Paul au pays de Rimbaud et Juliette (dernière version - Chapitre 16)
XVI
OÙ PAUL APRÈS UNE «NUIT D'ENFER» VA FAIRE DES VISITES «D'ENFER»
Mercredi.
Il est peut-être utile de noter les jours – manière de les décompter comme Paul –, ces jours qui le séparaient du rendez-vous avec Juliette.
Paul avait passé une nuit assez mouvementée. Sa tente n'avait cessé de remuer tant il se retournait dans tous les sens durant son sommeil.
De fait, il se réveilla sur un rêve surprenant et fort étrange: on lui disait qu'autrefois en Mésopotamie on brûlait les fils au pied de la porte (ou des portes, – de l'autel?) en croyant qu'ils ressusciteraient le lendemain. Rimbaud, "fils du soleil", n'avait-il pas ressuscité en Paul?
Paul avait été initié au décodage des rêves. L'important était que l'explication entre en résonance avec soi-même. Taper sur internet: «Fils sacrifiés Mésopotamie ressuscité» pouvait donner des pistes, mais ne donnaient pas l'explication du rêve. Nulle part on ne trouvera qu'en Mésopotamie on brûlait les fils pour une résurrection. Aussi Paul repensa à une image qui l'avait marqué, enfant, dans un livre jéhoviste: un enfant immolé au feu sur l'autel de Moloch – à tête de vache – dieu cananéen associé à Baal, dieu Mésopotamien. Il était probable que «moloch», comme le disait Wikipédia, désignait en réalité le sacrifice lui-même et qu'il était fait en l'honneur de Baal. Enfin, le rêve pouvait au mieux être interprété ainsi: Paul avait été brûlé, symboliquement, au pied de la porte, non de Baal, mais de Jéhovah qu'il avait appelé «le Dieu noir» dans son œuvre intitulée Soleil – en réminiscence du «Osiris est un dieu noir» d'Arcane 17 d'André Breton. Il avait été sacrifié, pour ressusciter poète et retrouver une identité perdue, celle d'Arthur Rimbaud, «fils du Soleil». C'était sa destinée.
La porte signifiait un passage. Cela entrait en résonance et cohérence avec la «vision» auditive ou mentale que Paul avait eu sur la tombe d'Arthur. «Tu renaîtras TJ», etc. Cela lui parût fou tout comme ce rêve, qu'il nota pourtant.
Heureux sont ceux qui accordent de l'importance aux rêves. Paul leur trouvait la plupart du temps une signification dans la journée suivante. Dans ce cas ce ne fut que beaucoup plus tard, que reprenant ses notes, il avait trouvé une interprétation satisfaisante, plausible. Il pouvait y voir un parallèle avec Jésus Christ dont l'histoire était calquée en gros sur celle d'Horus et empruntait à tous les dieux solaires de l'antiquité. Paul possédait un livre théologique d'Alexandre Hislop intitulé Les Deux Babylones, et que diffusait la Société Watchtower des Témoins de Jéhovah puisqu'il y appuyait leurs dogmes et justifiait, par exemple, qu'on ne fête pas Noël... On y lisait ceci: «le Catholicisme (romain) se révèle être la religion solaire du Culte de Mithra sous un déguisement chrétien». L'hostie solaire de la messe catholique n'était qu'«un autre symbole de Baal ou le soleil». À propos de sa forme ronde, on lisait: «Le disque arrondi, si fréquent dans les emblèmes sacrés de l'Égypte, symbolisait le soleil. Or, lorsque Osiris, la divinité du soleil, s'incarna et naquit, ce ne fut pas seulement pour donner sa vie en sacrifice pour les hommes, mais aussi afin d'être la vie et la nourriture des âmes.» En Assyrie Bar signifiait à la fois le Fils et le blé, et en hébreu le mot bar utilisé à propos du Christ, (le pain vivant), veut dire «Fils». Pour Paul cela donnait un tour nouveau à Sensation de Rimbaud: «picoté par les blés, j'irai par les sentiers». Et cela évoquait Roche, où sa mère cultivait le blé...
Paul, d'ailleurs, n'oubliait pas la perspective de Roche. Ce serait pour bientôt, mais il souhaitait rester encore à Charleville.
Charleville... C'était toujours Charleville pour lui et c'était toujours Mézières. Et pourtant il vit très bien Rimbaud déclarer à Delahaye de manière prophétique: «Un jour, nos deux villes s'accoupleront. Il n'y aura ni Charleville, ni Mézières, il y aura Charleville-Mézières. Tu veux savoir quel est le mâle, quelle est la femelle? – Mézières, bien sûr, les grosses couilles militaires. Charleville est une jeune fille qui mouille.»
Il mouillera bientôt, mais la journée s'annonce d'azur. Au programme du matin: visite guidée du «circuit rimbaldien».
Un jeune homme de la trentaine menait la danse – départ Place Ducale. Paul se fondit aux touristes lambda. Suivons-les avec les commentaires de Paul.
«Alors oui... Charleville est, dites-vous, une jeune fille. Intéressant. Attendez je note. Oui et puis «place marchande de par la Meuse qui a trois méandres, c'est ça? Marchés... ferronnerie... Deux grands foyers industriels: cuisinières de ville et fabrication de très célèbres mousquets qui ont servi surtout à la guerre civile américaine. OK, mais encore? Charleville politiquement très faible. D'accord. 1870: disparition de la moitié de la ville de Mézières. Charleville forte économiquement. Bon, et puis?
Ah! La maison où est né Arthur! Diable! Pourquoi je ne pleure pas? Mais regarde, c'est marqué, là: «Arthur Rimbaud est né ici». C'est pas si différent de la porte d'à côté où il aurait pu tout aussi bien naître... Est-ce parce que je ne suis pas seul ou qu'on ne peut pas rentrer à l'intérieur que ça ne me fait rien ou pas grand chose, pas comme je devrais? Bah non, ducon! On ne se souvient pas de sa naissance! Mais, je ne me souviens guère du reste...
«Le père d'Arthur – ah, on y vient! – venait le jeudi à la gare. Ainsi Vitalie Cuif connaît le futur père d'Arthur. Père missionné toujours plus loin. La famille vit des rentes qu'il envoie. Un jour, il n'arrive plus de rentes. (Attendez, un peu!) Mme Rimbaud apprend son abandon de la famille. Faut arrondir les angles du portrait qu'on a fait d'elle. La mère va devoir être cantinière, faire le ménage pour subvenir aux besoins de la famille.» Ah ouais, ça ça m'intéresse. La famille va habiter jusqu'à sept maisons? La vache! Et «la vie d'Arthur est rythmée dans son enfance par trois trajets limitatifs ( trois méandres, trois trajets...) avant qu'il ne fugue sans doute avec la complicité de son ami Ernest Delahaye rencontré à Mézières:
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Aller à l'école
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Aller à l'église
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Aller au marché»
Paul se dit: Ah ça c'est drôle, je me souviens de trois trajets hebdomadaires dans mon enfance: aller à l'école, aller à la salle du Royaume, aller au marché le mercredi...
En dehors de cela, interdiction de fréquenter les enfants de la rue.
Moi, c'était théoriquement le cas, mais en pratique, on jouait avec les enfants du quartier.
Pardon?
«Première déception d'Arthur dans le journalisme à Mézières, vous avez dit? Il déposait de petits billets signés Jean Boderie (prénom important à souligner, je souligne). L'un des articles a été retenu: "Le rêve de Bismarck" (découvert en 2007). Ainsi, il y a eu Rimbaud le journaliste avant Rimbaud le poète.» Je note.
«Charleville: ville italienne.» L'Italie occupe aussi l'Abyssinie. «Pleine révolution industrielle», – c'est entendu. «Une petite bourgeoisie se forme.» Ça va avec...
Le grand- père va beaucoup aider la famille? Beaucoup beaucoup? Mais le maternel ou le paternel? Le maternel évidemment – suis-je bête! Mais comment, j'aimerais bien savoir. L'argent. Ah OK.
Attendez. «Printemps et été à Roche, automne et hiver à Charleville.» – Notable!
Donc voici l'école privée où Arthur a été un élève extrêmement brillant? Ah non, c'est l'école publique pour Arthur quand il n'y a plus assez d'argent pour l'école privée, Mme Rimbaud ayant trouvé le prétexte, pour sauver son honneur, que l'école privée n'était pas assez bonne. – Sacrée mère!
«Clivages sociaux...» Rien de nouveau sous le soleil... Ah donc voici ce fameux Square de la gare où Arthur a écrit À la Musique qui parle de «l'orchestre militaire, au milieu du jardin, où aussi y'a des voyous qui ricanent le long des gazons verts. Mais moi, j'aimerais bien me voir: «Moi, je suis débraillé comme un étudiant sous les marronniers verts les alertes fillettes» («fillettes» à la rime pour dire «étudiantes», mais vous vous rendez compte, vous qui lisez, que ce n'est pas français?) « : elles le savent bien, et tournent en riant, vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes. Je ne dis pas un mot: je regarde toujours la chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles: Je suis, sous le corsage et les frêles atours, le dos divin après la courbe des épaules. J'ai bien déniché la bottine, le bas... – Je reconstruis les corps, brûlé de belles fièvres. Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas.. oui – et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres...»
Suspense palpitant! Bon je vois qu'il n'y a plus les marronniers, mais trêve! Les Effarés ont aussi été écrits ici, dites-vous?Oui parce qu'il y avait un boulanger, dans le coin, j'imagine... «À genoux, cinq petits, – misère! – regardent le boulanger faire le lourd pain blond...» C'est effarant!
Bon et puis... passons. «Grand-père Cuif sans doute va nourrir Rimbaud de lectures. Au contraire, sa mère va les limiter.» Donc, le même grand-père qui aidait pécuniairement...
Paul se souvient: «ça me rappelle que si la religion a été pour moi limitative en terme de lectures, ma mère m'a davantage nourri en cela que celle d'Arthur, parce qu'elle aimait lire. Si elle avait été choquée par ma lecture sous le lit, de Baudelaire, c'était surtout en voyant le titre «Litanies à Satan», elle ne comprenait pas que cela puisse être une litanie à Dieu détournée, un « appel pressant à Dieu ».*
* Il avait d'abord découvert Les Fleurs de mal de Baudelaire («le premier voyant, roi des poètes, un vrai dieu », avait dit Rimbaud) dans une édition présentant un large choix de poèmes présenté, annoté, etc. par André Natali, et ce commentaire l'avait marqué dans le thème « Le Mal » : « …et le poète va jusqu'à revendiquer une douloureuse conscience dans le Mal, comme sa seule grandeur (LXIV) N'oublions pas cependant, que, d'une part, sa souffrance doit lui mériter une sorte de salut, qu'il soit d'ordre artistique (VI) ou tout a fait chrétien, comme certains ont pu le soutenir (I : soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance), et que d'autre part, l'auteur a revendiqué pour son livre une terrible moralité : ces invocations à Satan peuvent donc être lues comme un pressant appel à Dieu.
Grâce à elle, j'ai quand même lu un des plus grands romans d'amour: Jane Eyre de Charlotte Brontë, publié en 1847.»
Paul reprit le cours de la visite guidée:
«Église Saint-Rémi: née en même temps qu'Arthur. Là où il fut baptisé et reçut communion.» Ok.
Ne pas manquer d'aller visiter aussi l'église de Voncq et surtout celle de Chufilly (il s'agit en fait de Méry, à côté de Roche). Quoi? Vous dites? Il y a à Roche une dame passionnée de Rimbaud? – Je voudrais bien la rencontrer, ma foi...
Hein? Quoi? Le manuscrit de Voyelles que j'ai vu au Musée est un faux? Salauds! «Le papier était très mauvais; on ne l'expose pas, car il s'effriterait au moindre souffle.» Ah ouais OK. Mais faut pas le dire alors.
«Rimbaud en prison après une fugue par le train sans billet: on donnait des peines symbolique pour fraude.» Je ne vois pas le rapport avec la choucroute!
Vous dites qu'il faut absolument visiter le Musée de Juniville à 18 km de Roche, dit «le Musée Verlaine», lequel a acheté une ferme à Coulomnes? Ah ouais. Je l'ignorais.
«Rimbaud va intégrer l'armée néerlandaise qui permet de voyager gratuitement.» Bon et puis? «Il va être convoyeur.» Ok. «Rimbaud trafiquant d'armes est plus un fantasme qu'une réalité: il ne va faire que reprendre des missions qui n'étaient pas les siennes.» C'est vu.
«Il se retrouve tout seul à gérer, à mener à bien, ballotté, quémandé, etc. – Le pauvre»!
«Harar est aussi une ville marchande (comme Charleville)» Ah. Original. Et Aden compte pour des prunes? «Rimbaud va devenir administratif et comptable» – fait incompréhensible, dites-vous?
«Arthur fait son dernier voyage à Roche avant sa mort et c'est la première fois de sa vie où il décide de revenir volontairement dans son pays natal.» Faux! Il y revient volontairement deux fois en 1878 et 1879 pour aider aux travaux des champs, pour les deux seules fois de sa vie.
«Il comptait mourir en Abyssinie, il mourra à Marseille.» Non! il comptait être enterré en Abyssinie, nuance! Et puis n'a-t-on pas justement dit qu'il est mort au carrefour français de l'Orient et de l'Occident, du Nord au Sud – belle croix!
«À Mézières, il y avait la cabane du maraîcher, là où Arthur retrouvait Ernest. » Ah ça! J'aimerais bien voir l'endroit...
Un ardennais nommé Rimbaud: à lire absolument? J'achète!
«Rimbaud ne fut réhabilité à Charleville que dans les années 70. Avant, on le rejetait en raison de son rejet de Charleville. Pendant les deux guerres, pas le temps de s'occuper de Rimbaud, pas de place pour lui.» Eh! Comme par hasard, je suis né dans les années 70 et j'adore cette période, musicalement parlant…
La visite guidée terminée, Paul décida d'aller sur le second grand lieu de pèlerinage « rimbaldien», plus que ne l'est son lieu de naissance signalé par une pancarte dans la rue Bérégovoy, anciennement rue Napoléon, puis rue Thiers, – lieu qui l'avait laissé froid. Cette deuxième «station» était l'église de Saint-Rémi, nommée du temps d'Arthur «Église de Notre-Dame», née en même temps que lui, construite dans un style néo-roman sur l'emplacement d'une ancienne chapelle. Là avait eu lieu trois événements majeurs de son existence: son baptême, sa communion et surtout ses obsèques (qui semblaient avoir été oubliées par le guide, – ou Paul n'avait pas entendu)
Paul entra dans le sanctuaire. Il eut une étrange sensation. Il s'assit et fut une fois de plus secoué, chamboulé. Il écrivit à la suite dans son journal de voyage:
«Grande pleurade dans l'église Saint Rémi. Il y a l'église Saint-Rémi et il y a toutes les autres. Il faut peut-être y avoir été baptisé et obséqué pour comprendre. Il est enseveli dans mon ventre, mais l'encens de son âme s'est répandu en mon temple de chair.»
C'est sans doute dans cette Église – The Church ! – que sa mère, Vitalie Cuif, avait vécu une apparition de son fils dont elle témoigne dans une lettre écrite à sa fille Isabelle, le 9 juin 1899 et cela n'avait peut-être pas échappé – sensitivement – à Paul.
Voici ce passage émouvant qui avait été pour le commissaire Belpomme la porte d'entrée de l'oeuvre d'Arthur et que Paul avait consigné dans son roman en cours: Rimbaud passion ou les mystères d'Arthur:
"Hier, pour moi, jour de grande émotion, j'ai versé bien des larmes, et cependant, au fond des ces larmes, je sentais un certain bonheur que je ne saurais expliquer. Hier donc, je venais d'arriver à la messe, j'étais encore à genoux faisant ma prière, lorsqu'arrive près de moi quelqu'un, à qui je ne faisais pas attention; et je vois posée sous mes yeux contre le pilier une béquille, comme le pauvre Arthur en avait une. Je tourne ma tête et je reste anéantie: c'était bien Arthur lui-même: même taille, même âge, même figure, peau blanche grisâtre, point de barbe mais de petites moustaches; et puis une jambe de moins; et ce garçon me regardait avec une sympathie extraordinaire."