Paul au pays de Rimbaud et Juliette (dernière version - Chapitre 22)
XXII
OÙ PAUL FAIT UNE NOUVELLE VISITE DU MUSÉE DE L'ARDENNE.
Pourquoi Paul n'avait-il pas annoncé, son rendez-vous avec un rimbaldien qui pourtant l'emplissait de joie? Par pudeur? Peut-être voulait-il rester prudent. Pierre-Charles ne pouvait-il se dérober comme Juliette?
Paul avait rendez-vous à 12h30. Il n'était que 9 h. Il avait du temps. Il alla donc prendre une douche. Pendant celle-ci un rêve lui revint en tête. Il commençait à en comprendre le sens.
C'était une suite de paroles sur fond d'une vague image de Rimbaud caravanier en Afrique. Paul se souvenait de quelques pensées qui avaient défilé comme de l'écriture automatique.
«Sous 22 degrés (?) il n'est personne (ou plus personne), il met un temps fou pour démarrer (la caravane). Il est chassé de la République des Lettres.»
Paul fit une triple interprétation.
Premièrement, c'était comme si il avait revécu un discours d'Arthur Rimbaud quelque part en Europe, avant d'arriver en Afrique. Il faisait 22 degrés (ou symboliquement il avait 22 ans); il n'était plus personne ou du moins plus personne dans le monde des Lettres. Par ce qu'il avait vécu avec Verlaine et par son écriture d'Une Saison en enfer qui l'avait transformé, Rimbaud se voyait chassé de la République des Lettres: la France. Mais il avait du mal à faire avancer sa vie (sa caravane).
Deuxièmement: Arthur se trouvait en Abyssinie, située entre les 5e et 17e degrés de latitude Nord. Il fallait additionner les chiffres pour trouver le nombre 22 (ce nombre qui est aussi celui du nombre de lettres de l'alphabet hébreu). Paul avait vraiment l'impression de voir Arthur en Afrique. Là-bas, il n'était personne. Il n'arrivait même plus à être efficace. Il était – à jamais? – chassé de la République des lettres.
Troisièmement (et c'était là que le rêve devenait tridimensionnel): lui, Paul, avait 22 ans lorsqu'il avait quitté les Témoins de Jéhovah. Il n'était alors plus personne pour eux, chassé de la grande Famille. Il s'en était chassé lui-même. Mais c'est à 22 ans aussi que son aventure poétique avait vraiment commencé. Riche, mais vécue comme un exil: toujours isolé, il n'avait jamais percé dans le monde ni des Lettres, ni des Arts. Il s'était senti meurtri, «maudit» lorsque son recueil Souffle avait été refusé par l'édition qui avait fait entrer Rimbaud dans la Pléiade. Et pourtant, cela lui avait donné une grande liberté et l'avait dégagé du stress de la célébrité, il en était conscient. Il n'aurait jamais écrit tout ce qu'il avait écrit en étant publié, – son œuvre aurait été autre, de même que s'il n'avait eu pour modèles que Baudelaire ou Rimbaud.
Mais, là, aujourd'hui, peut-être que cette «malédiction» allait cesser avec la rencontre de Pierre-Charles dans la maison de Rimbaud. Peut-être que Paul était mûr pour endosser une gloire qu'il ne voulait pas. Pourtant cela l'inquiétait. Et cette inquiétude prenait un relief exceptionnel si on connaît un peu l'événement «surréaliste» qui avait eu lieu un an avant qu'Arthur soit rapatrié en France...
Il avait reçu, datée du 17 juillet 1890, alors qu'il était au Harar, une lettre en provenance de France. Il avait lu dans l'en-tête, peut-être au dos de l'enveloppe: La France moderne – Rédacteur en chef – Jean Lombard.
Jean...
Et voici ce qu'il avait lu:
«Monsieur et cher poète,
«J'ai lu de vos beaux vers: c'est vous dire si je serais heureux et fier de voir le chef de l'école décadente et symboliste collaborer à la France moderne, dont je suis le directeur. Soyez-donc des nôtres.
«Grands mercis d'avance et sympathie admirative.
Laurent de Gavoty.»
Une part de lui-même a pu savourer: lui chef de caravanes, le voilà maintenant chef d'une nouvelle école de poètes en France... qui ont découvert où se cachait le génie. Surréaliste! La consécration arrivait un peu tard, mais pourquoi, diable, ne l'avait-t-il brûlée au lieu de la garder jusqu'à la fin dans sa valise? Prit-il conscience qu'il était devenu une telle figure mythique pour qu'on parle encore de lui et qu'on le réclame comme chef plus de seize ans après son «salut à la bont*»?
*Pour Paul bont était du verlan avant la lettre et signifiait «tombe», cette tombe qu'était devenu pour Rimbaud la littérature et les milieux littéraires.
Dernière tentation du Christ que ce billet où il était couronné de gloire? Tentation de la gloire et du pouvoir? Il renonça, ressemblant à ce Rimbaud qui aurait voulu parler à ce super nouveau professeur dont lui avait parlé son ami d'enfance Ernest Delahaye pour le motiver à revenir en cours, après la Commune. Le super nouveau professeur était là sur un banc, mais Arthur le laissa plongé dans ses pensées. Et Paul songea encore à ces vers d'Âge d'or en 1872: «Environnez-moi/ de gloire pudique».
Mais, quel oxygène cette petit missive ne donne-t-elle pas au milieu de la correspondance, quelle oasis de rêve ne renferme-t-elle pas!
Paul profita de son temps libre pour continuer un peu sa lecture de Rimbaud mourant; et le feuilletant, il tomba au hasard sur ce passage de "Rimbaud catholique" traitant longuement des Illuminations et du poème perdu La Chasse spirituelle évoqué par Verlaine:
«Quand on lit les Illuminations, il ne faudrait jamais oublier, comme nous le recommande Paterne Berrichon, que Rimbaud n'est pas seulement un homme, mais l'Homme.»
«À méditer. Ça c'est du grand Berrichon!», se dit Paul. Plus loin, il savoura cette phrase complexe, signée Isabelle Rimbaud:
«Si après 1875, il a suspendu son "immense oeuvre", c'est qu'autour de lui le cercle des impossibilités matérielles de recueillement s'est resserré, malentendus, fatigues corporelles, menaces de maladie, nécessité croissante d'activité physique, et a, non pas amoindri son besoin d'infini, car celui qui une fois s'est nourri d'infini en garde à jamais l'appétit, mais a, pour un temps, suspendu la réalisation verbale des prodigieuses randonnées de son esprit.»
La suite, plus simple, était du même bonheur:
«La poésie avait été pour Arthur l'amante première et unique. Son mariage de raison avec les exigences sociales ne pouvait l'en détourner radicalement. Le "charme qui l'avait pris âme et corps" devait l'attirer encore. Je crois qu'il s'y livra dès lors en cachette (Paul souligna) par un singulier orgueil, malgré ce que, par excessive pudeur, il en ait dit, malgré qu'il se soit vanté du contraire.»
Paul applaudissait, le cœur exalté.
«Ce Charme qui l'avait pris âme et corps» subtilisé aux vers de Ô Saisons ô Châteaux lui fit penser à la fin d'Une Saison en enfer: «posséder la vérité dans une âme et un corps». D'ailleurs, Arthur y inséra lui-même ce poème, légèrement modifié dans Une Saison.
Soit! Laissons cela. Paul était décidé à se dégourdir les jambes et à faire un second tour, plus approfondi, au Musée de l'Ardenne. Il ne s'épargna pas cet effort, alors qu'il serait bien resté à lézarder au soleil. Mais au lieu de se diriger comme d'habitude vers la Place Ducale, il fut attiré par les hauteurs feuillues surplombant sa tête et le camping. Les hauts du Mont Olympe.
Il grimpa une sente à travers bois débouchant sur un chemin. Le bord gauche était planté de maisons bien ombragées. Il devait y faire bon vivre.
Il se posa sur un banc aménagé à cet effet. Une petite cigarette, face à la pente raide dévalant végétalement jusqu'à la route longeant le camping, et il repartit dans sa petite escapade lui faisant penser quelque peu à un dessin d'une lettre de Delahaye à Verlaine (datant peut-être de mi-décembre 1875). Rimbaud y était représenté entraînant ses amis Delahaye et Millot à grimper vers une maison au sommet de la côte virageuse où était inscrit «Péquet» (une eau de vie de genièvre).
Paul rencontra un chêne. Il arrosa le tronc; il tomba un gland... Là, une maison en ruine, ici, un champ montant et bordé d'arbres. Il s'installa à l'ombre. Se recueillit. Il entendit des cris d'enfants. Une marée enfantine dévala le champ. Filles et garçons. Bien sûr, c'étaient les petites filles qu'on entendait le plus. Il apprécia la compagnie animée qui le laissait tranquille dans son coin.
Une inspiration lui vint tout haut:
– Ouh là là! J'ai mal au gland... Je crois qu'il est en train de me pousser un chêne!
Il n'en était rien du tout, c'était pour rire. Quand tout autour de lui transpirait le bonheur.
– Bon, cette petite détente olympique m'a rasséréné pour la revisite du Musée, dit-il en se levant.
Passage obligé par le pont, par le Musée Rimbaud qu'il salua au passage... par la Place Ducale qu'il traversa.
Musée de l'Ardenne. Part two.
Paul demanda à la femme de l'accueil – une autre – s'il pouvait, non pas aller aux toilettes, mais prendre des photos. Elle lui répondit par l'affirmative.
Objectif premier: photographier Vénus Anadyomène. Mais le cliché pris, et cette statuette ayant été analysée plus haut, ce sont d'autres pièces qui méritaient toute son attention. À un étage en-dessous se tenait une figurine déesse-mère allaitant deux enfants. Était-elle du Néolithique? Non, gréco-romaine, datant du 1er ou 2ème siècle! Preuve que les cultes à la déesse-mère étaient alors toujours vivants. L'intérêt de cette pièce pour Paul résidait évidemment aussi dans ce qu'elle illustrait certains vers de Rimbaud qui pourrait bien s'en être inspiré.
Oh si l'homme puisait encore à ta mamelle
Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle
(«Soleil et Chair», mai 1870)
Et moindrement:
ô Femme [...]
C'est toi qui pends à nous, porteuse de mamelles [...]
(«Les Soeurs de charité», juin 1871)
Une autre pièce en-dessous, plus grande, est un fragment de stèle en grès représentantune Vénus pudique entourée de deux amours et datant de la même période que la figurine précédente. Paul se dit: «Quelle belle illustration de: «Environnez-moi de gloire pudique...» dans Âge d'or!»
Paul parcourut rapidement le reste et prit de nombreuses photos. C'est à l'étage du XIXème siècle qu'il s'attarda le plus. Des peintures des moeurs campagnardes, des caricatures en statuettes dignes d'un Daumier et qui faisaient écho avec une caricature de bourgeois sur papier croquée par Arthur vue au Musée Rimbaud, enfin de multiples objets du quotidien illustraient le siècle du poète.
Paul était plein d'images et d'impressions pour aller à la Maison des Ailleurs. Le rendez-vous avec Pierre-Charles était imminent. Serait-il là? Et si oui, comment ce face à face avec un vrai rimbaldien allait-il se passer?