Rimbaud barbu (Un "nouveau" portrait photographique)
AVIS AU LECTEUR:
Ceci n'est pas un canular.
J'invite à considérer qu'un nouveau portrait de Rimbaud, barbu, puisse se trouver sous nos yeux en partant d'une photo connue et abracadabrante, vue autrement. Cet article comportant une longue parenthèse digressive au milieu est suivi d'un complément puis de ma réponse à un commentaire avant de passer à un essai de conclusion et à la conclusion des conclusions jusqu'à ce que j'ai du nouveau du fil à retordre et que je finisse par donner en résumé les sept conditions à réunir pour que ma thèse soit possible pour ne pas dire vraie. Je ne suis agrégé de rien, je suis rienbaldien ou rimbaldrien faut croire. Qu'importe, je m'autorise des explorations inédites en pays de Rimbaldie. Et même si ma thèse était fausse, il y a bien des choses vraies et peut-être que nul n'avait remarqué et que l'on trouvera dans mes chemins de traverse. Et bien qu'assez décousu, s'écrivant au fil de mes recherches, comme un journal, cela restera en somme un essai jubilatoire,
Amusons-nous!
(en attendant la conclusion :) )





Rimbaud barbu, qui l'eût imaginé ? On cherchait tous des photos d'un moustachu, toutes nos photos du dernier Rimbaud qui ont été prises par ses zigues datent de 1883, où on devine sa moustache, mais point de barbe à l'horizon ! Les derniers dessins d'Isabelle de son frère agonisant sont encore celles d'un moustachu. Comment aurait-on pu penser qu'il n'en pas été tout le temps ainsi ?
Je cherchai une photo de Rimbaud dans images sur Google, et celle-ci m'attira, par sa curieuse juxtaposition, et par le volet droit surtout.
Je cliquai et vis cet homme barbu que je fixai une minute avant de me dire : « Mais c'est Rimbaud ! »

Or, on le présentait comme étant Alfred Ilg, son associé, né la même année que Rimbaud, avec qui il eut une riche correspondance, celle montrant le plus de complicité.
Mais en comparant à la fois avec la photo de Carjat, même l'original, et celle-ci, cela sautait aux yeux que c'était le même individu.
Moi qui me disais : « Ou c'est Rimbaud, ou Ilg était son sosie, son frère «jumeau » (né comme lui en 1854, en plus!), - mais oui bien sûr ! C'est Rimbaud dans un groupe pris par Ilg !
On est quand même passé à côté à cause d'une foutue barbe !
Enfin on retrouvait en Afrique Rimbaud le Voyant, Rimbaud du Bateau ivre et des Illuminations. Cela corroborait les tardifs témoignages d'Isabelle. Il a toujours gardé son âme de poète. Pour dire par exemple à Ilg que Brémont « voudra encore bâtir » : « – Il est devenu castor ! » (1er juillet 1889) Il parle par métaphore ! Toujours la formule lapidaire, dite avec humour, teinté d'ironie.
C'est bizarre, comme dans Un coin de table, comme dans la photo à l'Hôtel de l'Univers où pourtant la ressemblance est moins claire, là aussi il se démarque des autres par ce côté magnétique, son regard qu'on a qualifié bleu « de myosotis » (mais qu'on a du mal à percevoir dans la photo de l'Hôtel de l'Univers...) , lointain, rêvant d'ailleurs, même si la réalité qu'il côtoie est prosaïque, pragmatique, « rugueuse » : «j'ai vu l'enfer des femmes, là-bas, et il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps. », comme il conclut dans Une Saison en enfer en 1873. On retrouve Une Saison en enfer dans ces yeux-là, et en vérité toute son œuvre poétique, tout son parcours jusqu'à cet instant. Il y a aussi l'explorateur, l'homme vernien (d'ailleurs il ressemble assez à Jules Verne avec sa barbe), progressiste, celui qui alla explorer une contrée inconnue d'Abyssinie habitée par les Gallas, desquels il dira qu'ils étaient «poètes improvisateurs ». (Rapport sur l'Ogadine, Harar, 10 décembre 1883). Là, à cet instant, repense t-il a des poèmes du passé ? Tiens, Sensation, Ma Bohème, Le dormeur du val, Voyelles : "O l'Omega, rayon violet de Ses Yeux ! A t-il une pensée pour Verlaine qui en 1886, en a fait un « poète maudit ? » Arthur le sait certainement. Il lit les journaux là-bas, malgré ce qu'il dit à une période. Sinon comment aurait-il pu écrire aux siens: "J'ai écrit la relation de mon voyage en Abyssinie, pour la Société de géographie. J'ai envoyé des articles au Temps, au Figaro, etc... J'ai l'intention d'envoyer aussi au Courrier des Ardennes, quelques récits intéressants de mes voyages dans l'Afrique orientale. Je crois que cela ne peut pas me faire de tort."(15 décembre 1887). Il a écrit même à Bourdes pour pouvoir écrire pour le journal Le Temps, être correspondant d'Abyssinie. Certes, du Harar, il avait écrit le 6 mai 1883 aux siens: "Vous me parlez des nouvelles politiques. Si vous saviez comme ça m'est indifférent! Plus de deux ans que je n'ai pas touché un journal. Tous ces débats me sont incompréhensibles, à présent. Comme les musulmans, je sais que ce qui arrive arrive, et c'est tout." Mais faut croire qu'il avait retrouvé de l'intérêt... C'est périodique! Non, il n'était pas coupé avec l'Europe, même loin. Les nouvelles vont vite, les services de renseignements, ça devait exister, le casier judiciaire aussi, etc. Tout ses collègues avaient dû apprendre quelle célébrité il devenait en France, devaient connaître son ancienne vie de poète, et sa vie dissolue avec Verlaine. Cela n'apparaît pas dans les lettres, qui sont des lettres de collègues à collègues, qui avaient dû avoir eu ordre de ne leur pas parler de son passé. Mais peut-être que sous l'effet du kat (véritable fléau en Ethiopie...), ou même à la faveur d'un feu de bois, il se laissa aller à réciter Le Bateau ivre à la demande générale... et à corriger tel passage, comme en témoigna (à ma mémoire) un homme qui l'avait connu en Abyssinie ou Arabie. Retrouver le plaisir de dire à voix haute, se surprendre à avoir mémorisé son grand chef-d'oeuvre versifié. Et puis tant d'autres... Et des nouvelles illuminations lui naissaient à l'esprit et les partageait, se dissipant comme fumée, sans laisser aucune trace que peut-être d'avoir entendu des merveilles comme dans un rêve. Peut-être que Ilg a été témoin d'un de ces moments de grâce et de beauté, au moins était au courant de son passé, avait peut-être lu de ses poèmes et de sa vie passé à son insu lors de ses vacances à Zurich après s'être procuré Les poètes maudits de Verlaine et qu'il a réussi à capter le poète qui était en lui quelque temps après. C'est drôle comme avec Ilg, il lui revient une façon d'écrire qui venait de son passé. L'anglais utilisé avec Verlaine, dans sa lettre du 1er juillet 1889, du Harar : « All right. », écrit-il en italique après « J'ai lu et approuvé ». Des expressions étonnantes : « Il garde son « insolvabilité » comme Méram sa « virginité » – ». Avec un tiret très littéraire pour finir... Cela pourrait être une phrase des Illuminations. 9 octobre 1889 : « J'espère encore rattraper quelques bribes avant de clore ce courrier qui, il me semble, est ouvert de trois jours, par de nombreuses alternatives d'érections et d'aplatissements. », « les docteurs doctorisent » (Aden, 29 mars 1888), et surtout cette ironique passage : « Vos prévisions au sujet de l'épopée de Massouah sont celles de tout le monde ici. Ils vont faire la conquête des mamelons volcaniques disséminés jusqu'à une trentaine de kilomètres de Massouah, les relier par des voies ferrées de camelote, et arrivés à ces extrémités, ils lâcheront quelques volées d'obusiers sur les vautours, et lanceront un aréostat enrubanné de devises héroïques. - Ce sera fini. Ce sera alors le moment de bazarder les quelques centaines qui resteront des quelques milliers de bourriquots et de chameaux achetés ici dernièrement, les planches des baraquements, etc., tout cet infect matériel pour lequel travaillaient avec orgueil leurs fabriques militaires" (Aden, 1er février 1888)
On retrouve du verbe caustique de Rimbaud poète, comme dans celle du 25 août 1871 à son professeur Izambard: "c'est épatant comme ça a du chien, les notaires, les vitriers, les percepteurs, les menuisiers, et tous les ventres, qui, chassepot au coeur, font du patrouillotisme aux portes de Mézières; ma patrie se lève!... Moi, j'aime mieux la voir assise; ne remuez pas les bottes, c'est mon principe." (pour ne citer qu'un passage).


Pour Ilg, Rimbaud n'était pas un correspondant comme un autre, à une période, meilleure que ce qu'il avait connu, il le fit étonnamment rire, Rimbaud l'étonnait, il le trouvait original. «J'attends de vous des détails intéressants, vous savez si bien raconter, si vous en avez envie. » (Ilg, Entotto, 26 octobre 1889) « J'en ai bien ri, je vous garantis, je vois avec le plus grand plaisir que derrière votre terrible masque d'homme horriblement sévère se cache une bonne humeur que beaucoup auraient bien raison de vous envier. » (Ilg, Zurich, 19 février 1888)
D'après le site où je l'ai trouvé, l'homme barbu, cigarillo à la main, était Ilg, photographe comme Rimbaud. Elle aurait été prise sur le perron de la maison d'Ilg à Entotto, précisant que l'auteur de la photographie était inconnu... Mais c'était Ilg, bien sûr !* J'imagine qu'on ne prêtait pas à tout le monde son appareil photo, quand on en avait un. Peut-être aurait-il pu demander à Rimbaud, puisque photographe, mais je ne le crois pas, car non seulement cet homme ressemble trop à Rimbaud, mais en comparant cette photo avec un dessin et d'autres photos de Ilg, je ne le trouve pas ressemblant.
* sauf si l'appareil a une longue pose avant déclenchement, de façon à ce que l'appareil, sur trépied, j'imagine, prenne la photo au moment où llg est dans le colimateur. Mais je ne crois pas. Bon, faut l'imaginer alors courir avant de poser...
Il n'est pas étonnant que Rimbaud ait changé de look. Bien que toujours en Afrique et Arabie, il avait changé de travail, il n'était plus marchand d'armes (l'affaire Labatut, entre autres, l'en avait fait trop baver, d'où l'avait tiré Ilg, justement) ; oui, il décide de fonder, à Harar, pour son compte, une agence commerciale. C'est à partir de là qu'il aura pour associé Ilg, duquel il a pu très bien emprunter le look, en plus de l'habit de l'emploi.
Je pense que cette photo a été prise pas avant fin mai 1888. J'opte plutôt pour fin 1888, courant 1889. Il avait donc entre 34 et 35 ans, deux ans avant sa mort. Peut-être que les premières douleurs dont il se plaignit aux siens étaient apparues, mais se disant que ça passerait.
Il n'y a pas de courrier d'Ilg envoyé d'Entotto où il habite avant le 21 août 1889 , or cette photo ayant été prise apparemment devant la maison d'Ilg à Entotto ne peut être guère antérieure à cette date (à un mois près). Dans les lettres d'Ilg qui lui sont antérieures, on trouve celles en provenance d'Ankober, du 30 mars au 27 juin 1889, et plus anciennes encore celles entre le 19 février et le 27 avril, sont envoyées de Zurich, Ilg étant en vacance en sa ville natale en Suisse.
Le 15 mai 1888, Rimbaud annonce du Harar aux siens qu'il a établi « un comptoir commercial français » et surtout il écrit : « Je me porte bien. J'ai beaucoup à faire, et je suis tout seul. Je suis au frais et content de me reposer, ou plutôt de me rafraîchir, après trois étés passés sur la côte. », finissant ainsi : « Portez-vous bien et prospérez ». Le 4 juillet, il écrit : « Je suis très occupé, très ennuyé, mais en bonne santé actuellement. » Certes dans la lettre suivante, les plaintes s'accentueront... Mais, sur la photo, on voit aussi un Rimbaud en bonne santé, qui contraste tant avec les photos qu'il envoya à sa mère en 1883, même si elle sont trop détériorées pour faire des comparaisons poussées. Et, là, au moins, on a un Rimbaud au visage net.
Voici ci-dessous la photo entière.

http://www.africantrain.org/alfred-ilg-a-entotto
D'après le site, cette photo serait à dater de 1879-1880. Que trois des personnes y figurant soient arrivés en Ethiopie en 1879 suffit-il pour la dater de cette époque? Pour moi, elle date de 1888-1889.
Pour pousser plus avant notre étude, comparons des portrait d'Alfred Ilg avec celui de la photo.



Alfred Ilg (30 mars 1854 – 7 janvier 1916)
Ces portraits d'Alfred Ilg comportant un dessin, une peinture et une photo sont postérieurs au décès d'Arthur Rimbaud et les deux où il est moustachu datent avec certitude du XXème siècle.


Le plus grand point commun, c'est la montre avec sa chaîne, mais tous les européens en avaient !
Et ce serait bien la seule photo d'Ilg (celle qui nous intéresse au plus haut point) où il ne porte pas ses lunettes ! (certes, il était plus jeune, et n'en portait peut-être pas).
Les cheveux en arrière ? Allez ! Mais c'est Dupont et Dupont !

Comparons maintenant la "nouvelle" photo avec quelques icônes rimbaldiennes, sans ordre chronologique:








Ne retrouve t'on pas son côté, égyptien, pharaonique de « La tronche à machin » ?
Eh ! C'est pas pour rien qu'il a pris ses vacances au Caire ! (en plus avec l'ami Djami!)


Là, par contre, malgré ce que j'ai pu en dire, de la photo de l'Hôtel de l'univers, je reste dubitatif par rapport à la « nouvelle ».
Ce serait tout de même marrant qu'on ait identifié un Rimbaud qui n'en était pas un et un Ilg qui est Rimbaud. N'empêche que le personnage qui a été identifié à Rimbaud présente une similitudes avec un coin de table qui ne présente pas non plus un Rimbaud physiquement fidèle, sauf que c'est une peinture, et on demande pas à une peinture de représenter fidèlement la réalité, d'être photographique.
Mais voilà, le fait est qu'il y a quelque chose qui relie le portrait de ma « nouvelle » photo avec les principaux documents iconographiques de Rimbaud, cette reliance ne se fait pas à mes yeux, physiquement, avec la photo de l'Hôtel de l'Univers.


Et alors, là, n'en parlons même pas! Pourtant, comme pour la photo de l'Hôtel de l'Univers, les "chaînons manquants" proposés par l'anthropométrie sont impressionnants, ça semble coller, mais non, trop c'est trop. Tu mets à côté la photo de Carjat, et tu éclates de rire! Enfin, qui sait. Moi, franchement, il me plairait bien, vu l'air sympa qu'il a, on a envie de le rencontrer. Rimbaud, je sais pas...

Même celle truquée de Carjat a plus de vérité! Avec même celle de L'Hôtel de l'Univers il dépareille; cette dernière me convainc mieux à côté.
Bon, je donne ce lien pour en savoir plus sur ce "Rimbaud" embourgeoisé découvert en 2015: qui daterait de 1879-début 1880.
Portrait inédit du poète - La photo d’un inconnu nommé Rimbaud
A présent, voyons les trois « selfies » de Rimbaud.
Le 6 mai 1883, il écrit du Harar.
« Mes chers amis
… Ci-inclus deux photographies de moi-même par moi-même. »
En fait ces photos (prises avec un appareil à long temps de déclenchage) sont trois comme il le dit plus loin :
« Ces photographies me représentent,

l'une, debout sur une terrasse de la maison



, l'autre debout dans un jardin de café ;


une autre, les bras croisés dans un jardin de bananes. Tout cela est devenu blanc, à cause des mauvaises eaux qui me servent à laver. Mais je vais faire de meilleure travail dans la suite. Ceci est seulement pour rappeller ma figure et vous donner une idée des paysages d'ici. »
Pour aller plus loin sur ces photos (mais celles aussi de sa jeunesse), lire études de Jacques Desse ICI
Mais, là, j'ai envie de dire, « Désolé, Arthur, on se la rappelle pas, ta figure, d'après toute l'iconographie de toi avant que tu ne quittes l'Europe. Tu as envoyé trois photos où on a l'impression de voir trois personnes différentes. » Et où on ne te retrouve pas.
C'est vrai que c'est très détérioré, tellement que la seule photo qui nous aurait vraiment donné une idée du paysage (et non seulement de la végétation), la première, est un loupé total à cause de ce lavage des eaux...
Est-ce involontaire ou volontaire ?
Et si Rimbaud était plus proche de celui décrit par Jean-Michel Cornu de Lenclos ?
Voir ICI:
Un Rimbaud qui manie l'ironie comme une épée, qui se paierait de la tête de sa mère en particulier ? Si l'auteur nous invite à changer de lunettes, j'ai bien peur par contre qu'il regarde par le petit bout de la lorgnette. Une vision globale de la correspondance me fait dire qu'il se plante gravement, et pourtant, dans ce plantage, il nous montre une autre facette dont il a pu user à plusieurs moments. Il est indéniable qu'avec tout l'amour qu'il avait pour sa mère (qui n'est certes pas flagrant dans sa période adolescente), elle était étouffante pour lui, toxique, l'opposé de son besoin de liberté qui le rapprochait davantage de son père qui avait plaqué sa femme et abandonné ses enfants (pourtant, Rimbaud aspire à être père de famille, à avoir des enfants, sans doute pensant réparer ce traumatisme de l'abandon à côté de celui de la surprotection de sa mère.)
L'auteur pêche par l'excès. Il nous fera bientôt croire que sa vie là-bas, c'était le paradis, le pays de Cocagne. Certes, il l'avait la liberté, par rapport à sa famille, certes, il y avait de l'agrément, des divertissements qu'il omet de mentionner pour se protéger de critiques familiales, mais le prix de cette liberté, toute relative, fut énorme. Les traversées harassantes du désert, c'est du pipot ? Non. De plus, ce qu'il a dit de sa bonne conduite aux siens (relire en particulier la lettre du 25 février 1890) , il l'a dit aussi à M. de Gaspary, le vice-consul de France, avec lequel il ne pouvait dire des mensonges: "mais la nouvelle de mes vertueux procédés se répandait au loin" (Aden, 8 décembre 1887). Entre parenthèse, il s'est conduit tout aussi humainement, rappelons-nous, dans l'Affaire du coup de pistolet avec Verlaine (Acte de renonciation de Rimbaud, samedi 19 juillet 1873). Même à Ilg, il dit sans détour: "Quant aux reproches que vous me faites de faire crever de faim hommes et bêtes en voyage, c'est une bonne farce. Je suis au contraire connu de partout pour ma générosité dans ces cas. - Mais c'est bien la mesure de la reconnaissance des indigènes!" (Harar, 11 décembre 1889). Il ne cache rien non plus de sa conduite quelques jours après pour sauver sa peau face aux quémandes incessantes et harcèlements des indigènes: "J'ai dû employer les menaces pour arracher ces derniers cent fraleshs, comme précédemment j'ai dû employer les cadeaux, les prières, les ruses, l'intimidation, etc. etc." (20 décembre 1889). Il avait par le passé été trop gentil, on avait trop profité de lui (voir lettre à Gaspary)
Il faut donc être tempéré, avoir un point de vue équilibré, voir global, si on veut être au plus proche de la vérité. Ne pas oublier que Rimbaud n'était jamais bien là où il était, détestait d'être sédentaire (il le dit très tôt dans ses années de poésie), se plaignait tout le temps (ses lettres devaient servir d'exutoire en partie), ne se contentait pas de ce qu'il avait, etc. etc. Il avait aussi un humour incisif, mais il n'était pas l'homme que décrit Jean-Michel Cornu de Lenclos. Qui omet de dire ce que j'ai dit faisant contrebalance.
Son attitude vis à vis de sa famille?
15 janvier 1883 : «Isabelle a tort de me voir dans ce pays-ci. C'est un fond de volcan, sans une herbe. Tout l'avantage avec que le climat est très sain et qu'on y fait des affaires assez actives. » (Le travail l'occupe, quoi, même s'il se plaindra de s'ennuyer...)
Il n'avait pas trop envie d'être dérangé dans sa vie personnelle, sa sœur aurait pu lui prendre le grappin. Il a avait été vite importuné par le séjour de sa mère et sa petite sœur Vitalie en été 1874 ; il en aurait été de même ici. Aurait voulu le mettre sur une voie toute chrétienne, aurait trouvé sa vie de traficant d'armes guère morale (mais lui, il n'avait trouvé que ça), etc.
En parlant de la mère de Rimbaud, l'auteur dit : « Il faut lire la lettre qu'elle lui adressa le 10 octobre 1885 pour être édifié. Quelle calamité ! Le genre de prose à vous mettre en humeur de suicide. La poisse intégrale ! On retrouve chez la veuve Rimbaud les trois composantes du nihilisme judéo-chrétien : ressentiment, mauvaise conscience, renoncement ascétique (dans son cas par le travail).
Si cela ce n'est pas voir du côté de la lorgnette, pour ne pas dire être borgne ou aveugle, en ce qu'on a là le parfait exemple d'expression d'une mère angoissée ?
On a été beaucoup trop dur pour la mère d'Arthur, sans une once de compréhension et de compassion. Elle a fait ce qu'elle a pu. Son fils Arthur n'a pas été une paire de manches pour elle ! On a aussi une autre facette d'elle dans une lettre à Isabelle, datée du 9 juin 1899, presque huit ans après la mort d'Arthur.
Mais revenons aux trois photos envoyées par lui en 1883. Se pourrait-il que pour se protéger de sa famille, et notamment de l'armée qui réclamait son service militaire (cette affaire le poursuivra durant toutes ces années d'exil jusqu'à peu avant sa mort), se pourrait-il que lui-même angoissé, il ait brouillé volontairement les cartes, soit en photographiant des européens de là-bas, soit en se photographiant pour après détériorer les clichés de sa main, de façon à ce qu'on ne le retrouve littéralement pas ? Il parle d'abord de deux photos, mais il en parle de trois à la fin. Est-ce une simple erreur ou un lapsus ? L'une d'elle représenterait-il quelqu'un d'autre, un européen, un associé ?
Si avec ses collègues, il pouvait effectivement pratiquer l'ironie à froid, je ne le crois pas vraiment. Parmi toutes les lettres envoyées au sien, je sens la sincérité. Je voudrais citer comme exemple que la lettre qui a précédé celle où il dit que ce serait une mauvaise idée qu'Isabelle vienne :
Aden, le 6 janvier 1883
« Ma chère maman,
« Ma chère sœur,
« J'ai reçu, il y a déjà huit jours, la lettre où vous me souhaitiez la bonne année. Je vous rends mille fois vos souhaits, et j'espère qu'ils seront réalisés pour nous tous. Je pense toujours à Isabelle ; c'est à elle que j'écris chaque fois, et je lui souhaite particulièrement à son souhait.
« Je repars à la fin du mois de mars pour le Harar. Le dit bagage photographique m'arrive ici dans quinze jours, et je verrai vite à l'utiliser et à en repayer les frais, ce qui sera peu difficile, les reproductions de ces contrées ignorées et des types singuliers qu'elles renferment devant se vendre en France ; et d'ailleurs, je retirerai là-bas même un bénéfice immédiat de toute la balançoire.
«J'aime à compter que les frais sont terminés pour cette affaire ; si cependant l'expédition nécessitait quelques nouvelles dépenses, faites-les encore, je vous en prie, et terminez-en au plus tôt.
«Envoyez-moi les livres également.
«Mr. Dubar doit aussi m'envoyer un instrument scientifique nommé graphomètre.
«Je compte faire quelques bénéfices à Harar cette année-ci, et je vous renverrai la balance de ce que je vous ai fait débourser. Pour longtemps, non plus, je ne vous troublerai avec mes commissions.* Je vous demande bien pardon, si je vous ai dérangé[es]. C'est que la poste est si longue, aller et retour du Harar, que j'ai mieux aimé me pourvoir de suite pour longtemps.
«Tout au mieux.
«RIMBAUD. »
* Ironie du sort, il écrivit dans Une Saison en enfer : « Et pas de commissions. »
Où faut-il lire entre les lignes ? Qu'y a t-il à y lire ? De l'ironie ? Ce n'est pas sérieux.
Et ce n'est qu'un exemple. La sincérité est là, même si il lui ait arrivé de déguiser la réalité sur sa vie là-bas en disant qu'il n'y avait pas de bibliothèque, par exemple. C'est vrai que pour quelqu'un qui a fréquenté la bibliothèque du British Muséum, ce qu'il trouvait devait être pauvre. Bardey dit qu'il y avait des romans, mais qu'il ne les lisait pas. Il n'y avait peut-être que des navets, dans cette bibliothèque, et des journaux inintéressants. Il cherchait peut-être de la matière, du fond, et de la forme . Quand on a écrit une lettre comme la seconde du « Voyant » à Paul Démeny, on ne s'étonnera pas qu'il fut exigeant et difficile en matière de littérature.
Et relisons donc ce qu'il déclare dans la lettre de Charleville à son professeur Izambard, le 25 août 1870:
"Je suis dépaysé, malade, furieux, bête, renversé; j'espérais des bains de soleil, des promenades infinies, du repos, des voyages, des aventures, des bohémienneries enfin; j'espérais surtout des journaux, des livres... Rien! Rien! Le courrier n'envoie plus rien aux libraires; Paris se moque de nous joliment: pas un seul livre nouveau, c'est la mort! Me voilà réduit, en fait de journaux, à l'honorable Courrier des Ardennes, propriétaire, gérant, directeur, rédacteur en chef et rédacteur unique: A. Pouillard! Ce journal résume les aspirations, les voeux et les opinions de la population: ainsi jugez! C'est du propre!... On est exilé dans sa patrie!!!
"Heureusement, j'ai votre chambre: - vous vous rappelez la permission que vous m'avez donnée. - J'ai emporté la moitié de vos livres! J'ai pris Le Diable à Paris. Dites-moi un peu si il y a jamais eu quelque chose de plus idiot que les dessins de Grandville? - J'ai Costal, l'Indien, j'ai La Robe de Nessus, deux romans intéressants. Puis, que vous dire?... J'ai lu tous vos livres, tous; il y a trois jours, je suis descendu aux Epreuves, puis aux Glaneuses, - oui, j'ai relu ce volume! - puis ce fut tout!... Plus rien; votre bibliothèque, ma dernière planche de salut était épuisée. Le Don Quichotte m'apparut; hier, j'ai passé, deux heures durant, la revue des bois de Doré: maintenant, je n'ai plus rien!"
Comparons maintenant avec cette lettre d'Aden aux siens, datée du 15 janvier 1885:
"Pour les Corans, je les ai reçus il y a longtemps, il y a juste un an, au Harar même. Quant aux autres livres, ils ont en effet dû être vendus. Je voudrais bien vous envoyer quelques livres, mais j'ai déjà perdu de l'argent à cela. Pourtant, je n'ai aucune distraction, ici, où il n'y a ni journaux, ni bibliothèque, et où l'on vit comme des sauvages."
Puis, il leur demande de leur envoyer "la plus récente édition du Dictionnaire du Commerce et de la Navigation", de Guillaumin.

Bon alors, Rimbaud ou pas Rimbaud? Avouez que c'est bluffant quand même. Un Ilg qui ressemble plus à Rimbaud que Rimbaud!...
Moi, je dis que c'est lui, après, chacun voit! Comme me dit une amie, ça change rien à ce qu'était Rimbaud. Mais moi, je trouve ça quand même... Je n'ai pas de mots.
Toujours est-il que, Rimbaud ou pas Rimbaud, cela m'a permis d'approfondir ma connaissance du poète, cela a été un travail stimulant, jouissif. Il est toujours intéressant d'avoir le regard changé par une photo ou autre, que cela amène des recherches et des réponses inédites, qu'à partir d'elle l'histoire se raconte autrement, avec plus de relief. Il suffisait de peu. De dépasser le préjugé de la barbe pour ne voir que le reste! De se dire que c'était Ilg, le photographe "inconnu".
Et après voir si ça tient debout. Au minimum, si c'est posssible. Or l'impossible n'existe pas tant que l'impossible n'est pas fini. Tout ce qui est du domaine du possible est infini. Transformer la Terre en cube est impossible. Que sur la photo ce soit Rimbaud, je demande à ce qu'on me prouve que cela est impossible. Je ne demande pas mieux.
Rimbaud barbu... ce ne pourrait être que "ou l'art de remettre en question ce qui est établi", "ou l'art de la controverse"... Ou plus exactement, "l'art de mieux connaître par la controverse." Un outil de connaissance.
***
COMPLÉMENT
La maison d'Ilg à Entotto, où fut prise la photo :

http://www.africantrain.org/alfred-ilg-a-entotto
Deux photos d'Arthur Rimbaud montrant qu'il avait un appareil photo moins bon que celui d'Ilg qu'il devait envier.

Marché de Harar (Photographie Arthur Rimbaud, 1883.)
Commerçant de Harar (photo d'Arthur Rimbaud, 1883).
autres photos d'Alfred Ilg:

http://lissanonline.com/blog/?p=126

http://ennemisderimbaud.blogspot.fr/2016/02/arthur-rimbaud-alfred-ilg-une-rencontre.html

https://aresae.hypotheses.org/797
Si c'est Ilg, il est encore bien loin physiquement de l'homme représenté dans la photo prise à Entotto.
Une autre Photo prise par Ilg et datant de 1885 représente deux hommes dont peut-être Ilg au pied d'un éléphant tué.

http://www.africantrain.org/seduits-par-une-vie-daventures
Réponse à un commentaire:
COMMENTAIRE:
Bonjour,
Je crois qu'il y a un détail qui permet d'identifier un individu: la forme des oreilles est totalement personnelle et a priori aussi fiable que des empreintes digitales...
J'avoue que même en comparant les oreilles de Ilg et celles de Rimbaud à votre cliché, j'ai du mal à me décider. En outre on a l'impression que des lunettes toutes fines sont presque effacées non? et quelle est la date précise de la photo? Une si longue barbe met du temps à pousser non?
Bref, très beau cliché, image très séduisante, si c'était Rimbaud quelle belle découverte!
Merci!
Audrey B.
REPONSE:
Je veux bien me rendre, mais à l'évidence de quoi? Je n'ai pas dit mon dernier mot.
Si on superpose ces deux photos, peut-on globalement conclure qu'il s'agit d'Alfred Ilg? Qui ressemble globalement le plus à Arthur Rimbaud?
Maintenant, voyons par le détail.


Si on faisait un calque de l'oreille de la première photo et de celle de la seconde, on aurait un écart évident. Alors pour moi, si ce n'est pas Rimbaud, ce n'est pas Ilg non plus. Alors qui?
Cette oreille m'emmerde, il est vrai, je l'avais bien remarqué, mais bon, outre ce que je viens de dire, j'ai émis l'hypothèse d'un effet d'optique dû à l'angle de vue, je me suis même pris à penser qu'on ne pouvait conclure du moins à partir de la célèbre photo de Carjat puisque tout le monde sait qu'elle a été truquée pour faire passer à la postérité un poète au visage trop jeune et trop disgracieux en réalité pour que l'image du génie précoce touché par la muse puisse séduire le public. Fantin Latour a procédé à une même idéalisation dans sa toile Un Coin de table. Honnêtement, qui n'est pas davantage séduit par ces images que par celle par exemple d'une peinture réaliste d'un Arthur Rimbaud de 1872, qui bien que mise en doute par la critique (et que je ne contradirais pas) correspond bien psychologiquement au Rimbaud qui écrit alors "Plus rien ne m'illusionne" (Vers nouveaux et chansons)? Devant cette peinture (voire mon article "Rimbaud dans une peinture de Renoir"), on est réticent, voire dégoûté comme il l'était d'ailleurs à cette époque: quoi ce visage terreux, phtisique, de paysan endimanché? "Paysan!" croirait-on entendre de sa bouche, comme dans Une Saison en enfer. Oui, c'est cruellement réaliste. Et pourtant, on a dû mal à reconnaître notre poète.
Et puis, chaque portrait de Rimbaud nous le montrant sous un nouveau visage, sa physionomie changeante, son oreille a pu changer aussi, non? Un détail peu concluant à côté de toute iconographie si disparate! Et je me dis qu'on est plus à ça près avec lui... Mais je me trompe peut-être.
Des traces de lunettes sur la seconde photo? J'en doute. Effet d'optique? D'exposition, de blanchissement de la photo? Peut-être. Mais je garde le bénéfice du doute, cela n'étant pas évident. Et puis il n'est pas impossible qu'Arthur Rimbaud ait porté des lunettes de "comptoir"... Enfin, si il y a effet d'optique, je penche plutôt pour celui de voir des lunettes, après à chacun de voir...
Une chose en revanche est frappante, c'est les bacchantes aussi épaisses dans tous les portraits que l'on a d'Ilg, là on est certain, et qui ne correspondent pas à celles de la seconde photo que j'identifie comme étant une inconnue d'Arthur Rimbaud. Ce détail ne fait-il pas poids?
Une si longue barbe met du temps à pousser non?
Elle a eu le temps de pousser en quelques années. Et qui sait en moins d'un an. Avec un peu d'humour, si à sa fulgurance en poésie se rapporte celle de son "plumage"... sa pousse de barbe!... (l'engrais n'existant pas alors...)
Plus sérieusement, entre 1883 où il avait la moustache et la date de la photo qui nous intéresse, que j'ai daté de 1888 à 1889 (voir mon article), il y a cinq-six ans de battement.
Retenir que celle supposée de l'Hôtel de l'Univers où il a aussi des moustaches, date d'avant ses voyages harassants dans le désert, mais où il était encore moustachu d'après les photos détériorées qu'il a envoyé aux siens. On peut supposer qu'il s'est laissé pousser la barbe lorsqu'il était en vacances au Caire (août-septembre 1887). J'ai surtout émis l'hypothèse qu'il a changé de look avec son nouveau job: commerçant de café dans un comptoir, et je dirais même plus, que son associé Ilg, avec qui il avait tant de complicité, a influencé ce nouveau look. Une barbe fournie pouvait symboliser l'opulence, et il est vrai que ce fut un moment faste de sa vie assez misérable entre Aden et Harar. Une barbe peut pousser très vite.
La première lettre de Rimbaud à Ilg date du 1er février 1888 en l'appelant "mon cher Monsieur" qui montre déjà que c'est une personne qui lui est déjà familière, et la lettre montre surtout qu'il a avec lui une complicité comme aucun autre correspondant auparavant de toutes ces années loin de l'Europe. Or j'ai daté la photo de fin 1888 courant 1889. Mais ce n'est qu'en mai 1888 que Rimbaud fonde pour son compte une agence commerciale à Harar. Si on associe ce changement de look à son nouveau job, cela lui laisse sept mois au minimum pour avoir une barbe aussi fournie. C'est relativement peu il est vrai. Si on associe ce changement à la rencontre de Ilg, on repousse à au moins début 1888 , ce qui laisse entre un an et un an et demi. Il se peut qu'il l'ai rencontré en fin 1887, après ses vacances au Caire (août-septembre 1887), durant lesquelles du reste il a pu commencer à laisser pousser sa barbe, comme je l'ai dit. Et au pire, il a pu la laisser pousser à partir de 1884, ce qui donne cinq-six ans de battement...
Pour la date de la photo où j'identifiie Arthur Rimbaud, je cite:
Pour Ilg, Rimbaud n'était pas un correspondant comme un autre, à une période, meilleure que ce qu'il avait connu, il le fit étonnamment rire, Rimbaud l'étonnait, il le trouvait original. «J'attends de vous des détails intéressants, vous savez si bien raconter, si vous en avez envie. » (Ilg, Entotto, 26 octobre 1889) « J'en ai bien ri, je vous garantis, je vois avec le plus grand plaisir que derrière votre terrible masque d'homme horriblement sévère se cache une bonne humeur que beaucoup auraient bien raison de vous envier. » (Ilg, Zurich, 19 février 1888)
D'après le site où je l'ai trouvé, l'homme barbu, cigarillo à la main, était Ilg, photographe comme Rimbaud. Elle aurait été prise sur le perron de la maison d'Ilg à Entotto, précisant que l'auteur de la photographie était inconnu... Mais c'était Ilg, bien sûr !* J'imagine qu'on ne prêtait pas à tout le monde son appareil photo, quand on en avait un. Peut-être aurait-il pu demander à Rimbaud, puisque photographe, mais je ne le crois pas, car non seulement cet homme ressemble trop à Rimbaud, mais en comparant cette photo avec un dessin et d'autres photos de Ilg, je ne le trouve pas ressemblant.
* sauf si l'appareil a une longue pose avant déclenchement, de façon à ce que l'appareil, sur trépied, j'imagine, prenne la photo au moment où llg est dans le colimateur. Mais je ne crois pas. Bon, faut l'imaginer alors courir avant de poser...
Il n'est pas étonnant que Rimbaud ait changé de look. Bien que toujours en Afrique et Arabie, il avait changé de travail, il n'était plus marchand d'armes (l'affaire Labatut, entre autres, l'en avait fait trop baver, d'où l'avait tiré Ilg, justement) ; oui, il décide de fonder, à Harar, pour son compte, une agence commerciale. C'est à partir de là qu'il aura pour associé Ilg, duquel il a pu très bien emprunter le look, en plus de l'habit de l'emploi.
Je pense que cette photo a été prise pas avant fin mai 1888. J'opte plutôt pour fin 1888, courant 1889. Il avait donc entre 34 et 35 ans, deux ans avant sa mort. Peut-être que les premières douleurs dont il se plaignit aux siens étaient apparues, mais se disant que ça passerait.
Il n'y a pas de courrier d'Ilg envoyé d'Entotto où il habite avant le 21 août 1889 , or cette photo ayant été prise apparemment devant la maison d'Ilg à Entotto ne peut être guère antérieure à cette date (à un mois près). Dans les lettres d'Ilg qui lui sont antérieures, on trouve celles en provenance d'Ankober, du 30 mars au 27 juin 1889, et plus anciennes encore celles entre le 19 février et le 27 avril, sont envoyées de Zurich, Ilg étant en vacance en sa ville natale en Suisse.
Le 15 mai 1888, Rimbaud annonce du Harar aux siens qu'il a établi « un comptoir commercial français » et surtout il écrit : « Je me porte bien. J'ai beaucoup à faire, et je suis tout seul. Je suis au frais et content de me reposer, ou plutôt de me rafraîchir, après trois étés passés sur la côte. », finissant ainsi : « Portez-vous bien et prospérez ». Le 4 juillet, il écrit : « Je suis très occupé, très ennuyé, mais en bonne santé actuellement. » Certes dans la lettre suivante, les plaintes s'accentueront... Mais, sur la photo, on voit aussi un Rimbaud en bonne santé, qui contraste tant avec les photos qu'il envoya à sa mère en 1883, même si elle sont trop détériorées pour faire des comparaisons poussées. Et, là, au moins, on a un Rimbaud au visage net.
ESSAI DE CONCLUSION
La conclusion à tout cela? Je doute qu'on puisse pouvoir dire avec certitude que c'est Rimbaud. Mais aussi que c'est Ilg. Il y en a encore moins pour moi.
A chacun de faire son opinion. Pour moi, je penche plus pour Rimbaud, en ayant une vision globale, et assurément, je ne peux imaginer la personne représentée sur la première photo être l'auteur du Bateau ivre et des Illuminations, sur la seconde si!
Mais je suis peut-être mystifié par mes projections, je fais correspondre principalement la photo où j'ai vu Rimbaud à la célèbre photo de Carjat où on se dit: "c'est bien l'auteur du Bateau ivre! Et on sait ce qu'il en est de cette photo de Carjat... Bon et puis l'oreille! Franchement, il aurait mieux fait de faire comme Van Gogh, on serait plus tranquille!
Conclusion de la conclusion sous ces photos:


Non, je ne me suis peut-être pas trompé, en fait, en regardant cette photo de Rimbaud par Carjat et non truquée.

SOURCE: https://www.actualitte.com/article/patrimoine-education/les-illuminations-rimbaud-copiste-d-un-manuscrit-de-germain-nouveau/52151

Pour moi c'est bien notre Rimbaud. Plus je regarde plus j'en suis persuadé. Ilg a photographié Rimbaud en compagnie devant sa maison. Ilg n'est pas sur la photo, il est derrière son appareil.
*
NOUVEAU FIL A RETORDRE
J'avoue qu'avec la découverte de cet article cité plus haut (http://www.africantrain.org/seduits-par-une-vie-daventures) je suis pas loin de me rendre à l'évidence que c'est Ilg et non Rimbaud. Pourtant, il me reste un espoir dans ce que trois autres personnages identifiés sur la photo ont connu Rimbaud: Chefneux, Zimmermann et Appenzeller.
Dans sa lettre de Zurich, Ilg en vacances alors écrit à Rimbaud le 27 avril 1888: "Vous ne me dires encore rien de mon cher compatriote M.Appenzeller, qui m'avait dit qu'il allait partir au commencement de janvier".
Le même jour à Bidault, Ilg écrit (après avoir dit de Rimbaud "Comme il est très habile, il pourra réussir": "Avec beaucoup d'inquiétude j'attends des nouvelles de mon cher compatriote M.Appenzeller, ainsi que de MM. Zimmermann, Bremond, Pino, Traversi, Capucci, Antonelli. Je suis complètement sans nouvelles d'eux. M.Appenzeller m'avait écrit qu'il allait partir au commencement de janvier pour la côte, mais il paraît qu'il y a renoncé."
Zimmermann écrit d'Entotto à Rimbaud trois fois entre le 2 janvier 1890, le 4 janvier, le 26 mars, le 4 avril de la même année. Rimbaud écrit à Ilg et Zimmermann du Harar le 25, 30 avril et 15 mai 1890. Mais beaucoup plus tôt on entend parler de Zimmermann, 21 août 1889, Ilg à Entotto écrit à Rimbaud "mille salutations de moi comme de M.Zimmermann. Rimbaud répond du Harar: "Mille amitiés à M. Zimmermann", ce qui prouve un lien étroit. Il est nombre fois question de lui dans les lettres de 1890. Le premier juillet 1889: "une lettre pour M.Zimmermann"
Quant à Chefneux, il écrit une lettre à Rimbaud le 30 janvier 1891 d'Entotto.
Se pourrait-il qu'Ilg ait invité Rimbaud chez lui à Entotto, où ces trois personnes se trouvaient aussi et que la photo ait été prise à ce moment par Ilg absent de la photo, cela à une date inconnue et qu'il resterait à trouver?
Dans la longue lettre de Rimbaud envoyée d'Aden à Mr Gaspary le 9 novembre 1887 il écrit: "La veille de mon départ d'Entotto, montant avec Mr. Ilg. C'était après ses vacances au Caire et avant la première lettre de Rimbaud à Ilg. Il a donc été à Entotto, mais à une époque plus lointaine en rapport avec l'affaire Labatut et daterait d'avril 1887 (il partit d'Entotto le 1er mai). Et si à ce moment-là les trois autres associés d'Ilg se trouvaient là?
Lire l'article suivant:
http://lesamisderimbaud.blogspot.fr/2016/09/arthur-rimbaud-alfred-ilg-une-rencontre.html
On y lit ceci:
"C’est dans ce contexte qu’Arthur Rimbaud et Alfred Ilg ont été amenés à se rencontrer à Entoto en avril 1887."
On a une précieuse petite lettre de Rimbaud aux siens envoyés d'Entotto le 7 avril 1887:
"Mes chers amis,
"Je me trouve en bonne santé; mes affaires ici ne finiront pas avant la fin de l'année. Si vous m'avez à m'écrire, adressez ainsi:
Monsieur Arthur Rimbaud
Hôtel de l'Univers, à Aden.
De là, les choses me parviendront comme elles pourront. J'espère être de retour à Aden vers le mois d'octobre; mais les choses sont très longues dans ces sales pays, qui sait?
Bien à vous"
Rimbaud.

"Je suis en bonne santé" (Entotto, 7 avril 1887)
Le 6 février 1887, Rimbaud était à Ankober (c'est là qu'il rencontra Ilg pour la première fois). On ne sait pas quand il partit pour Entotto et y arriva. On sait qu'il y est le 7 avril et qu'il écrit aux siens une lettre d'Aden le 30 juillet où il y apprend qu'il est revenu à Aden le 25 juillet. Etait-il retourné au Harar entre temps? Dans sa lettre du 20 août 1887 écrite du Caire au directeur du Bosphore, Rimbaud écrit: "Du Harar à Entotto, la résidence actuelle de Ménélik, il y a une vingtaine de jours de marche sur le plateau des Itous Gallas".
Il y a des chances pour que Rimbaud soit resté à Entotto au moins un mois, et il y a des chances pour qu'il y resta plusieurs mois. C'est dans ces mois en bonne santé que la photo aurait été prise, à l'âge de 33 ans Ironie du sort, on trouve l'adresse de l'Hôtel de l'Univers dans cette lettre du 7 avril, lieu où a été pris une photo qui a fait controverse.
La résidence prolongée à Entotto avec un groupe d'associés et amis de Ilg expliquerait aussi qu'on trouve ensuite à plusieurs endroits de la correspondance les noms des trois autres figurant identifiés sur la photo, surtout Zimmermann, en dehors de Ilg qui serait Rimbaud.
C'est là qu'eut lieu ce que décrit Rimbaud dans sa lettre d'Aden à Mr de Gaspary le 9 novembre 1887:
"La veille de mon départ d'Entotto, montant avec M.Ilg chez le monarque pour prendre le bon sur le Dedjatch du Harar, j'aperçus derrière moi dans la montagne le casque de M.Hénon qui, apprenant mon départ, avait franchi avec rapidité les 120 kilomètres d'Ankober à Entotto, et derrière lui le burnous de la frénétique veuve, serpentant au long des précipices. Chez le roi, je dus faire antichamnre quelques heures, et ils tentèrent auprès de lui une démarche désespérée. Mais quand je fus introduit, M.Ilg me dit en quelques mots qu'ils n'avaient pas réussi. Le monarque déclara qu'il avait été l'ami de ce Labatut, et qu'il avait l'intention de perpétuer son amitié sur sa descendance, et comme preuve, il retira de suite à la veuve la jouissance des terres qu'il avait données à Labatut!
"Le but de M.Hénon était de me faire payer les cent thalers qu'il devait, lui, réunir pour la veuve chez les Européens. J'appris qu'après mon départ, la souscription n'eut pas lieu!
"M. Ilg, en raison de sa connaissance des langues et de son honnêteté, est généralement employé par le roi au règlement des affaires de la cour avec les Européens, me faisait comprendre que Ménélik se prétendait de fortes créances sur Labatut. En effet, le jour où l'on fit le prix de mes mises, Ménélik dit qu'il lui était dû beaucoup, ce à quoi je ripostai en demandant des preuves. C'était un samedi, et le roi reprit qu'on consulterait les comptes. Le lundi, le roi déclara que, ayant fait dérouler les cornets qui servent d'archives, il avait retrouvé une somme d'environ 3500 thalaris, et qu'il la soustrayait de mon compte, et que d'ailleurs, en vérité, tout le bien de Labatut devait lui revenir, tout cela d'un ton qui n'admettait pas de contestation. J'alléguais les créanciers européens, produisant ma créance en dernier lieu, et sur les remontrances de M. Ilg, le roi consentit hypocritement à abandonner les huitièmes de sa déclaration."
Fin du passage où est nommé à quatre reprises M. Ilg. On trouve là un témoignage sur l'origine de l'amitié, de la complicité entre Rimbaud et Ilg et qui situe sa rencontre bien avant avril .
Dans le passage souligné en gras, on apprend qu'Ilg était employé du roi à Entotto, sa propre maison étant en cette ville depuis 1879.
La seule lettre de Rimbaud connue qui soit antérieure à celle du 7 avril 1887 est celle envoyée aux siens de Tadjoura et datée du 15 septembre 1886. Il dit:
"Je compte définitivement partir pour le Choa en septembre.
"J'ai été retardé très longtemps ici, parce que mon associé est tombé malade et est rentré en France d'où on m'écrit qu'il est prêt de mourir.
"J'ai une procuration pour toutes ses marchandises; de sorte que je sois obligé de partir quand même; et je partirai seul, Soleillet (l'autre caravane à laquelle je devais me joindre) étant mort également.
"Mon voyage durera au moins un an.
"Je vous écrirai au dernier moment. Je me porte très bien.
"Bonne santé et bon temps".
Rimbaud quittera Tadjoura pour Ankober en octobre. Il y arrive après quatre mois de marches épuisantes le 6 février. Apprenant que Ménélilk n'y est plus mais à Entotto, il y va. Il en repartira le 1er mai 1887.
Je reviens à Chefneux.
Notons aussi qu'il est question de Chefneux dans une lettre de jules Suel à Rimbaud, lui écrivant d'Aden le 16 septembre 1886: "Je reçois un télégramme qui m'annonce l'arrivée de Chefneux qui vient remplacer le pauvre Soleillet décédé ici le 9 de ce c[ouran]t de ce mois."
Dans Le Globe, revue genèvoise de Géographie à partir de 18, on trouve un article de 1916 par George Montandon intitulé "Nécrologies" (p 84) en hommage à Alfred Ilg, et il y est dit:
"Deux ans après l'arrivée de Ilg à la cour d'Abyssinie, y arrivait aussi un jeune français entreprenant, Léon Chefneux. Il présentait à Ménélik quelques fusils modernes et proposait d'en amener une quantité plus considérable
"Ilg et Chefneux comprirent qu'ils pouvaient s'entraider. Ils se lièrent d'amitié, ils lièrent leurs intérêts, et, dès lors, Ilg restant le premier, Chefneux le second, leur fortune fut parallèle à la cour d'Abyssinie."
La suite est très intéressante, mais nous nous arrêterons là.
http://www.persee.fr/doc/globe_0398-3412_1916_num_55_1_5378
* George Montandon (1879-1945) Anthropologue-ethnologue. - Docteur en médecine. - Professeur à l'École d'anthropologie de Paris. - Directeur de la revue "L'Ethnie française" (Source DataBNF). Il est l'auteur de 12 contributions au Globe de 1912 à 1935.
La conclusion que Ilg étant arrivé en 1879, Chefneux deux ans après, ce dernier ne peut être sur la photo qui nous intéresse, en revanche il peut l'être en 1887.
C'est vrai qu'en 1886 Chefneux fut appelé à remplacer Soleillet à Aden. Mais il restait l'associé n°1 de Ilg toujours à Entotto. Ne se pourrait-il pas que dans des circonstances exceptionnelles il soit retourné quelques temps à Entotto? La correspondance ne dit pas tout, ni même les rapports de voyages, biographies, etc. La preuve, la photo sur le perron de la maison d'Ilg existe et pourtant on en a nulle trace écrite dans un livre ou un journal d'Ilg ni d'un autre. Tant qu'il n'y a pas de preuve contraire, j'estime que la possibilité existe, c'est là un esprit réellement scientifique. Or, l'année 1887 est une année très particulière pour Ménélik et pour Rimbaud entre autres. Reprenons la correspondance pas à pas. Le 10 mars 1887 à Ankober (donc à peine un mois avant qu'il rejoigne Entotto le 7 avril, il y a un accord commercial entre Audon, négociant français au Choa et Rimbaud. Les produits de Rimbaud sont destinés à Chefneux à Aden (désigné par "la cote").
La voici en partie:
"Entre les Soussignés Audon [,] négociant Français au Choa [,] et Rimbaud[,] négociant Français au Choa [,] est convenu l'accord suivant en deux points:
1° Mr Rimbaud se charge de recevoir la caravane attendue par Mr Audon, de la négocier au mieux, et d'en faire parvenir le produit à la cote, sans responsabilité en aucun cas, déduction faite du paiement des dettes s'y rattachant spécialement et de tous les frais occasionnés par la [...] se composent exclusivement des articles suivants:
Ras Gobena T[hale]rs 1000 Le composant de 17 okiettes ivoire données à Mr Chefneux[,] lesquel[le]s sont remboursables par 125 fusils à capsules comptés à T[hale]rs 8 l'un"
Etc. On trouve trois autres fois le nom Chefneux: "150 avancés à Mr Chefneux pour différents achats à la côte", "10 okiettes d'iv[oire] données en avance à Mr Chefneux", 134 thalers "laissés en dépôt à Mr Audon et dont il a disposé sur l'autorisation de Mr Chefneux; doivent être remboursés en argent"
La fin de l'accord se termine par ces mots:
"Le présent accord peut être résilié à la volonté d'une des parties et devient nul par le fait de la caravane attendue par Mr Audon avant son départ pour la Cote, à moins toutefois d'entente postérieure. Il sera de plein droit si à l'arrivée de cette caravane rien n'a changé à l'accord ci[-]dessus."*
*Précédemment, on a un reçu daté du 27 juin 1886 d'un paiement de Rimbaud alors à Aden à l'ordre de M.Audon se trouvant au Choa (Tadjoura)
Curieusement après signatures de H. Audon et de Rimbaud, ce dernier raye la sienne. Comme s'il avait résilié ce contrat en dernière minute ou après coup.
Ce document appartient à la bibliothèque littéraire Jacques Doucet sous la cote B-I-3 (1) 8164-188. Or, il existe un autre document dont on a pas connaissance et sous une cote un peu différente 8164 (187-188) (: un "Reçu et reconnaissance de dettes d'Audon envers Arthur Rimbaud et un accord commercial manuscrit autographe signé avec Arthur Rimbaud et envoyé d'Ankobar." daté du 27 février au 10 mars 1887, alors que l'accord qu'on a lu en partie est du 10 mars.
| Auteur : | Audon |
| Sujet : | Ankobar |
La reproduction des documents est soumise à l'autorisation de l'auteur ou des ayants droit
Le 3 juillet, un mois après, J. Suel à Aden écrit à Rimbaud apparemment aussi à Aden ceci le 3 juillet 1886:
Le 23 septembre 1887, les services du consulat de France au Caire établissent un passeport au nom de Rimbaud "négociant" demeurant au Caire et allant à Beyrouth". Un signalant complétant un formulaire donne les indications suivantes: "Agé de trente deux ans. Taille d'un mètre quatre vingts centimètres. Cheveux châtains. Front haut. Sourcils châtains. Yeux bleus. Nez moyen. Bouche moyenne. Barbe rasée. Menton rond. Visage ovale. Teint brun."
Aussi, soit Rimbaud s'est laissé poussé la barbe après, et on doit situer la photo au moins deux ans en aval afin qu'elle soit fournie comme elle l'est, soit vers 1889-1890, soit il l'a fait raser avant que soit délivré son passeport, mais forcément avant le mois d'août, car, dans la lettre d'Alexandre Mercinier, vice-consul de France à Massouah, à Emile de Gaspary, vice-consul à Aden datée du vendredi 5 août, Rimbaud est décrit ainsi: "grand, sec, yeux gris, moustaches presque blondes, mais petites"
Une seule objection majeure à ce que ce soit Rimbaud: au dos de la photo, la fille d'Ilg a écrit l'emplacement où ils se trouvent: "Chefneux", "Zimmermann" et "Appenzeller". Et puis surtout "Papa" qui est souligné. Cependant il est bien dit que la fille d'Ilg "avait tenté seulement dans les années 1970 de légender au mieux de ses connaissancees car elle n'avait que quatre ans lorsqu'elle quitta l’Éthiopie avec ses parents - les photographies laissées malheureusement sans légende par son père." Mais il s'avère que ce n'est pas elle l'auteure de ces annotations, "il s'agit vraisemblablement d'un des enfants d'Alfred Ilg.
Est-il impossible que l'auteure ait confondu Alfred Ilg avec Arthur Rimbaud? Ilg était bien connu pour sa barbe, Rimbaud moins. Nés la même année, leurs physionomie a de nombreux points communs, les plus importants étant le front haut et les yeux bleus (c'est ce qui me semble d'après un portrait peint d'Ilg montré plus haut).
Autre élément non négligeable, la personne assise au centre ressemble beaucoup à Taurin Cahagne. De fait, Rimbaud le connaît depuis au moins 1881. Il vint au Harar comme évêque, accompagné de cinq autres. Rimbaud annonce cette venue sans le nommer dans sa lettre aux siens écrite du Harar et datée du 15 janvier 1881: "Nous allons avoir, en cette ville-ci, un évêque catholique qui sera probablement le seul catholique du pays. Nous sommes ici dans le Galla." Si c'est bien lui sur la photo, elle ne peut dater alors de 1879 ou 1880 sauf si il était bien déjà en Abyssinie, mais à Entotto... Rappelons qu'il y a une vingtaine de jours de marche entre Entotto et Harar.
Autre élément, en 1883 Alfred Bardey envoie à Rimbaud une lettre datée du 24 juillet 1883 suggérant qu'alors Monseigneur Taurin est avec Rimbaud au Harar (Rimbaud y est lorsqu'il reçoit ce courrier): "[...] Avisez-en Mgr Taurin, à qui j'en enverrai un exemplaire" (d'un livre de la fameuse campagne d'Abyssinie d'Ahmed Guirane, ainsi que le calendrier "persan" "quoiqu'écrit en arabe)" .
A ce même "Monseigneur" Rimbaud a écrit d'Aden le 4 novembre 1887: "Vous savez que le roi Ménélik m'avait envoyé au Harar avec un bon de paiement de Th.9866. Il fait référence à l'affaire Labatut (décédé mi 1886).
De plus, Armand Savouré (homme d'affaire français à qui Rimbaud écrivit un "reçu" le 12 novembre 1880 mais avec qui il n'eut une correspondance qu'à partir du 14 janvier 1888) nous offre un précieux pour ne pas dire savoureux témoignage, et pas qu'à cet égard, ce qui justifie qu'on cite entièrement ici cette lettre autographe signée (source: "Autographes et manuscrits - ventes publiques 1982-1985 par O.Matterlin - analyses graphologiques par Anne-Marie Sallerin - Editions Mayer, 1985) et qui reste pour moi inédit, ne figurant pas dans les oeuvres complètes de Rimbaud dans la Pléiade (Gallimard, 1972):
" D'Abdis-Abada, le 12 avril 1897, il répond à Isabelle Rimbaud: "J'en avais en effet un volumineux dossier, mais lorsque je suis rentré, j'avais tout laissé au siège de Djibouti de la Compagnie franco-africaine, que je représentais ici. Depuis 2 ans que je suis de retour dans le Choa, la dite Compagnie a liquidé. Je n'ai rien pu retrouver. (...)
(Il conseille de s'adresser à MM. Pilliet, Tiau et Riès):
"Je sais que ces messieurs avaient la plus grande estime pour M. votre frère, que même ses lettres du Harar à cette maison, étaient souvent relues en raison de leur caractère original, choix d'expressions curieuses et disant beaucoup, et tournant tout au plus ridicule comique, dit le plus sérieusement du monde.
"J'ai beaucoup fréquenté votre frère au Harar et ici. Je ne l'ai presque jamais vu rire, alors que lui nous faisait tous rire aux larmes avec ses façons d'un des plus charmants conteurs que j'ai jamais rencontrés.
"Je puis vous assurer en outre qu'il était fort sérieux et entendu en affaires, de très bon conseil et estimé des autorités Abyssines du Harar, et particulièrement du Ras Makonnen. Même Monseigneur Taurin (évêque du Harar) qui certes blâmait ses théories, j'en suis convaincu, avait la plus grande estime pour lui. (....) tous ceux qui l'ont connu dans cette région, ont grandement déploré sa fin si prématurée. Il était bien q.q fois un peu bourru dans ses rapports, mais cela de telle façon que je ne crois pas qu'il y ait eu quelqu'un qui lui en ait gardé rancune."
MM. Bardey frères d'Aden "avaient à une époque q.q. poésies de lui. C'est chez eux qu'il est d'abord entré en arrivant à la Côté. Il a été longtemps leur agent du Harar..."
(V.M., 16 nov.83)
F 3.000 (prix de vente)
Je ne remets pas en doute ce témoignage, surtout que j'ai connu dans ma vie deux personnes qui riaient fort peu mais faisaient beaucoup rire...
On ignore qu'elles étaient ces "théories" de Rimbaud. était-il un théoricien du complot avant l'heure? Je crois qu'il interprétait beaucoup les faits et gestes, l'actualité, il avait certainement une vision des choses qui étonnaient. On voit en tout cas que ses lettres ne passaient pas inaperçues et étaient fort goûtées dans leur milieu colonial.
En tout cas, d'après les photos qu'on a de ce Monseigneur Taurin, on l'imagine bien blâmer...
Voici quelques portraits de Taurin Cahagne:

http://rimbaudivre.blogspot.fr/2014/02/breve-de-vacances-un-tiret-en-trop-par.html
Par ailleurs, la Bibliothèque Jacques Doucet possède plusieurs lettres de Monseigneur Taurin Cahagne adressées à Isabelle Rimbaud et Maurice Riès qui apparemment n'ont pas été rendues publiques, ce qui serait curieux, documents qui nous fourniraient maints témoignages inédits et des indications sur son rapport et ses rencontres avec Arthur Rimbaud.
http://ccfr.bnf.fr/portailccfr/jsp/index_view_direct_anonymous.jsp?record=eadcalames%3AEADC%3ACalames-201172212736422264&is_sitemap_view=yes
http://ccfr.bnf.fr/portailccfr/jsp/index_view_direct_anonymous.jsp?record=eadcalames%3AEADC%3ACalames-201172212736422301
Monseigneur Taurin Cahagne à Isabelle Rimbaud
Date : 28 mars 1892 - 17 août 1893
Description physique : 3 lettres. 5 pages.
Description :
Lettres autographes signées, envoyées d'Aix et Harar.
La lettre cotée 8164 (63) a été rédigé par le secrétariat de Monseigneur Taurin Cahagne.
Modalités d'entrée dans la collection : Don Matarasso
Lieu de conservation : B I 3 (1)
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Rappels sur les conditions d'accès et d'utilisation des documents : Communication sur place avec accord de l'auteur ou des ayants droit
La reproduction des documents est soumise à l'autorisation de l'auteur ou des ayants droit
Monseigneur Taurin Cahagne à Maurice Ries
Cote : 8164 (320)
Date : 8 août 1893
Description physique : 1 lettre. 2 pages. 218 x 134 millimètres.
Description : Lettre autographe signée, envoyée d'Harar.
Modalités d'entrée dans la collection : Don Matarasso
Lieu de conservation : B I 3 (1)
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Rappels sur les conditions d'accès et d'utilisation des documents : Communication sur place avec accord de l'auteur ou des ayants droit
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Une dernière chose à propos de Taurin Cahagne, c'est que celui-ci consigna dans son journal à la date du vendredi 1er et samedi 2 juillet 1887, de Gueldessa (étape du trajet Harar-Aden): "Arrivée à Jeldessa après le coucher du soleil. M. Rambaud [sic] vient nous faire une visite.
[...] Pris congé de M. Rambaud à qui j'ai remis quelques lettres."
Naguère exilé par l'émir Abdullaï, Monseigneur Taurin était revenu à Harar sous la protection du catholique Makonnen.
C'est sans doute la prise du Harar par Ménélik qui avait pu permettre cela. Et il serait logique qu'il ait été à Entotto en avril pour fêter la victoire de Ménélik et symboliser le pouvoir catholique dans le pays par l'intermédiaire de Makonnen, ami de Rimbaud.
Reste à savoir comment Monseigneur Taurin a t-il pu rencontrer Rimbaud à Gueldessa les 1er et 2 juillet 1887 si celui-ci est à Aden depuis le 25 juin. Gueldessa (ou Jeldessa) n'est pas aux portes de l'Abyssinie non loin de Zeilah, comme je le pensais, mais plus proche de Harar:
"Geldessa était le relais étape d’importance sur le trajet des caravanes entre Harar et le port de Zeila . Son emplacement est situé au pied du plateau de Harar, à 50 kilomètres en ligne directe au nord de la vieille cité, à 1100 m d’altitude, par 09°43’/42°08." (Jean-Michel Cornu de Lenclos dans "Gueldessa au temps des caravanes de Bardey et de Rimbaud", 2012).
La note suivant qu'il fournit est notable: «Jaldeessa, Geldessey, Gueldessa, Gueldeďssa. De l’oromo jaldesa, jaldeesa, singes babouins (papio anubis), probablement en raison de leur grande quantité en cet endroit. Bardey, dans Barr-Adjam donne cette étymologie foutraque: « Gueldo (singe) et Issas, pays des singes issas », un plaisantin oromo la lui aura soufflée… On trouve inexplicablement dans les récits d’époque l’orthographe en gue contraire à la prononciation en je. Rimbaud dans sa correspondance écrit tout aussi curieusement « Frengui » (étranger) pour l’amharique faranji. Bardey est l’un des rares à écrire « Geldeissa ».
Voir l'article ICI
Gueldessa ou Jeldessa ne figure pas sur la carte d'époque ci-dessous, il est vrai fort peu détaillée. Sinon ce "Rambaud" écrit par Taurin-Cahagne, est-ce Rimbaud? Pour sûr! Ménélik l'appelle ainsi dans ses lettres à Rimbaud (voir lettre du 11 avril 1887, de Fel-Houa.)

En résumé, voici les 7 conditions réunies qu'il faut pour que ma thèse soit possible, pour ne pas dire vraie, à savoir pour Rimbaud ait été pris en photo au milieu d'un groupe d'associés européens sur le perron de la maison d' Alfred Ilg caché derrière son apparei photo et donc le photographel:
1- Que le soi-disant Ilg ressemble plus à Rimbaud. La comparaison été faite entre tous les portraits connus d'Alfred Ilg et tous ceux d'Arthur Rimbaud, et j'en ai conclu que l'homme barbu qui a été identifié à Ilg, n'était-il barbu, ressemblait davantage à Arthur Rimbaud.
2- Qu'une partie des personnages identifiés sur la photo (à part Alfred Ilg) soit bien connu d'Arthur Rimbaud: Chefneux, Zimmermann, Appenzeller - et Monseigneur Taurin peut-être . On l'a prouvé pour tous. Rien ne prouve qu'ils étaient là avec Ilg et Rimbaud en cette période sauf qu'ils sont là, et cela devrait suffire à priori.
3- Qu'Arthur Rimbaud ait connu Alfred Ilg. C'est bête à dire, mais c'est une condition essentielle, et c'est plus qu'effectivement le cas.
4- Qu'Arthur Rimbaud ait séjourné à Entotto en 1887, là où Ilg avait une maison, là où Ménélik avait établi résidence royale. C'est le cas (lettre du 7 juillet 1887 aux siens). On sait même le lien étroit qu'il y avait déjà avec Ilg à cette époque.
5- Que l'homme barbu représenté sur la photo soit âgé de la trentaine. Sur ce point, Ilg et Rimbaud sont à égalité, étant nés la même année, ce qui corroborerait la date proposée pour la photo, soit entre mars et août, plutôt avril 1887.
6- Qu'il soit possible que Rimbaud ait été barbu à une période de sa vie. Le passeport du Caire en septembre 1887 dit "barbe rasée", ce qui peut suggérer qu'il avait une barbe, en tout cas rien n'empêche qu'il en ait eu une auparavant.
7- Qu'il soit possible que l'auteur des annotations derrière la photo en question, vraisemblablement une des filles de Ilg, ait confondu son père ("papa" souligné) avec Rimbaud en raison de la barbe et de similitudes physiques. Cela est tout à fait possible on l'a vu: ces identifications ont été faites très longtemps après.
Toutes ces conditions sont réunies, et cela n'a comme antithèse que ce qui a été dit à propos de cette photo, en premier lieu qu'elle date de 1879, ce qui rendrait impossible que Rimbaud y figure. A chacun de juger en comparant mon étude en plusieurs étapes et qui a été rectifié au fil du temps et celle sur ce lien:
http://www.africantrain.org/seduits-par-une-vie-daventures
Il nous faudrait peut-être ajouté trois conditions:
- Que l'on admette qu'Alfred Ilg ait photographié sans poser.
- Que l'on admette que l'argument de l'oreille n'est pas probant (voir plus haut)
- Que l'homme qui a été identifié comme étant Rimbaud sur la photo de l'Hôtel de l'Univers découverte par Lefrère ne soit pas Rimbaud, bien que j'en ait été convaincu à une époque, faisant vraiment écho à Un coin de table de Fantin-Latour. Mais force est de constater que, n'était cela, on arrive pas à se dire que c'est lui... Depuis des études poussées ont été menées desquelles on en conclut que ce n'est pas lui.
Si mon Rimbaud barbu est authentifié, cela ferait de cette photo après celle de Carjat en 1871 le second portrait net de notre poète.

Je finis avec ma première image. A choisir, sans à priori, en gardant l'image d'une photo de Rimbaud par Carjat en tête, qui identifierez-vous spontanément à Arthur Rimbaud entre les deux photos?
Et puis, encore une fois, je mets en vis à vis ces deux photos:

Que peut-on dire de plus?
Que je me suis bellement planté! Il s'agit d'Ilg!*
(*04 07 2023).
(j'avais supprimé cette article écrit en 2017, je le publie à nouveau, car ça été un bien beau travail quand même qui mérite d'être publié, rien que pour le fun!...)
