D'ailleurs, j'ai commencé, je crois. Vas te reposer.

JE est un autre...

 

*

 

La Vie, étonné lecteur par ce revirement soudain à la première personne du singulier

(mais qui me fera toutefois garder le « Où Paul » des titres chapitraux)

, a voulu que je vive après l'élévation la chute.

C'est de cela que je vais parler à présent. De la chute. Allais-je remonter ensuite  ?

 

C'est le feu qui se relève avec son damné – comme disait Rimbaud.

 

Or, à l'instar de Juliette qui au cours de notre repas – copieux dans tous les sens – avait poussé des «  Alléluiah  », je pouvais en pousser un grand.

 

Juliette, malgré son désir de rejoindre le lendemain son chéri à Bruxelles, était encore indéterminée. Peut-être déciderait-elle de revenir à Charleville-Mézières après ses classes. J'avais espoir. Je me disais «  Tant pis, sinon. Je la reverrai.  »

Comme pour confirmer cette affirmation, vers midi, après avoir dans un café consulté sans succès les annonces de covoiturage, j'avais trouvé près du Musée Rimbaud une plume grise et noire, de même couleur et même taille que celle qu'avait, la veille, portée Juliette dans ses cheveux. S'était-elle dirigée quelque temps après notre séparation vers le camping pour me retrouver? Qui sait si elle ne désirait pas me rejoindre dans ma tente? En me voyant sur la terrasse en compagnie de Chris, elle aurait fait demi-tour. Sur le chemin, sa plume se serait envolée de sa tête...

L'imagination de la mienne vole haut!

Quoi qu'il en fut, je voyais en cette plume un signe. – Ah  ! Pensée magique, quand tu nous tiens  ! De fait, de cette trouvaille grandit mon espoir de revoir Juliette le soir. Araignée du soir  ? Enfin, je gardais cette plume précieusement dans une petite poche de mon sac. «  Combien sera t-elle surprise et heureuse quand je la lui rendrai  !», me dis-je.

 

Le jour qui suivit notre festin – ancien déjà, lecteur, et encore plus depuis le tournant du «  Je  » – oui, le lendemain de ce jour faste, devait être pour moi le dernier avant de rentrer chez moi.

Julie m'avait suggérée de me balader en forêt ou en campagne, – histoire qu'elle ne me retienne pas à Charleville.

Bien que difficilement, je mis en application ce qui était bien plus qu'une suggestion  : son souhait, son vœu, sa volonté même. Aussi, je prévus d'aller à Roche. Oui, d'y retourner. Pourquoi faire  ?

Puisqu'il n'y avait pas de car pour m'y emmener en ce jour dans le créneau horaire voulu, je décidai d'y aller en auto-stop. Je devais sortir de Charleville et rejoindre l'embouchure de l'autoroute. Avant celle-ci, d'après l'indication qu'on me donna, un feu me permettrait de tendre le pouce en toute sécurité.

Ce que je fis. Sans succès.

Alors, j'allai plus loin, à la bretelle d'entrée. Les voitures avaient la place pour s'arrêter.

Idem.

Au bout du compte, après une bonne demi-heure de galère au soleil, je capitulai.

«  Tant pis, Roche sera pour une prochaine fois.  » Et je fis bien. Qu'aucune voiture ne s'arrêta était parfait. Dire que la fois où on m'avait pris en stop pour m'y rendre, on m'avait appris qu'il y avait deux Roche: un village et un lieu-dit  ! Je n'étais pas loin de choisir le mauvais Roche...

Ma nouvelle décision fut de marcher, de poursuivre tout droit la route que j'avais emprunté afin de sortir de la ville et de trouver la campagne. J'en avais bien, bien besoin.

Une direction me fit signe: L'Abbaye des sept fontaines. Avec un nom pareil, impossible de résister. Mais ne serait-ce pas trop loin?

Je trouvai un coin mignon avec de l'eau vive, une cascade et une tourelle. Un ancien moulin? Là, je mangeai mon reste de pizza...

Plus loin, je trouvai la Meuse dans toute sa sauvagerie, comme bordée de forêt. À plusieurs bleus répondaient plusieurs verts. Le ciel et et ses nuages se liquéfiaient sur l'onde calme. Là, le soir pourrait flotter la blanche Ophélie en ses longs voiles

 

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles

La blanche Ophélia flotte comme un grand lys

Flotte très lentement, couchée dans ses longs voiles...

On entend dans les bois lointains les hallalis.

 

 

Nous voici en plein rêve.

Voici une autre vue de la Meuse que Rimbaud a connu. Elle et sa Muse l'ont bercées comme Ophélia.

Dans mon désarroi, j'avais acheté un paquet de Voyageur, et je fumai assis sur l'herbe, puis dégustai une pêche pour chasser ce sale goût de nicotine. Quelques clichés, et j'étais reparti.

Je pensai à Juliette. Cela malgré mes efforts pour m'en divertir.

Sur la route, j'avais trouvé une cabine téléphonique. J'avais été tenté à plusieurs reprises dans ma marche face au vent. Mais il était trop tôt  : elle ne devait pas avoir fini ses cours. Là, c'était peut-être la dernière cabine que je devais rencontrer, et elle devait être sortie du collège où elle enseignait. Je composai donc le numéro. Bip bip. C'est tout. Peut-être était-t-elle en voiture sur le chemin du retour.

«  Je téléphonerai au retour de ma promenade. Profitons du temps présent. C'est bien dit. Le soleil convie à la randonnée.  »

Je dépassai les dernières maisons, enfin. Cela fut long, toute cette marche depuis le centre-ville. Mais, là, c'était la campagne ardennaise qui m'ouvrait ses bras de blé et de vaches. Certes, ce n'étaient pas les ondulations douces et caressantes, le déroulement de la nudité blonde et verte et vaste baisant des horizons lointains en partance dans un goût d'infini...  : ce paysage que je découvris derrière la vitre d'une voiture. Juliette m'avait dit en accord avec ma description: "C'est très féminin comme paysage."

Le paysage présent avait aussi une douceur, une vastité. En tout cas, la campagne d'ici était sensiblement différente de celle que je connaissais en Anjou.

En voyant les blés dressés, leurs aigrettes, je comprenais "que picoté par les blés"était l'image juste, la plus heureuse que le jeune poète pouvait trouver.

Je me mis à chanter Sensation.

J'étais en pleine campagne, en pleine poésie lyrique et romantique. Ivresse champêtre et poétique.

Je me retrouvai seul avec moi-même, mon âme. Dans mon monde.

Nul besoin de Juliette ni de personne pour faire tintinnabuler mon âme ou la faire vibrer dans une transe intime et câline. Les âmes affines peuvent être participatives dans mon fort étoilé. Il arrive que le facteur «  âme  » en puissance, que «    Â au carré  » devienne un multiplicateur de jouissance. Phénomène nucléaire qui fait pétiller le corps et le coeur. Juliette était de la danse. Éléonore aussi, de manière subtile, éthérée.

Je m'approchai de ma destination. L'Abbaye aux sept fontaines commençait à jaillir.

Un château dessinait sa silhouette élégante derrière les arbres. Quelques pas ailés en plus et je me trouverai bientôt à l'entrée. La soif sonnait, le «  voyant  » s'allumait, j'étais «  sous la réserve  ». Mes jambes aussi aspiraient au repos, malgré le zèle de la dernière ligne droite.

Une ouverture et une pancarte m'indiqua que j'étais arrivé. Arrivé à l'entrée de la vaste propriété,– pas encore à l'Abbaye aux allures châtelaines.

Je lus sur un panneau:

"L'Abbaye, fondée en 1129 par les moines des Prémontrés, fut ravagée à la révolution française, à l'exception de l'aile centrale. Pendant la guerre de 1914, le château datant du XVIIème siècle abrita entre autres le maréchal Joffre, l'empereur Guillaume II, roi de Prusse... Puis, plus tard le général de Gaulle. Le château trouve aujourd'hui sa nouvelle vocation grâce à sa restauration."

Je trouvai la référence à Charles de Gaulle assez pittoresque.

Quant à celle aux «  moines des Prémontrés  : savoir qu'initialement appelée "Abbaye de Notre-Dame de Septfontaines", celle-ci fit partie de l'"âge d'or du monachisme ardennais" (1050-1200)  ; que l'ordre des Prémontrés rayonnante comme celui de Cîteaux choisissait des sites "sauvages"  puisque la pureté était recherchée, négligeant par conséquent l'essor urbain  ; que l'abbaye fut fondée apparemment avec le concours et sous l'autorité d'Hélie, Seigneur de Mézières  ; que deux abbés illustres y passèrent  : le premier, Louis Du Four de Longuerue, fut abbé des Sept Fontaines de 1674 à 1733, mais aussi, étonnamment pour moi, Archéologue, linguiste et historien connu sous le nom de l'abbé de Longuerue, auteur, enfin, d'un livre à l'étrange titre Longueruana (certainement en latin), paru après sa mort en 1754, – le deuxième abbé, Jean-François du Resnel du Bellay, son successeur, ecclésiastique remarqué par ses sermons, homme de lettres intarissable, et traducteur de Pope, fit un jour ce trait d'esprit digne de Voltaire: «  Je voudrais être Huron, vous m'aimeriez à la folie.  » qui traduisait peut-être son amour pour les étrangers et leurs façons particulières.

Pour moi, simple passant attisé par la curiosité, je constatai que le lieu était ancien, peut-être plus ancien que ne le disait le panneau..., mais ce que je désirais savoir surtout, c'était pourquoi cela s'appelait L'Abbaye des Sept fontaines. Allais-je y trouver des fontaines au nombre de sept? J'avais remarqué sur une carte la récurrence du nombre 7. Non seulement l'Abbaye se situait à sept kilomètres de Charleville-Mézières, mais au nord de Charleville, dans la Vallée de la Semoy où se tient le Rocher des Quatre fils Aymon, se trouve la Roche aux Sept-Villages et la Roche-à-Sept-Heures. En Anjou, il y a Saint Georges des Sept-Voies. Sept chemins y mènent.

Question toponymie originale, c'est le Mont Malgré Tout qui remporte le laurier des Ardennes. Pas con, malgré tout.

Le chemin qui conduisait aux architectures plus ou moins anciennes de l'Abbaye avait une longueur conséquente. Le domaine était vraiment grand et le tapis de verdure sinueux et ponctué d'arbres prédominait.

Le lecteur ne sera pas surpris de ce que je fus hautement surpris de trouver un terrain de golf ici. À vrai dire, je ne pensais pas davantage dénicher un château. Abbaye, moines... Telle avait été l'enchaînement attendu. Château, hôtel-restaurant, terrain de golf... Perspective agrandie et étonnante. Des moines y jouent au golf? Au lieu de vignes, ils ont un château géré par leurs zigues? Des moines modernes. Prières et jeu et bonne chère y font bon ménage. Soyons modernes! Ouah! Les moines ont de diamantines voitures! Sacré business!

Où se cache l'Abbaye, pardi? Et les sept fontaines, où jaillissent-t-elles? Je ne vis qu'un étang propret, comme une bouche riante et satinée du château ardoise et brique aux multiples fenêtres, aux toits polyédriques à ses extrémités, celle de droite étant flanquée d'un petit donjon.

Moi qui me délectais de voir le lieu qui avait peut-être inspiré à Rimbaud, à 16 ans à peine, Un coeur sous une soutane  !

Peuh  ! Tartufe était nu du haut jusques en bas  !

Je montai avec peine et atteignit le pied du château. Le chemin contourna la demeure clinquante et je découvris une ruine, un pan mural avec grandes fenêtres en arc. Plusieurs pans restaient debout, mais pour ce qui est des soutanes...

Photos prises des vestiges sacrés, j'entrai dans la cour du château puis me dirigeai vers l'accueil à l'intérieur du bâtiment. Bouffée de fraîcheur. Une jeune et jolie hôtesse se tenait derrière son comptoir – le sourire avenant.

  • Bonjour.

  • Bonjour, monsieur.

  • J'ai vu un stand devant le château. Qu'est-ce qui se passe ici? Il y a plein de voitures, plein de monde.

  • C'est un stand de golf. Il va y être servi un apéritif dans environ dix minutes.

  • C'est marrant qu'il y ait du golf ici.

Elle sourit.

  • Je pourrais y boire?

  • Bien-sûr, monsieur.

  • J'aimerais savoir aussi pourquoi ce lieu est appelé L'Abbaye des Sept fontaines. Je n'en ai vu aucune.

  • Ce sont des cours d'eau qui coulent sous le château.

  • Ah... Il y a donc sept cours d'eau là-dessous?

  • Oui. On appelle ça je crois des nappes phréatiques.

  • C'est ça, oui. Et on appelle cela des fontaines! le nom est trompeur.

Mais fontaine veut dire "source"' et phréatique "puits". Quant aux nappes phréatiques, se sont des nappes d'eau à l'intérieur du sol et alimentant des sources ou des puits. Merci Dico. La Source alimentant la source; le Puits alimentant le puits, la Fontaine alimentant la fontaine...

Ou la source alimentant la Source, et ainsi de suite.

 

Bref, bien pensé, les fontaines de jouissance sont souterraines! Et souveraines. Je connais une certaine Annick de Souzenelle – que mon côté espiègle ou «  singe  » a appelé dans L'Anapurna des sentiments (mon grand roman inachevé, l'oeuvre de ma vie) «  Anniche Nesuzepas  » – , qui jouirait, oui, très probablement, sur ce site, où rien qu'à ce nom, qui vous parlerait volontiers des sept Fontaines intérieures, reliées à la divine Source  ! et vous dirait: «  Va vers Elle en Toi  », – en quoi elle n'aurait, à mon humble avis, pas tort.

Cela dit dans l'attente où j'étais du service des rafraîchissements et amuse-gueule le long d'une rambarde à l'ombre.

De là, je contemplai la rase verdure entrecoupée de bosquets, se déroulant comme un tapis ondulé et implanté d'arbres jusqu'à une nappe blonde à l'orée de la forêt bouchant l'horizon. à ma droite, une terrasse panoramique, tables, chaises et parasols déployés au vent. À ma gauche, j'observai un golfeur, casquette blanche, concentré sur son club, une balle et un trou. Il rate tous les envois.

Un autre golfeur derrière moi chevauche sa voiturette ou «  golfette  ». Ça bourdonne dans les voiles...

Amusés, puis ennuyés, "moi et mon âme, nous quéquêtâmes les mouflettes en vue". Je transpire de l'esprit Cucul-la-praline, je vois.

Le soleil fait son effet. Les vapeurs génitales sont en forme. Pas étonnant, "golf" vient du néerlandais kolf: "gourdin". Ouais, ça gourdingue dur!

Avec Juliette en toile de fond, le dérapage était inévitable, du moins prévisible. Elle déchirait, l'étoile...

Ah les hommes! ces golfeurs d'âme, dès qu'il s'agit de la mettre dans un trou... Le grand défi du bon golfeur, c'est de ne pas s'y prendre comme une gourde!

Vous sentez la chute?

Le terrain sur lequel on est, n'est pas si éloigné de ce qui point. Le lieu mérite attention, une enquête. Celle d'un mystère digne du Commissaire Belpomme. C'est moi, le commissaire, dédoublé. Je suis dans le sillage de ma relecture d'Un coeur dans une soutane. Je vogue vers le cap que j'ai gardé. Tout baigne.

"Ô Thimothina Labinette! Aujourd'hui que j'ai revêtu la robe sacrée, je puis rappeler la passion, maintenant refroidie et dormant sous la soutane, qui, l'an passé, fit battre mon coeur de jeune homme son ma capote de séminariste!..."

Ainsi commence Rimbaud qui à quinze-seize ans s'en donne dix-huit et demi et qui entretient un journal s'étendant d'un premier mai à un premier août des années mille huit cent.

"C'est le printemps. Le plant de vigne de l'Abbé*** Bourgeonne dans son pot de terre [...] et j'ai remarqué que les élèves sortent souvent pour...dans la cour [...]"

Ce premier mai est bien printanier!

Plus loin, il subit un interrogatoire du "sup***":

..."répondez: vous écartez beaucoup vos jambes à l'étude?"

Un peu plus bas:

"Puis il mettait la main sur l'épaule, autour du cou, et ses yeux devenaient clairs, et il me faisait dire des choses sur cet écartement des jambes... Tenez, j'aime mieux vous dire que ce fut dégoûtant, moi qui sait ce que cela veut dire ces scènes-là!..."

Encore un peu plus bas:

..."et je venais dans cette chambre, me f... sous la main de ce gros!... Oh le séminaire!"

Mon dérapage, finalement, était plutôt gentil.

Mais si je mets l'accent sur ce livre, c'est qu'en l'égrenant, j'y trouvai des éléments qui concordaient avec le lieu où j'étais. Maints détails, en tout cas, notés au jour du 15 mai, indiquent qu'Arthur décrit un lieu réel, vu, et même où il aurait passé un séjour. Il décrit avec précision le salon: "Oh! Ce salon! je l'ai fixé dans ma mémoire avec les épingles du souvenir!" Tous les objets (cheminées, tapisseries, peintures, etc.), ou une partie, pourraient être à l'intérieur du château. Curieusement, les communs du château me faisaient penser à un dortoir d'élèves. Au rez-de-chaussée devenu bar se trouvait peut-être cuisine et petit salon tenus par la "cuisinière noire", – allez savoir. Tout cela méritait une enquête: une analyse approfondie de l'oeuvre et une visite minutieuse des lieux pour savoir s'il y avait concordance. Entre parenthèse, que Rimbaud ai été, pendant des vacances, envoyé ici par sa mère, n'aurait rien d'étonnant. Cette oeuvre scandaleuse écrite en 1870 et publiée qu'en 1924 sous l'égide d'André Breton et de Louis Aragon et que ni son professeur de collège George Izambard, ni Paul Verlaine, pas plus que Paterne Berrichon, ne jugèrent bon de faire connaître, relevait, à mon avis, bien plus que d'une "plaisanterie", selon le mot d'Antoine Adam dans ma Pléiade. Oh  ! qu'elle «  marque à coup sûr chez son auteur peu de respect pour le clergé  », on est d'accord  : – les actes subis qu'Arthur y livre sont manifestes du peu de respect qu'il lui devait. Mais tout concoure à l'authentification de son vécu: on vibre avec un adolescent plein de sève et qui caresse la muse et se ridiculise avec ses poèmes – des poèmes datant de ce séjour, cela n'est guère contestable. On sent aussi une atmosphère. On décèle des indices réels. Dans un passage du 15 mai, on lit: "ma mère, dans sa dernière lettre, m'avait dit: "Tu iras, mon fils, occuper superficiellement ta sortie chez M. Césarin Labinette, un habitué à ton feu père, auquel il faut que tu sois présenté un jour où l'autre avant ton ordination;..."

Pour un père toujours absent que fut celui d'Arthur, "feu père", c'est pas mal dit. Thimothina Labinette, c'est la fille de M. Césarin, – peut-être la seule du séminaire. Arthur, nommé «  monsieur Léonard  », se présentai ce 15 mai à M. Labinette. Il se trouva relégué dans la cuisine, seul avec Thimothine. Puis intervint la cuisinière noire. J'imagine qu'elle fut appelée aux communs pour servir au château à cette occasion. On peut lire plus loin ce passage magnifique:

«  Quelque temps, une heure après, quand Thimothina m'annonça une collation composée de haricots et d'une omelette au lard, tout ému de ses charmes, je répondis à mi-voix: «  J'ai le coeur si plein, voyez-vous, que cela me ruine l'estomac!  » Et je me mis à table; oh! je le sens encore, son coeur avait répondu au mien dans son appel: pendant la courte collation, elle ne mangea pas: «  Ne trouves-tu pas qu'on sens un goût?  » répétait-elle; son père ne comprenait pas; mais mon coeur le comprit: c'était la Rose de David, la Rose de Jessé, la Rose mystique de l'écriture; c'était l'Amour!"  »

On peut croire Rimbaud sur parole qui disait au 4 mai: «  j'ai étendu, comme l'Ange Gabriel, les ailes de mon coeur. Le souffle de l'esprit sacré a parcouru mon être!  »

Il chanta alors accompagné de son luth ou de sa cithare une prière à la "Vierge enceinte".

Bref, à l'instar du pan de mur de l'abbaye en ruine que je découvris soudainement, je découvrais là un pan de la vie de Rimbaud trop méconnu, un pan de moi-même se reconstruisait. On a banalisé peut-être trop facilement ce témoignage d'une richesse, d'une sincérité, d'une pudeur et d'une grandeur incroyable et qui s'aligne non moins incroyablement avec le reste de la vie de Rimbaud. Du reste, l'impression fut suffisamment forte pour qu'il se venge à travers le sonnet Le Châtiment de Tartuffe datant des premiers mois de 1870 et évoquant un souvenir facilement reconnaissable.

Enfin, la chute humoristique d'Un coeur sous une soutane est pour le moins étonnante. Je laisse le lecteur la découvrir ou pas, mais moi, je dois revenir sans plus différer au récit de mes aventures.

Thimothina... Juliette... – Le saut est facile!

Après avoir bu une désaltérante et rafraîchissante bière dans les anciens communs du château qu'une femme d'embonpoint et sympathique me servit à la place de l'apéritif absent, après une agréable conversation tenue avec elle, je sortis du domaine.

La campagne resplendissait. Je rebroussai chemin. Une bonne heure de marche m'attendait encore – selon la serveuse qui s'était mise au ménage – avant d'atteindre le centre de Charleville-Mézières. J'étais là, dans une dépendance de Fagnon.

Dicton savoureux:

"On ne peux pas passer à Évigny sans être crotté, à Warnécourt sans être moqué, à Fagnon sans être volé!

"Les voleurs", ainsi étaient surnommés les habitants de Fagnon.

C'est drôle, sur le chemin de l'Abbaye, j'imaginais Rimbaud entrer avec compagnie par infraction dans le domaine et voler qui des pommes, qui un pommier...

Le commissaire peut ajouter  : «  Rimbaud voleur de pommes, ne le fut pas tant que voleur de feu, – mais l'expression vient de là. De pommes volées  !  »

Ai-je bien pris la bonne direction? Ne serais-je pas plutôt sur le chemin de Fagnon avec sa trois-centaine d'habitants? Je doutais tout pendant que je ne reconnaissais pas le chemin. On pense trop peu souvent à regarder derrière soi... De peur de devenir sel  ?

Mais je reconnus bientôt sur la route un bois que j'avais repéré à ma droite et où je désirais aller.

Le petit bois de feuillus était dense mais accessible. Là, en son sein, je me posai sur un tronc mort et moussu, et après recueillement j'écrivis un poème:

 

Les mousses font des cantiques

Bourdonne le silence

Les oiseaux sont des échos

Mouches à des années lumière des autos

Mon coeur plein de Juliette

Pensée qui danse comme papillon

Lumière forestière en mon âme

 

Je me sentais comme un chasseur Cro-Magnon qui revient de sa chasse et va rejoindre sa belle. Mon gibier: un poème. Ridicule! Exactement comme Rimbaud avec sa Thimotina  !

Il me faut atteindre maintenant Prix-lès-Mézières puis Warcq. L'heure tourne et si je veux joindre Juliette avant qu'elle ne parte à Bruxelles – si ce n'est déjà fait – je ne dois pas lésiner sur mes pieds.

N'empêche! En longeant à nouveau les blés, je rechante Sensation.

 

J'arrivai enfin – claqué – à Charleville-Mézières. Total dépense: 20 Km!

À la première cabine téléphonique du centre, je téléphonai à Juliette.

  • Allô, Juliette?

  • Oui. Bonjour Paul.

  • Ça va?

  • Oui, et toi?

  • Ça va. J'ai fait une longue promenade en campagne; ça m'a fait du bien. Et toi, ça c'est bien passé tes cours?

  • Oui, un peu fatiguant, mais je suis contente d'être en week-end.

  • Alors, pour ce soir, qu'est-ce que tu as prévu de faire? Tu reviens à Charleville ou tu vas à Bruxelles?

  • Je suis déjà sur la route pour Bruxelles. J'ai trop envie de revoir mon chéri.

  • Bon, bah, c'est pas grave. Bonne route et à bientôt alors.

  • À plus tard.

  • Dis, je pourrais venir un jour prochain à Bruxelles, je comptais y aller, puisque Rimbaud y a été.

  • Je ne crois pas que c'est une bonne idée qu'on se revoit là-bas, avec mon chéri...

  • Mmm... Je comprends. J'espère qu'on se reverra un jour.

  • On verra bien. Tu as de toute façon mes coordonnées. Mais faut que je te laisses, là. Au revoir. Bon retour chez toi.

  • Au revoir, Juliette.

  • Au revoir, Paul.

 

Je raccrochai, un peu déçu. J'en avais oublié de parler de sa plume... J'avais beau me dire que je devais accepter la situation, que je ne devais pas avoir d'attente, la déception s'agrandit en moi, et plus je marchai en direction du camping pour démonter ma tente, plus la peine prenait de la place en moi. La machine cérébrale était en marche, aussi rapide et rodée que mes pas. Un éboulement de sentiments accablants se fit en moi. Je sentis l'effondrement venir. Mais je devais me dépêcher pour prendre le premier train. Niveau organisation, zéro. Motivation, zéro. Énergie zéro, moral zéro. Je puisai dans mes réserves. Je m'octroyai une pause sur la place Ducale pour fumer. Je fumai la gorge serrée, à côté de la fontaine jaillissante. Ma cigarette consommée nerveusement et sans grand plaisir, je repartis. Je n'étais plus qu'à dix minutes de marche.

La mine déconfite, je passai rapidement devant le café-restaurant du camping, appréhendant de voir Chris, ou plutôt qu'il me voit dans mon état.

Je le vis.

  • Ça va, Paul?

  • Non, pas trop.

  • Tu veux prendre une bière?

  • Je veux bien, mais pas longtemps. Mais je vais défaire ma tente avant. Je veux prendre le train.

  • C'est dommage, je reviens de la gare. À cinq minutes près j'aurai pu t'emmener.

  • Tant pis. C'est pas grave.

  • Oui, tu m'as vraiment pas l'air d'bien aller.

  • Je te parlerai tout à l'heure.

  • Ok. À tout à l'heure.

Je défis ma tente, véritable corvée, et retrouvai Chris.

  • Une minute, et je suis à toi.

Clientèle oblige.

Je posai mon barda aux pieds d'une table en terrasse et en profitai pour aller aux toilettes en attendant la libération de Chris. Et la mienne, donc?

Je ne m'attarderai pas sur cet entretien devant une bière. Je lui confiai ma déception. Il me comprit. "Ah! les femmes!"

Il semble en connaître un rayon.

Le moment partagé est agréable et me fait un peu oublier mon sort – «  cruel  », «  trop injuste  ». Je fais mon Caliméro. Mais Caliméro, c'est de la rigolade à côté de moi  ! Je quitte momentanément mon état lamentable.

L'heure de la séparation sonnée, je dis à Chris que j'ai été très heureux de le rencontrer.

  • Mô aussi.

Je le remerciai de son accueil et il m'assura que je pouvais revenir quand je voudrais, il serait heureux de m'accueillir à nouveau.

  • Tu diras au revoir à Rémi de ma part.

  • Pas de problème.

L'ours et le chien "battu" se serraient la patte.

 

Je quittai l'Olympe pour l'Enfer.

Pas de train avant demain. Je devais retourner au camping.

Je m'arrêtai une nouvelle fois sur la place Ducale.

Assis au pied de la fontaine cette fois, cigarette brûlée, ce fut l'effondrement total en moi. Je plongeai dans les eaux du Léthé, la léthargie. Je devins amorphe. Place ducale, je prostituais quelque part ma prostration. Chaos. Néant. The End.

Où étaient passées les magiques rencontres avec Juliette, celles de Jean-Michel et Sinedu, celles de Rimbaud et tant d'autres? Qu'étais-je devenu en l'espace de moins d'une heure et surtout là en quelques secondes? Qu'allais-je devenir ici? Allais-je me retrouver dans la rue à mendier comme ceux à qui je n'avais rien donné? Je me voyais déjà, décrépi, faire la manche, pas même avec ma guitare, le seule chose qui aurait sauvée ma dignité  : elle s'était volatilisée. Mon coeur et mon portefeuille sonnaient quand je rencontrais un musicien, n'importe quel artiste, comme ce jeune que je croisai, ce violoncelliste remplissant la rue de la musique de Bach, ou même ce gitan tout sourire qui faisait un crin-crin enchanteur avec un violon. Pour ceux-là, oui. Pour les autres non. On avait trop abusé de moi par le passé... Et puis je n'étais pas Atlas pour porter le monde et sa misère sur mes épaules. Mais là, j'allais être comme les autres, les mendiants amorphes, morts comme un mannequin de vitrine.

"Je me revois la peau rongée par la boue et la peste, des vers plein les cheveux et les aisselles et encore de plus gros vers dans le coeur, étendu parmi les inconnus, sans âge, sans sentiment... J'aurais pu y mourir... L'affreuse évocation! J'exècre la misère."

«  Vais-je revivre Une Saison en enfer, ici à Charleville exécré  ?

«  Mais je ne suis plus... Je ne suis pas lui  !

«  Mais, non, j'aime Charleville  ! Tu entends  ? Charleville, je t'aime  !

«  Ne viens-tu pas te confondre avec Juliette  ?  »

Un jeune me croisant dans ma dégaine qui ne valait guère mieux que la sienne m'avait lancé: "Oh toi, t'es un SDF, ça se voit!" Ça y était, on m'avait reconnu, j'étais fiché, mon orgueil puni... J'étais coincé. J'étais foutu. Après tout, j'étais peut-être venu là pour y mourir, à 37 ans, – comme Rimbaud. Mais ici, au lieu de ma naissance... La marâtre, la «  sorcière  », devenue enfin bien aimée. Moi, maintenant le bien aimé, le fou de Mademoiselle Charleville, fou de Juliette, fou...

Je pleure. Fontaine.

 

 

 

Coïncidence  : Charleville mouille à faire bander un Charlemagne.

Il pleut doucement sur la ville. Il pleut sur la ville comme il pleut dans mon cœur.

Dire qu'avant de partir, inspiré, j'avais écrit un poème  préparatoire, devant m'armer pour ce voyage. La préparation s'imposait en effet, surtout que, de retour de Roche, Charleville-Mézières ne devait pas tarder à m'accueillir dans une litanie de pluie. Ce poème en raccourci donnait  :

Que l'âme castor bâtisse ton algra.

Gare! Garde ton jardin. Prends garde à ton esprit. Si tu ne veux pas avoir la vision de l'hagard, ais le regard du vison.

Que ton pas rit.

Que la ville te soit chère.

...

Sois Présent, éternues ton éternité

...

Toi. Éveil et Foi.

Graal.

 

Graal  ! Et grêle bientôt ici  ?

En voiturepour Charleville-Mézière, il me souvenais d'avoir écrit, ou plutôt composé dans ma tête en regardant les paysages de la fenêtre, cet autre poème amoncelant des mots comme les nuages  :

 

 

Blanc-gris: nuages moutons chevauchent ciel

le bleu bêle

ô transe et miel des cordes électriques

ô cantiques des champs de blés

ô les feuillaisons autoroutières

ô cimes et fleurs d'asphalte

ô pâles éoliennes-lumière brassée!

Broum! Paroles en équilibre sur le silence

à la xocri de l'méhom

Doux paysages – iommm

Beaux reins des Ardoines

...

Je m'assois

Tout contre moi

Mystère marrant

Amoureux du verbe et de ton Nom.

 

 

On devine, à travers cet extrait, la charge que le ciel annonce (et face à cette indécision du temps pouvait-on trouver cet équivalent tâtonnement des mots); on devine moins peut-être une lecture inspiratrice toute fraîche en mémoire et que je ne pus apporter en raison de son volume: Anges de Désolation de Jack Kerouac...

Tel un ange de la désolation, je suis. Place Ducale. Place Queue Dalle, Place Trou de balle.

Vais-je me noyer dans mes larmes  ? Où sont les essuie-glaces  ?

Je me vois me tordre dans mon âme, par terre.

 

Là, lecteur peut-être déçu de votre... de notre... je n'ose dire «  héros  » (d'une part regrettant peut-être le bon vieux temps où on l'appelait Paul, – la dénomination de «  héros  » étant autorisée par l'utilisation de la troisième personne du singulier – à croire que le JE est une chute...), et – bref – d'autre part, ce héros ne devant être que le miroir de votre héros intérieur – , oui, vous devez savoir qu'après avoir senti planer sur moi, comme dirait Baudelaire  : l'aile de l'imbécilité – pour ne pas dire plus –, c'est l'ange du bizarre, (comme dirait son sosie d'âme Edgar Poe), qui voilà t-il pas visite sans ambages ma tête, devenant ainsi pleine de visions d'une vie antérieure... :

 

«  Tout se précipite, tout se bouscule dans ma tête. Quitter l'Abyssinie, mon pays adoptif, pour la France que je n'ai pas revu depuis... Depuis combien de temps? C'était retourner dans une autre vie, ma vie antérieure... Et Djami! Comment lui annoncer? J'en suis moi-même malade à l'idée de le quitter. Voilà exactement un mois que j'ai quitté le Harar avec lui. Il est mon serviteur. Rien de plus logique à ce qu'il me suive à l'heure où j'en ai le plus besoin. Sa présence seule m'a réconforté dans les pires souffrances. Et son amour transcendant! Et elle, à Harar, ma compagne abyssinienne que j'ai dû abandonner au moment où elle avait le plus besoin de moi...  »

      • Djami...

      • Oui, Arthour...

      • Il va falloir être fort.

      • Oui. Quoi? Fort pourquoi?

      • Je pars demain pour la France... Sans toi.

      • Toi partir? Toi tout seul? Non pas possible. Et moi. Quoi je suis sans toi? Ne pars pas. Pas toi, Arthour... Pas toi, Arthour.

      • Il le faut, Djami.

      • Non!

      • Si!

      • D'accord. Alors, pas sans moi, emmène-moi avec toi.

      • J'aimerais Djami. Ne me fais pas plus souffrir que je ne souffre de devoir te quitter, mon ami, mon bien-aimé...

      • Que vas-tu devenir sans moi, Arthour? Qui te donnera du réconfort? Qui t'aimera comme je t'aime? Et moi? Tu penses à mon sort?

      • Dans mon pays, tu serais perdu, Djami. Comprend-le. La vie, l'amour que nous avons... cela ne peut se vivre qu'ici. Va, retourne au Harar. Va voir monsieur Felter, il te prendra à son service. Ta vie est ici.

      • Et toi, ta vie était là-bas, non? Pourquoi es-tu venu ici?

      • Pitié, Djami, arrête, arrête, arrête... Je...

      • Moi aussi...

On se serre dans les bras longtemps en pleurant les larmes du désert, oui – de l'amour capable de le faire fleurir, je le sais maintenant.

      • Prends soin de la femme que tu as vu en ma compagnie, Djami. Elle me réclamera. Sois comme un époux, un ami pour elle. Soutiens-là. Dis-lui que je l'aime. Et toi, mon ami, retourne auprès de la femme que tu aimes. Tu es libre.

      • Oui, Arthour. Mais ne reviendras-tu pas?

      • Je le souhaite de toute mon âme, Djami. Si Dieu le veut. Qu'Allah prenne soin de ton âme. La mienne sera tout le temps avec toi. Quand je dormirai, je rêverai de toi. Ton nom sera au bord de mes lèvres. Il est gravé sur mon coeur pour l'éternité.

      • Toi aussi, Arthour. Moi aussi je penserai à toi, je prierai pour toi, je rêverai de toi...

      • Pars, maintenant, mon ami... Ne reviens pas me voir. Pars à l'aube au Harar. Assister à mon départ serait trop dur.

      • Laisse-moi dormir à tes côtés une dernière nuit. Je partirai à l'aube avant que tu ne te réveilles. Tu as ma parole. Allah est témoin entre nous.

      • Ô Djami! Si tu n'avais pas maintes fois prouvé ta confiance, je dirais non. C'est entendu.

 

Ô mon Dieu  ! Tout ce que Djami et moi nous sommes dit, que les étoiles le gardent en leur sein. C'est la perle de notre amour.

Ça y est, Djami est parti. Je ne le reverrai sans doute plus. Mais merci mon Dieu de m'avoir donné un tel serviteur et ami. Merci, mon Dieu. Merci de ce qu'il m'a laissé son madras et ce mot  en sa langue qui est devenue mienne: «  Je t'aime Arthour.  »

 

 

Ça y est, je pars pour Marseille en vapeur.

Hissé sur le vapeur des Messageries appelé Amazone. Je pense aux guerrières mythologiques bandant un arc contre leur sein coupé.

Je passe la Mer Rouge, fait adieu au pays de la Reine de Saba pour longer le Soudan et l'Égypte à gauche, l'Arabie à droite, porte de l'Asie.

L'Amazone pénètre dans l'étendue d'eau rétrécie comme un doigt par rapport à une paume, jusqu'à devenir ongle effilé: ce fameux canal de Suez se jetant dans la Mer Méditerranée qu'on appelait dans l'antiquité Grande Mer. Là, le danger commence.

Après avoir salué de loin la "Terre hébraïque", Chypre surtout – qui m'a fait connaître le labeur des carrières de pierres, – la Crète  : pointe méridionale de la Grèce, – la Sicile  : pointe méridionale de l'Italie, faisant face à la Tunisie, la Sardaigne italienne et sa petite soeur la Corse française  : la pointe méridionale de son pays, – l'Amazone amarre au port de Marseille.

La vie insulaire que j'ai connu effleure à nouveau mon esprit. Tout comme le Bateau ivre... "J'ai vu des archipels sidéraux et des îles dont les cieux délirants sont ouverts aux vogueurs..." Tout le Poème de la Mer déroule ses images antiques... Je pleure et rit  : «  Ô que ma béquille éclate, ô que j'aille à la baille!  » L'accostage au continent, la chère patrie met fin à mes illuminations délirantes. Je suis encore loin de la "flache" ardennaise, de l'eau calme de la Meuse, du canal de Roche ou du lavoir... Je suis là, bloqué à Marseille. De l'hôpital de la Conception, j'appelle ma mère et ma soeur: «  Ma chère mère, ma chère sœur...  »

 

Cela fait trois jours qu'on m'a mutilé. Avais-je perdu la notion du temps, s'était-il distendu, ou voulais-je rester crédible? L'essentiel pour moi était que j'allais retrouver l'Abyssinie, Djami, dont je n'avais demandé aucune nouvelle, et ma femme...

Pendant ce temps, ma mère était toujours là, à mes côtés. Au bout d'une quinzaine de jours, elle n'en pouvait plus. Elle voulait repartir.

  • Reste, maman, reste, je t'en prie, reste, ne m'abandonne pas; j'ai besoin de toi.

  • Mon fils, j'ai besoin de ma terre et ma terre a besoin de moi.

  • Et moi, maman, et moi? Que vais-je devenir?

  • Mon fils, sois raisonnable, du travail m'attend, les récoltes sont une catastrophe cette année. N'aggravons pas ce qui l'est déjà.

  • Et moi? Et moi? Je compte moins que ta terre. J'ai toujours moins compté pour toi que ta terre!

  • C'est faux, Arthur, tu le sais! J'ai tout fait pour vous nourrir, pour vous donner une éducation digne d'une bonne chrétienne.

  • Si la charité compte pour toi, reste! Reste... reste, maman...

Les larmes du fils ébranlèrent la mère.

  • Encore un jour, mon fils, mon...

  • Maman...

  • Oui.

  • Trois. Trois jours. Comme le Christ pour sortir du tombeau...

Ma mère hésite, puis:

  • Mon fils, je n'ai toujours eu qu'une parole devant Dieu, et j'en aurai qu'une jusqu'à mon dernier souffle.

Je me tais. Les larmes brûlent mes yeux comme des cierges, et ma prière coule telle la cire et se fige dans un froid silence.

Le soir, ma mère explique par courrier la situation à sa fille Isabelle: que pour rester, elle devrait rester encore au moins un mois. Ses paquets étaient prêts. Elle partirait le lendemain à 2 heures de l'après-midi, et ne serait pas à Roche avant le jeudi soir par la gare de Voncq.

    • Au revoir, mon fils. Que Dieu soit avec toi. Je prierai pour ton âme.

    • Oui. Je suis si seul. Tu m'as tant manqué là-bas.

Elle baissa la tête:

    • Je sais. Ta présence nous a beaucoup manqué. On était avec toi. On le sera toujours.

    • Maman, la vie n'a pas été facile entre nous.

    • Non.

    • Tout ça pour mes folies.

    • Tu étais si chrétien enfant, tu avais tant foi en Dieu, tu avais du zèle pour défendre son sanctuaire. Tu étais...

Les larmes fusent...

    • Et maintenant, Arthur... Crois-tu à nouveau en Dieu?

    • Si j'avais eu un père, peut-être que...

    • Ô Arthur... Et à la Vierge Marie?

    • Si... Laisse-moi, maman avec ça...

    • Mais tu ne rejettes pas la foi en notre Seigneur.

    • Non. Ce serait rejeter Allah.

    • Allah, mais c'est un faux dieu, mon fils.

    • Il a su toucher mon âme.

    • Tu es donc devenu musulman?

Je ne suis mulsulman, pas plus que chrétien, mais j'ai ressenti la foi là-bas, qui n'est pas lettre morte, et la grâce d'Allah m'a touché. Si, je souffre, c'est en son nom.

Mon fils, tu as toujours été spécial. Je ne vais pas te changer. Ce Coran que ton père a traduit et que tu m'as demandé et que je n'ai pu te refuser, il a fait son chemin en toi, comme en ton père. Il serait certainement fier de toi. Moi, je le suis pour ta bonne réputation là-bas. Dieu te pardonne et te garde. Mais écoute-moi, je suis chrétienne des pieds jusqu'à la tête, tu es mon fils et je me battrais jusqu'au bout pour que tu meures en chrétien et sur terre chrétienne.

    • Toi aussi, tu es têtue...

Je ris, elle pouffe, on se serre dans les bras  ; on se quitte enfin. Il est midi. L'heure pour le convalescent de manger. Pour engraisser encore, pour que la plaie continue de se fermer, pour partir.

...........................................................................

 

J'erre. Paul erre. Paul? Non, Arthur.

Je vois la façade brique et ocre de l'ancien Institut Rossat. Comment suis-je arrivé là  ? À l'intérieur, surprise! Un mannequin de 2m50, godillots noirs, lacets terre-claire, costume gris de ciel orageux, chemise écrue, veste corbeau par-dessus l'épaule, regard bleu, plume blanche – très longue – sortant de sa poche, – érection ailée de la poésie potentielle. C'est bien sûr Arthur – créé par des jeunes carolopolitains – avec une très grosse tête ébouriffée. Il est très sérieux et ne ressemble pas vraiment aux portraits existants.

Le sol est de marbre. Derrière l'enfant-muse de la Meuse et un clown reposant son corps oblique sur sa trompette – les deux mannequins encadrant une machine surréaliste en fonte (imprimante antique?) –, derrière, donc: deux escaliers parallèles montant à l'étage, peut-être à un deuxième, avec leurs rampes en bois. Vus de face, cela se présente comme une gueule ouverte de squale. Vaguement...

 

  • J'aimerais voir Monsieur L'héritier.

  • Il n'est pas là. C'est pourquoi, Arthur  ?

  • J'ai deux mots à lui dire.

  • Je peux peut-être lui transmettre...

  • Non. Au revoir.

  • Attendez. Le voilà. Vous avez de la chance, Arthur.

  • Oui, Arthur  ? Que faites vous là, à cette heure  ?

  • Monsieur. Vous me séduisez puis vous me terrifiez sans arrêt.

  • Je ne comprends pas.

  • Vous ne comprenez pas  ? C'est toujours le même manège. Vous m'angoissez, me traumatisez, je ne sais sur quel pied danser, je vous souris poliment quand vous tentez de m'égayer au cours d'une explication en barbouillant de votre plume, abondamment garnie d'encre, le nez d'un magot en porcelaine qui décore votre encrier, n'osant croire alors que vous puissiez ne pas toujours être sur le point d'entrer en fureur. Et le redoutant, alors que vous êtes juste avant plein de gaîtés. Vous m'initiez aux mécanismes de la poésie latine, aux lois de Boileau, je suis admiratif, je suis suspendu à vos lèvres, puis vous brisez cela quand je me trompe en tonitruant par des «  Vous voulez que je vous envoie à la... à la...  »

  • Arthur, vous savez bien que ce n'est pas sérieux. Vous ne croyez tout de même pas que je suis capable de vous envoyer à la gui... Ha  ! Ha  ! Ha  !

  • Ça vous fait rire. Mais je suis sérieux, Monsieur.

  • Moi aussi. Je vous demande pardon, Arthur. Soyez tranquille. Je ne dirai plus cela. Et aussi me modérer. Soyez moins timide. Vous êtes exceptionnel, Arthur.

  • Oh. Merci. Je vous pardonne.

....................................................

 

La gueule du requin – ou de la baleine – me libère. Je vois le mannequin sourire.

Je sors. Je crois avoir rêvé. J'emportais avec moi un autre sourire. Je l'ai laissé à la porte. Je fais encore la tronche. La tronche à machin... Et machine, elle est où? Juliette... 

Un homme de l'autre côté du trottoir me croise  sous son parapluie et hâle:

    • Salut, Arthur  !

Je crois vaguement le reconnaître.  N'est-ce pas lui qui m'appelait Rimbaud  ?

Je me tais et lève le bras pour répondre. Malgré que j'ai envie de lui dire  : «  Ta gueule, moi c'est Paul  ». J'aurais préféré rencontrer Juliette. Elle aurait pu m'appeler Arthur, si ça lui chantait. Je ne chante pas sous la pluie de mon coeur.

Oui, et maintenant, il pleut des cordes. Cela me faisait penser à ce début d'une ancienne chanson. «  Il pleut des cordes sur ma guitare. Moi qui n'en a besoin que de six...  » – Ma guitare  ! J'avais au moins elle comme compagne. N'aurait-elle pu me consoler  ?

 

Je suis au Service municipal – intérêt et principal – de la Culture!

Pourquoi suis-je entré ici  ?

Au bureau un homme. Moustaches militaires.

  • Père  ?

  • Appelle-moi papa.

  • Papa  ? Je t'ai cherché partout.

  • Me voilà. Heureux de te voir, mon fils.

  • Et moi donc, papa  !

  • Pardon pour...

  • Oh. C'est rien. T'avais la bougeotte, c'est tout. Et moi aussi...

  • Ouais. Sauf que toi avec ta poésie et ta vie, t'es resté dans les mémoires est entré dans les coeurs de bon nombre passionnés...

  • Position pas confortable.

  • Peut-être. En attendant, la réputation de «  L'Ardenne, terre de soldats, non de poètes  »  , c'est fini  ! Et de mes médailles et ma distinction de Chevalier de Légion d'Honneur pour mes «  services rendus à la  Nation  », mes livres  d'un bien plus gros volume que tes œuvres et ta correspondance... rien n'est resté que cet honneur de me voir nommé comme père du grand Arthur Rimbaud  ! – on ne me connaît que par procuration  ! Et de moi l'Absent, on n'a aucun portrait de moi  !

  • Désolé, papa.

  • Oh, ne le sois pas. Les voies de Dieu sont impénétrables. Et puis, j'ai vu qu'au moins ma traduction du Coran n'aura pas été lettre morte pour toi.

  • Dis, papa, toi tu es devenu musulman  ?...

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Brouillard. Trou noir.

 

J'espère que mon lecteur n'est pas trop déboussolé. Notre héros, notre Paul, va t-il retrouver le Pôle  ?

Pour le savoir, il n'y a pas trente six mille choses à faire  !

 

 

 

 

XXXIII

 

OÙ PAUL SE RELÈVE, S'ÉLÈVE PEU À PEU, AIME,

ET OÙ LE LECTEUR, EN PASSANT, EN APPRENDRA UNE BONNE  , VOIRE DEUX

 

 

Puis je me réveille. Je suis en boule dans le hall. Je ne comprends pas ce qui m'arrive. J'ai à peine conscience, et pourtant... – est-ce que cette folle vision m'en donna l'énergie  ? je demandai enfin de l'aide à ma Bien-Aimée intérieure (encore elle  !)  ; oui, ma femme intérieure, mon guide. Eh bien, je ne sais si vous êtes un lecteur de type incrédule, ou de type crédule comme moi, mais l'appel fut efficace  : elle me soufflai quelques mots qui suffirent à me sortir de ma torpeur, de mon hébétude même. En un mot, ma Bien-Aimée me fit remonter à la surface. Je devais admettre que j'étais dans une telle fatigue, un tel état, que mieux valait demander de l'aide. Je me retrouvais à la rue. Ma tente devait être inondée. Je verrai bien le lendemain. Je devais faire à nouveau confiance en la vie. Même si je tirerai encore un bon moment une gueule apocalyptique et saturnienne.

Une femme sors d'un bureau et dit  : «  Vous vous abritez  ? Puis-je faire quelque chose pour vous  ?  »

«  Dieu béni tous les miséricords, et le monde bénit les poètes  !  » disait le petit Arthur dans un devoir.

Reprenant conscience de la réalité, entendant la pluie tomber dehors, je réponds  :

«  Je n'ai nulle part où dormir. J'ai une misérable tente au camping qui doit être toute inondée. Je ne sais ce qu'il en restera après le déluge...

«  Eaux et tristesses, montez et relevez les Déluges.  » (Illuminations)

  • Il y a un CCAS qui loge les sans abri, vous pourriez y dormir cette nuit, et même plusieurs nuits. Je peux téléphoner pour savoir s'ils ont de la place.

Ce fut fait. Il y avait de la place. Une chaleur parcourut mes veines. Je me dégourdis.

En attendant, j'ai du temps avant ce soir et j'ai faim. Et soif. Et envie de pisser...

La suite est prévisible: assis dans un snack avec mes frites, et voilà que m'ébrouant comme un chien à la sortie de l'eau, je sors de son fourreau – et non fourneau comme je viens de le frapper – mon épée poétique. Ainsi, j'écris ce qui vient simplement, l'esprit poreux à l'humidité, à la morosité du temps:

 

Il goutte

Il goutte des milliards de pluies

...

Dire merci – Merci gouttes

Je suis au sec.

 

J'exerce tant bien que mal mon esprit à l'acceptation, l'endurance, la résistance. Ma conscience tiraille et travaille:

 

"Mon esprit peut être l'empire du pire

Mon esprit peut être l'empereur du meilleur"

 

Ça rassure des binômes bétons comme ça. Rien de plus limpide, n'est-ce pas? L'esprit humain est sujet à de telles galvanisations (j'utilise un grand mot qui ne me parle pas, mais il me plaît). Oui, il faut peu de choses en vérité, un rien, pour mettre un homme par terre. Et un rien aussi, vous l'avez vu, pour qu'il se relève.

 

L'idée d'une chanson émergea en moi. Cela donna un poème pour ne pas moisir sur ma chaise:

 

Bobo Rimbaud

Zéro inspiration

Charleville sous l'eau

Soupir dans ma passion

 

Comment irais-je à Roche?

À dos de loche?

Et à Bruxelles?

À dos de coccinelle?

 

Si j'écourtais le voyage,

Serait-ce un naufrage?

Sous l'eau sautille le moineau

Que je sois moineau de peau

 

Fini de s'faire du mouron

Que le présent fasse ronron

En moi une éclaircie

Met un terme à tous les Si

... Si le ciel cessait d'verser ses seaux!

 

 

J'allai enfin au CCAS.

Là, j'appréciai le confort d'un bon lit au sec  ; moins, par contre qu'au cours d'une conversation, un intendant me dise: «  Tu pars toujours de toi-même. Il faut au contraire toujours partir des autres.  » Disait-il vrai  ? Que voulait-il dire concrètement  ? Et que devient là dedans le «  Je est un autre  »  ? Et «  Je  » n'est-il pas universel, comme je disais dans un poème très ancien  ? (il faut dire que, quoi qu'il en soit, je suis égocentrique  : croyez-vous que j'aime Paris pour autre chose que de m'y mirer  ? – mais, ce n'est pas forcément un défaut  : mon amie Éléonore m'avoua apprécier fort les égocentriques, car ils étaient trop occupés à parler d'eux-mêmes pour s'appesantir sur sa maladie de cœur – ce qui l'appesantissait...)

Bref  ! j'avais au Centre Communal d'Action Sociale rencontré beaucoup de jeunes, qui pour beaucoup se trouvaient là depuis plus longtemps et me donnaient ce sentiment fort universel de n'être pas le seul et le plus à plaindre. Moins isolé, livré à moi-même et mes errances, je retombais plus dans la concrète réalité. Mais je savais que vivre en communauté n'était pas mon fort, et que je ne pourrais rester longtemps ici comme certains. Si j'avais besoin de me sentir entouré – et je ne me sentais jamais isolé chez mes parents quand je pouvais passer de ma chambre que je disais «  lunaire  » à la vie de famille –, j'avais trop besoin de mon univers intérieur, que je ne pouvais trouver que dans la solitude et le rêve, dans une réalité qui serait de mes rêves le support en s'y calquant, en s'y cadrant, en les épousant, enfin étant favorable à eux, à l'aisance de mon âme (et pour vous dire  : dans l'atmosphère du CCAS, dans la réalité rugueuse  », crue, – même seul dans ma chambre, je n'avais même pas pris plaisir à lire Une Saison en enfer... à le goûter, - l'  «  étreindre  »). Aussi, quand je n'étais pas dans mon chez moi, quand j'étais en voyage, il me fallait être porté par une énergie créatrice, porté par le rêve, un poète, un amour idyllique... – que sais-je  ? Une mission  divine? J'avais – fort est de le constater, ou du moins l'envisager (votre attention, lecteur, voilà une révélation pour le moins importante) – un côté autistique – oui, vous avez bien lu – un côté autistique... qui n'était pas reconnue, qui n'était entré dans aucune case  ; elle n'avait tout bonnement pas été identifiée. Sauf une fois, à trente ans, dans une communauté alternative, où un ours barbu me dit qu'il me trouvait «  autiste  ». Et puis par mon amie Éléonore qui se trouvait quelque peu dans le même cas (bien qu'elle me disait être sur le même arbre que moi, mais pas sur la même branche)  : à n'être pas comprise par sa propre famille. C'était bien mon cas.

Aussi, lecteur, laissez-moi avant de raconter la fin de mon voyage (le retour en mon pays natal) laissez-moi traiter assez longuement de ce sujet qui innerve tout ce roman et le précédent et innervera le suivant  ; qui innerve toutes mes œuvres sans doute, puisque j'en suis tout innervé.

Pourvu que je ne vous énerve pas  !

 

 

*

Vous seriez bien éclairé – et j'ose croire que vous l'êtes, cher lecteur – si en pensant «  autiste  », vous pensiez autre chose que «  qui ne parle pas et a des gestes bizarres  », «  Rain man  », ou encore «  démon  », comme le fit remarquer une Asperger américaine qui a fait une enquête en tapant  : «  Autists are...  », et qui a été surprise – c'est peu dire – de trouver que la proposition qui se trouvait le plus souvent dans la barre de réponses était cela... , – ce qui, entre parenthèses, prouve que l'inconscient collectif est bien tenace, les européens l'ayant apporté avec eux en quittant l'Europe, – car rappelons qu'au Moyen-Age l'on faisait la chasse aux sorcières... – maintenant, on exclut...

Ainsi (je poursuis gaiement ma nécessaire digression de trois pages), on ne connaît en général que l'autisme d'enfant, celui le plus caractéristique – dit «  sévère  » – autant que les mongoliens font partie des handicaps les plus caractéristiques et évidents. Je le fus enfant, et le découvre adulte, à 42 ans. Je suis vraisemblablement dans la catégorie «TED  » (Trouble Envahissant du Développement) et «  Asperger  ».

Sans être un handicapé «  mental  », mon fonctionnement est différent des autres formant ce qu'on appelle la «  normalité  » et qu'incarnerait les «  neurotypiques  »  ; je suis un marginal, je suis des 1%. Mais je sais que ce sont eux (bien que pas qu'eux) qui parfois font avancer la société. La liste est longue, des autistes – pour certains supposés tels – qui ont marqué l'Histoire  : Vincent Van Gogh du côté de la peinture  ; Jane Austen, Mark Twain du côté de la littérature  ; Wolfang Amadeus Mozart, Ludwing van Beethoven, Bob Dylan, Michaël Jackson, Glenn Gould, du côté de la musique  ; Alfred Hitchcock, Tim Burton, Woody Allen  du côté du cinéma; Keanu Reeves* du côté des acteurs  ; Isaac Newton, Alfred Einstein, John Forber Nash du côté de la physique et des mathématiques, Alexander Graham Bell, Henry Ford, Thomas Edison, Bill Gates du côté des inventions et des entreprises   (téléphone, automobile, électricité, informatique...); – mythes ou réalités, les deux à la fois peut-être.

* cette liste non exhaustive a été piochée dans «  autistes célèbres  » sur You Tube. Je n'ai pas cité Temple Grandin qui a donné le premier grand témoignage d'une Asperger, et qui est professeur renommée et experte en zootechnie.

Et donc, bien que l'on trouve proportionnellement autant de génies chez les autistes Asperger que chez les neurotypiques, et bien qu' «  Asperger  » ne soit pas synonyme de «  génie  », vous ne serez pas surpris d'apprendre que, selon moi et d'autres, Rimbaud était autiste (et pas seulement parce qu'il était précoce, car beaucoup le sont sans l'être)  ; qu'en outre, bien que «  Ted  » soit proche de «  teddy bear  » et que Arthur veut dire «  Ours  », il serait plus, quant à lui, «  Asperger  », voire du type «  Savant  » en raison du grand nombre de langues qu'il connaissait comme le célèbre Asperger Daniel Tammet avec qui il partage ce don des langues en plus de celui du Verbe, et le rapprochement de sa synesthésie d'avec Voyelles n'est pas si absurde que cela  ; quant au génie des mathématiques qu'a en plus Tammet et qui se trouvait chez ce «  Rimbaud des mathématiques  » que fut Évariste Galois, mort à 20 ans (un autre Asperger?) , est largement compensé chez Arthur (qui détestait les mathématiques plus du fait d'un professeur ennuyeux qu'il eut qu'autre chose) par son panel de compétences pour être ingénieur ou voyageur-reporter et que montre la liste de livres qu'il a commandé d'Aden ou du Harar.

En tout cas, il était comme moi d'un spectre autistique. Il se pourrait fort bien aussi qu'en plus d'autiste de «  haut niveau  » et «  léger  », Arthur fut «  Borderline  » (Trouble de la personnalité), et que moi aussi, – l'un pouvant aller avec l'autre, de même qu'une bipolarité accentuée se trouve en l'Asperger sans qu'il y ait systématiquement développement de la maladie dite «  bipolaire  ».

Mais je vous soumets une question que je me suis posé  : Est-ce que – sans vouloir un iota paraphraser Jean-Jacques Rousseau – le premier qui a trouvé le feu et, dans la foulée, à avoir lancé l'idée de faire un gigot de mammouth, ne fut pas le plus lointain ancêtre de notre cher et terrible «  voleur de feu  »  ? C'est ma théorie phare-feu-lu. Mais qui mérite... publication  ! (ce qui veut dire indirectement publicité). J'assume mon autisme totalement et dans tous les sens  ! JE est un aut'iste  ! (ce qui ne m'empêche pas d'écrire de belles choses  » a dit ma psy d'accord avec le diagnostic de mon amie...

Autiste ou Borderline, ou les deux, ou autre, – peu importe les étiquettes qui ne peuvent servir que pour mieux comprendre et donc mieux accepter – , l'équation avait été vite faite pour Rimbaud  : le Sud comme unique asile. Et l'extraordinaire pour lui, est qu'il rencontrera des tribus où son «  autisme  » ne poserait pas de souci. Ainsi chez les Gallas dont il fit une précieuse étude.

Voilà voilà... Ma longue page «  pub  » que j'ai considérablement raccourcie est finie. Oui, parce qu'il vous sera loisible de découvrir une flopée d'arguments (en plus de l'échantillon plus haut) l'ensemble étant assez solide pour pencher «  en faveur  » de l'autisme (précisément d'un syndrome d'Asperger) d'Arthur Rimbaud . En effet, j'ai fait une étude comportant maints éléments qui permettent de poser un tel diagnostic sur le poète et voyageur et avec qui je me mis en rapport  ; – étude, long voyage que je désirais mettre en Annexe, mais comme il est possible que je m'en serve dans le troisième volet de ma trilogie «  Rimbaud  », intitulée Moi, Rimbaud  ? – j'ai jugé bon de m'en tenir là pour l'instant. Alors, voyage pour voyage, retournons présentement à celui de Paul Delaroche. De moi donc.

 

 

*

 

Le fait est que mon voyage arrivait à son terme (mais pas encore notre récit). Oui, mon voyage au pays de Rimbaud, et de Juliette, courait à son terme. Il me semblait être arrivé au bout de ma quête vis à vis de Rimbaud, ne pouvant en tirer plus, pour l'instant, sans tomber dans une folie peut-être irréversible et dont j'étais déjà atteint. J'étais peut-être un double d'Arthur Rimbaud, un frère certainement. Peut-être un jour sera reconnu un «  syndrome de Rimbaud  », point acuminé du «  rimbaldisme  » ou de la «  rimbaldomania, «  maladie fort rare, voire unique  »  : se croire sa «  réincarnation  ».

«  Je me crois en enfer donc, j'y suis  » ( Arthur Rimbaud)

«  Je me crois la réincarnation d'Arthur Rimbaud, donc je le suis  » (Moi  )

Je n'ai rencontré personne assez fou pour se dire être la réincarnation de Rimbaud (remarque, je ne le dis pas). Et est-ce que ça s'invente  ?

 

Bref, l'heure était pour moi à l'au revoir aux Ardennes et au retour au pays natal.

Revenu au camping, je dis au revoir à Chris (Rémi n'était pas là) Et il se peut que notre dernier échange évoqué plus haut date de ce même jour. Qu'importe maintenant!

Après une bonne nuit de sommeil, je filai aussitôt à la gare pour prendre un billet. J'avais noté qu'il y avait deux trains en fin de matinée.

J'avais plus d'une heure devant moi, le temps de prendre un café dans le Bar de l'Univers, tout prêt de la gare. C'est bien ce café que Rimbaud a fréquenté. J'allai en terrasse. La petite dame, au début peu amène, se détendit ensuite. J'avais fait mon possible, pas grand chose, pour lui renvoyer de l'amour face à sa dureté de visage renfermé. C'est à elle que je m'assurai du lieu rimbaldien. Elle avait fini par sourire. Plus tard, une demoiselle s'installa à une table en face de moi, de l'autre côté de l'entrée. Elle sortit un carnet et un crayon. J'étais curieux de savoir si elle écrivait  : je veux dire si elle était écrivaine. Mais je me retins. Plus tard en me levant pour aller aux toilettes, j'aperçus de biais une liste de chiffres et de lettres...

À la gare, je fais un geste courtois à l'accueil et retire mon billet.

Dans le train, je lus un petit fascicule sur des artistes précoces acheté au Musée Rimbaud: curieux, mais guère transcendant pour moi alors.

À la correspondance de Reims pour aller à ma destination angevine, il y avait une heure et demie à attendre.

J'allai me remplir d'abord l'estomac.

Le serveur me sert deux crêpes salées et bien garnies pour le prix d'une.

  • Tout ça?

  • Vous avez faim, non?

Je suis touché.

Le ventre plein à craquer, je vais aux toilettes. Les demoiselles d'accueil sont amusées par mon côté planant.

J'attends ensuite, assis près du quai, face aux annonces lumineuses et changeantes à la manière de la roulette russe.

Il y a un certain nombre de mitraillettes qui se promènent en costume officiel, très nature. Je me demande si ils sont à la recherche d'un terroriste qui voudrait faire sauter un train. Soudain, mon TGV entré en gare, je vois un jeune homme grand, brun, en soutane blanche. Des enfants rigolent derrière son dos. Il porte quelque chose en main qui attire mon attention: un paquet cubique sous papier cadeau qu'il porte comme un sac de course. Son pas est rapide. Déterminé. Et si il portait une bombe? Dois-je alerter les mitraillons. J'ai très peu de temps. Je demande à ma Bien-Aimée si il porte une bombe:

  • Non, ne t'inquiète pas.

Finalement, je m'installe sur un siège en face de lui, de l'autre côté du couloir qui nous sépare et je l'aborde par un  :

  • Vous êtes moine?

  • Religieux.

Un peu plus tard:

  • C'est un cadeau que vous transportez avec vous?

  • Oui, un cadeau pour ma communauté.

Ouf  ! Me voilà soulagé  ! J'appris qu'il faisait partie d'un monastère. Que là, il revenait d'un séjour dans un autre monastère. Je ne sais plus de quel ordre il était, mais on l'appelait Frère Lazare, nom qu'il portait à côté de celui civil et qui prévalait. C'était sa vocation. Il avait "voué sa vie à Dieu."

Je ne rapporterai pas la conversation, mais elle fut très enrichissante. Il me parla de la philosophie qu'il étudiait: pour l'essentiel Saint Thomas d'Aquin. Je finis par lui parler de mon expérience jéhovine... Il me posa des questions auxquelles je répondis. Je restais toujours respectueux et arrivai à le toucher lorsque je lui parlai de religion et de spiritualité, de mon livre, de Rimbaud. Je lui parlai d'inspiration  : tout vient de l'Esprit. À la fin, il me posa même des questions sur des aspects plus technique de la création poétique: rythmes, versification...

Je sentis que je l'avais interpellé, touché, que j'avais bousculé en douceur quelques certitudes en lui sans qu'il ne se sente perturbé outre-mesure. Il était un jeune homme de la mesure, de la pondération. Je lui avais ouvert un peu plus l'esprit et lui m'avait offert sa présence chaleureuse et douce, m'avait aussi appris des choses intéressantes à propos de son chemin de vie, de son monde. Même si je ne saurais très bien vous expliquer.

Il avait beau avoir de petits yeux noirs vifs et transperçant, je pouvais toujours attendre que la bombe explose... Et mon Dieu, cette rencontre m'avait fait reprendre du poil de la bête! Avec quel assurance et contenance je lui avait parlé, en vérité!

 

Je m'en rends compte que maintenant: j'ai oublié de donner un paramètre essentiel à la compréhension de mon retour précipité et à celle de mon humeur maussade: je devais conter le dimanche vers 15h de l'après-midi avec mon harpe-luth africaine – la kora – en accompagnement, lors d'un petit festival campagnard.

Si je n'avais pour ainsi dit donné ma parole à un de mes frères exposant et à l'organisateur, si on ne comptait sur ma présence, j'aurai pu ne revenir que mercredi au lieu du dimanche. Je ne recommençai les travaux saisonniers que le jeudi matin. Autant vous dire que j'aurai préféré rester; au moins aurais-je pu revoir Roche. Je n'avais aucun désir de conter mon histoire africaine ou une autre. Je n'avais eu aucun goût à la répétition. J'étais dans une autre mouvance, une autre énergie.

Je réussi quand même à y aller à ce festival. Je prévenais mes parents devant s'y rendre de mon retard d'une demi-heure. Mon père allait me chercher à la gare comme prévu, et m'emmener chez moi me changer et prendre mes instruments.

La séance faite pendant des balances musicales sur la scène nuisit à la qualité de ma parole et de l'écoute.

Une prestation mémorable!

Ma maussaderie s'accentua après coup. Un ami et plusieurs copains purent en bénéficier pleinement.

J'étais revenu pour conter dans des conditions pitoyables devant vingt pékins et ma mère... La seconde moitié avait été meilleure cependant que la première. Les balances s'étaient tues.

Je repensai à Juliette que je ne reverrai peut-être plus. Je lui avais parlé du lien entre le tissage qu'elle désirait pratiquer et la Parole, le Verbe. Elle avait compris quelque chose...

Mais moi, qu'avais-je à comprendre de la situation où j'étais enlisée? Lorsque j'avais évoqué à Juliette l'héroïsme des guerriers amharas dont m'avait parlé Sinedu, elle m'avait dit: "peut-t-on être des guerriers aujourd'hui?" Je la regardais fixement en me taisant et elle dit au bout d'un moment avec un sourire aux lèvres:

  • Des guerriers de Lumière?

J’acquiesçai de la tête.

Mais là, j'étais de la défaite.

La chute avait failli m'être fatale. Et là, réchappé miraculeusement, je flottais sur des eaux saumâtres.

N'étais-je pas en pleine régression spirituelle?

Tout ce chemin pour arriver là. Merci Rimbaud! Merci Julieette! Merci la vie, et Éléonore...

Justement, j'avais hâte de la revoir. J'avais refusé à mes copains de dormir sur les lieux du festival pour voir mon âmie Éléonore qui est le pivot de L'Anapurna des sentiments. Je savais qu'elle seule pouvait me remonter.

Je lui demandai si elle voulait faire une promenade dominicale et matinale. Elle accepta avec plaisir.

Le lendemain de cette promenade, je lui écrivis:

 

 

Chère Éléonore,

Je suis beaucoup mieux depuis qu'on s'est vu hier, merci.
j'ai oublié de te dire, l'éditeur m'a proposé d'envoyer mon manuscrit à partir du 15 juillet, car il n'est pas disponible avant. On pourrait en profiter pour travailler dessus ensemble dans les 15 jours qui viennent.

  J'ai revu le visage de Juliette ce matin, je suis content; il s'était un peu estompé dans ma mémoire (je n'ai pas pris de photo d'elle...)
quand on a fait notre exercice des mains, il y a eu un beau chant venant de je ne sais d'où; j'avais l'impression que ça venait d'ailleurs... connais-tu cette chanson; j'ai retenu le mot "happy".
Ouf, pour toi le temps est moins chaud. Je voulais partir à Charleville. Au niveau covoiturage et météorologique c'est bon. mais j'ai l'inspiration... Si tu veux passer dans la journée, ce sera un plaisir.

Je t'embrasse

Paul

Quelle pilule anti-dépressive m'avait-elle donné? Elle m'avait tout bonnement remis sur les rails en me mettant devant deux possibilités, deux choix qui se présentaient à moi. Où je m'enfermais dans mon malheur que je créais moi-même – j'en étais parfaitement libre – ou je décidais de voir les choses sous un nouveau jour et de continuer ma progression. Là, ce que j'avais vécu avec Juliette était très beau et très rare, m'assura t-elle. J'avais vécu une chose que très peu de personnes pouvaient vivre. Je devais aussi accepter d'avoir chuté. De chaque situation de crise, de chaque expérience doit naître une conscience nouvelle.

Le dimanche soir, je téléphonai à Juliette. J'étais content d'entendre sa voix. Elle n'avait pas le temps de parler présentement, prise par le travail. Elle m'invita à retéléphoner à partir de mardi.

 

Le mardi, je passai ma journée à écrire et téléphonai à plusieurs reprises vers midi à Juliette. Je n'arrivai pas à la joindre. Je réessayai une dizaine de fois à partir de 17h jusqu'à environ 21 h. Je tombai à chaque fois sur sa voix au répondeur.

Le mercredi, rebelote! Écriture et coups de téléphone.

Soudain, à une énième fois, elle me répond, mais de manière pas du tout agréable. En somme, voici la tonalité, la teneur:

"Tes réactions, tes attentes me font peur. J'ai l'impression que tu as trop d'attente.

"Je vois comme tu es sensible.

"J'ai peur que tu te brûles les ailes avec moi. Je ne suis pas celle que tu crois.

"Je crois qu'il faut que tu fasses une croix sur moi.

" Et même si j'avais pas mon petit ami, je ne sais pas si ce serait envisageable nous deux."

 

C'était attendu, me dis-je amèrement après avoir fait des recherches: Juliette vient de «  Julie  » qui vient du latin Iulus ou Iule qui était le nom d'une riche famille romaine, mais surtout qui était le nom d'un mille-pattes se nourrissant de végétaux et s'enroulant en cas de danger...

Mais moi, je ne m'y étais pas attendu du tout. J'avais, je m'en rendais compte un peu tard, abusé des coups de téléphone qui avaient tous été – hélas – tous emmagasinés. C'était trop pour elle. Je lui demandai pardon et fini par lui dire "Inchallah".

Cela n'avait rien de la conversation agréable que j'attendais, je dois le dire.

Ma bien-Aimée me dit à la suite: "Ne lui en veux pas et ne t'en veux pas." Elle me répétai ces paroles en boucle.

Le soir, j'envoyai un message à Éléonore:

 

Chère Éléonore,

J'aimerai être encore en vacance une semaine pour finir mon nouveau roman. C'est d'une rapidité foudroyante!
Bon, il y a du nouveau du côté de Micheline*, du nouveau du côté de Juliette. Décidément c'est le jour des pendules mises à l'heure! Je te raconterai plus tard.

Boulot demain, faut prendre comme ça vient; je suis content quand même.

Je t'embrasse

Paul

 

(*Micheline, c'est une autre amie de très grande importance et qu'on trouvera dans mon autre trilogie...)


J'envoyai un courrier électronique à Jean-Michel:

 

Bonjour, Jean-Michel,

J'espère que vous et Sinedu allez bien. Sans doute bien occupés...
Je vous vouvoies, je ne sais si je dois vous tutoyer ou vous vouvoyer. Dans le doute, j'utilise "vous".
  Mon séjour à Charleville a été une superbe rencontre, et avec vous même et Sinedu. Elle est adorable.
  Je suis de retour depuis une semaine. Travail horticole (pour vivre matériellement) et travail littéraire (essentiel à ma vie intérieure) sont mon lot depuis. Je ne m'en plains pas. Le travail de la terre me  permet entre autre de m'aérer les méninges.
  Je retouche avec une amie mon manuscrit avant de vous l'envoyer. J'ai trouvé un autre titre qui vous parlera plus. Je vous laisse la surprise à réception de mon envoi.
  Je ne veux pas trop m'étendre, alors je vous dis à bientôt.
  Salutation cordiale, à votre chère compagne et à vous même.

Paul

 

En vérité, le nouveau titre de mon roman m'avait été donné par l'intermédiaire d'Éléonore qui l'avais reçu en rêve au petit matin.

Cela augure un autre rêve dont je parlerais plus loin.

Mais les hortensias étant de nouveau dans mon quotidien pour moitié, il serait dommage de ne pas partager deux épisodes notables et effectivement notés au soir. Rimbaud-Juliette étaient encore d'actualité en plein champs... Je souligne le mot. Vous verrez pourquoi:

 

«  Aujourd'hui 7 juillet, notai-je dans mon journal, une chaleur écrasante dans le chant d'hortensias sur lesquels ont fait du prélèvement de boutures. Je suis en binôme avec un jeune d'environ 18 ans aux yeux bleus.

Je ne parle pas. Mais soudain j'appelle un permanent de l'entreprise qui s'éloigne de l'équipe:

    • Eh Fifa!

Il se retourne, et je lance:

    • À force de faire des boutures, j'ai l'bout dure, c'est normal?

Il me regarde, interrogatif. Tout le monde rit. Je répète, et il comprend enfin, et est estomaqué. Il rit de travers.

Cinq minutes après, mon jeune collègue me dit, d'un ton plein d'admiration:

    • Ça rime ce que tu as dit. C'est presque de la poésie que tu nous a fait.

    • J'écris. J'aime faire des rimes.

    • Le nouveau Rimbaud...

Je suis soufflé. Mais quoi  ? Tu croyais qu'il allait dire  : le nouveau Verlaine  ? Ce nom «  Rimbaud  » incarne la poésie, – comble pour un poète, le poète qui l'a, – en apparence – quittée. Le poète Germain Nouveau qui fut son ami – et peut-être son secrétaire durant l'écriture des Illuminations en 1874 (et peut-être son second amant, qui avec Verlaine et Delahaye sera longtemps à l'affût de nouvelles de lui), paraît ne s'être jamais réellement remis lui aussi de sa disparition, – et, devenu mendiant, délaissera lui aussi la littérature. Mais nous parlions du nom de Rimbaud, prononcé dans un champ d'hortensias.

    • Justement, tu ne peut mieux tomber, j'ai écrit sur lui, dis-je à mon jeune interlocuteur.

    • Quoi? T'as écrit un livre?

    • Oui, sur Rimbaud.

Il fait ressortir sa lèvre inférieure suivi d'un léger bruit de bouche pour dire "chapeau bas".

Je lui demande:

    • Tu aimes lire?

    • Non, à part des magazines.

    • Tu es aux études?

    • Oui, en agriculture.

Je ne peux ne pas penser à Rimbaud.

 

Plus tard, j'eus pour voisine une jolie demoiselle de 19 ans qui me sourit et dit: Alors, tu ne siffles pas aujourd'hui?

    • Non.

Une minute plus tard, mon étudiant agricole me dit doucement quelque chose comme:

      • T'as pas la forme?

      • Non, je réponds. C'est comme ça. Y a des jours sans et des jours avec. Là, c'est un jour sans.

Après un temps, j'ajoute:

      • C'est sûr que j'ai moins de joie qu'hier...

Silence.

Il fait un soleil cuisant, et sous mon grand chapeau ocre en paille de papier, je pense à Juliette.  »

 

Et un autre jour, un autre collègue m'appela Rimbaud. Je ne répondis pas à son appel, mais ris en moi-même.

 

Maintenant, oui, maintenant, je peux donner la preuve éclatante à ceux qui en veulent, qui veulent en détenir une, la preuve éclatante que je ne suis pas Rimbaud. Moi, je suis fasciné par le rêve extraordinaire que fit Éléonore.

 

Elle me déclarait dans un message qu'elle n'était pas très en forme, épuisée par la chaleur, et qu'heureusement Rimbaud lui tenait compagnie à travers mon livre dont elle était à la phase "cohérence" et "maintien du fil du texte": il lui tenait compagnie "même en rêve"! Elle s'expliquait:

 

" Cette nuit je lui ai demandé pour Djami, il m'a répondu : "Il est comme le sable dans le désert, évident et "juste" à sa place". Cela avait un sens musical que les mots rendent difficilement: il sonnait juste! Un grand moment."


Je téléphonai de suite à Éléonore, on s'en doute, cela répondant à ma quête à la bibliothèque de Charleville. Je recueillis ces précisions:

  • J'ai posé plein de questions dans mon rêve.

  • Alors, quelles étaient les questions.

  • J'ai tout oublié, sauf la dernière: Alors Djami était soufi?

Rimbaud: Non, mais il aurait pu l'être. Il était juste. Rimbaud regardait le désert avec le sable: "Djami est comme le sable." Il est là, évidence. Djami était évident comme le sable. Il était juste dans sa matière d'homme. C'était un homme vraiment authentique, à sa juste place. Juste en tant que domestique, car il était dans un contexte, et juste en tant qu'ami, en tant qu'homme.

  • Je me suis trompé alors. Enfin, le commissaire Belpomme.

  • Même si le commissaire Belpomme a eu tort dans son hypothèse, il a été vrai en cela qu'il me dit: "Il était soufi dans l'âme."

Il était clair qu'Eléonore entendait la réponse de Rimbaud telle: "soufi non, mais soufi dans l'âme." D'où le "Mais il aurait pu l'être".

  • Mais tu as vu son visage à Rimbaud?

  • Non, je voyais une silhouette et j'entendais sa voix.

  • Comment était-elle, sa voix?

  • Une voix un peu éraillée, pas très belle d'ailleurs. Mais l'essentiel, c'est qu'il disait des choses intéressantes, qui résonnaient juste.

  • Oui...

Sur la voix, cela concordait, il me semblait avec un témoignage de Delahaye ou d'Izambard, je ne savais plus. Que peut-il être ajouté à cela? Que vais-je rapporter de mon prochain voyage? Encore un roman sur Lui et Elle? On peut relire "Départ" des Illuminations. J'ai commencé à lire La prochaine fois de Marc Lévy. Une histoire de réincarnation!

Tiens, j'y pense – c'est incroyable que je pense si vite –: si je suis la réincarnation de Rimbaud, cela veut dire par logique A+B=AB, qu'il y a dans l'histoire un grand rapport équilatéral ayant pour base Arthur Belpomme et Paul Delaroche et pour sommet Arthur Rimbaud; que j'ai un plus grand rapport avec les deux Arthur que je ne le pensais, grande dame; qu'enfin, quelque part, bah oui, faut se mettre face à l'évidence: je suis... (pom-pom-pom-pom!) le grand-père du commissaire Belpomme (grand mangeur de pommes devant l'Eternel)!

Cela vaut bien, maintenant que je sais qui je suis et d'où je viens, d'abandonner le tabac pour la Pomme... (où je vais).

 

 

 

 

 

Sacré voyage  !

Ah ça me troue le ciel de mon cerveau cette révélation du «  grand-père  ».

Et arrivé là à ce point là de mon récit, devant une vue de 360° et des poussières d'astres, que puis-je dire d'autre?

Allez! Au revoir Rimbaud, au revoir Juliette!

(En clin d'oeil aussi au premier titre de ce roman  : sauf qu'au revoir était remplacé par bonjour  !)

Au revoir à tous ceux que j'y ai rencontré. Adieu Jean-Michel.

Enfin, au revoir belles Ardennes  ! Je reviendrais avec ma guitare. Enfin une nouvelle, que j'ai appelée Juliette. Je suis son Rimbaud... euh son Roméo. En attendant peut-être...

Ah  ! j'ai aussi, ami lecteur, longtemps cherché une manière originale pour clore ce roman qui a failli ne pas exister, tandis que le précédent aurait été dans un moins meilleur état, je pense.

J'ai même voulu ne jamais finir. Mais il le faut.

Alors, je n'ai rien trouvé mieux pour dernier mot que  :

Merci 

 

(mercedem

thank you

danke

gracias

grazie

spacibo

 dhan'yavāda

 

efkharisto

 

shoukran

amesegenallo)*

 

 

* Merci dans les langues que connaissait Rimbaud en dehors de sa langue maternelle. Cette liste dans l'ordre comprend le latin (qu'il a beaucoup écrit plus que parlé), les langues européennes qu'il déclara connaître dans sa lettre du 14 mai 1877 (anglais, allemand, espagnol, italien) et dont le premier ne fait aucun doute, vu ses longs séjours en Angleterre, auxquelles j'en ai ajouté deux supposées et citées dans le roman (russe, hindoustani) , enfin trois qui mes semblaient essentielles marquant sa seconde vie, qu'il a parlé à la frontière de l'Orient à Chypre (grec) et en Orient – en Arabie et en Éthiopie (arabe, amharique), le dernier accentué puisqu'il a dit vouloir être enterré en Abyssinie (Ethiopie). Pour ne pas faire trop long, j'ai omis les merci dans tous les pays qu'il a traversé dont Java.

 

 

 

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