© illustrations: Bibliothèque historique de la ville de Paris, éditions Dittmar, Musée Carnavalet.
ECOUTER AUDIO La colonne Vendôme racontée d'après Louise Michel et Prospèr-Olivier Lissagaray (lu par Ariane Ascaride):
Deux photos de Bruno Braquehais en mai 1871 montrent un jeune homme dans le même costume, fusil en main, qui ressemble bien à Arthur Rimbaud (même visage, même moue que sur plusieurs photos (1870 et 1883). Seulement, le renversement de la statue eut lieu le 16 mai, le lendemain de l'écriture de la seconde "lettre du Voyant" à Paul Demeny. Mais dans cette lettre il demande à Paul Démeny de répondre "vite", "Car dans huit jours, je serai à Paris, peut-être." ,dit-il. Comment concilier ces données, ces photos Place Vendôme et les témoignages de ses amis Ernest Delahaye et Georges Izambard, son professeur? Comment expliquer sa présence à Paris au lendemain de l'écriture et de l'envoi de sa seconde lettre du voyant?
Réponse après cette série de photos:

Arthur Rimbaud se trouve au niveau du cou de la statue, fusil en main.



http://vergue.com/post/404/Napoleon-place-Vendome
photo authentifiée de Bruno Auguste Braquehais (1823-1874) avec sur la page qui lui est consacrée cette légende:
"Photographie probablement réalisée le jour même de l’abattage de la colonne, le 16 mai 1871."
Confrontation dans un article en anglais montrant les deux photographies Place Vendôme:

https://aidanandrewdun.com/arthur-rimbaud-the-discovery-of-two-new-portraits/
Rétrospective chronologique de photos d'Arthur Rimbaud de 1870 à 1883

Rimbaud en 1870 ou 1871




Rimbaud en 1883, un des trois autoportraits détériorés.
"Parmi les communards Arthur Rimbaud, à droite sur la photo, alors âgé de seize ans. En mai 1871, il participe à la démolition de la colonne Vendôme organisée par le peintre Gustave Courbet…" lit-on dans un article de "Radio Univers"
(http://www.radio-univers.com/la-commune-de-1871/)
Je n'en savais pas plus au début de mon enquête. J'avais vu le documentaire "Rimbaud, jeune et maudit" qui présentait cette photo comme un Rimbaud communard fantasmé par certains, rien de sérieux. Puis, c'est en voyant le documentaire "1871, la Commune, portraits d'une révolution" (série: "La Case du siècle") que je vis à nouveau cette photo. Elle m'intrigua. Fantasme? Mais c'est bien "la tronche à machin", c'est bien Arthur Rimbaud, ou il faut qu'il soit un sosie! Je voulus en savoir plus.
Je m'intéressai d'abord au renversement de la statue en présence de Gustave Courbet lui-même. Le grand poète des "Effarés" posant sur une photo en présence du grand peintre de "l'enterrement à Ornans", ce serait inouï. Il ne manquerait plus que la présence du grandissime Victor Hugo pour sauter au plafond!
Aussi je lis dans Wikipédia, dans l'article "Place Vendôme:
Ainsi je comprends globalement que le renversement de la statue de Napoléon, Place Vendôme est un vieil appel réactualisé par le peintre devenu communard Gustave Courbet (entre autres) et mis en exécution le 16 mai 1871. Je compare le portrait de Courbet dans la photo de 1871 et celui que l'on trouve en tête de l'article Wikipédia qui lui est consacré. La même barbe large, ce ne peut être que lui.

voir aussi: https://www.telerama.fr/debats-reportages/il-y-a-cent-cinquante-ans-la-commune-gustave-courbet-et-le-malentendu-de-la-colonne-vendome-6833609.php

Autres article sur le photographe Bruno Braquehais:
https://www.francetvinfo.fr/culture/arts-expos/photographie/il-a-photographie-la-commune-de-paris-bruno-braquehais-premier-photo-reporter-de-l-039-histoire-de-france_3282709.html
Cependant, si la photo a été prise le jour même, cela pose un sacré problème de temps. La veille, Rimbaud est à Charleville, il est loin de la Commune, seule la poésie l'occupe, il expose ses idées du poète devant se faire "Voyant", ce à quoi il travaille. Cependant il ne perd pas de vue Paris, il dit à la fin de sa lettre du 15 mai qu'il y sera peut-être dans huit jours... Alors, pour concilier, je me dis que la place Vendôme avait des visiteurs réguliers, la statue de Napoléon à terre devenant un lieu d'attraction, c'est ce qu'appuie un témoignage de l'écrivain et journaliste Lucien Descaves (1861-1949) qui le 10 janvier 1928 écrivit:
"J’étais enfant à cette époque et je demeurais non loin de là, rue Caumartin… ; si bien que j’allai en gamin de Paris voir tomber la colonne. Des acclamations, des fanfares, un nuage de poussière…, je ne me souviens pas d’autre chose. Mais les jours suivants, je me mêlai aux curieux qui allaient regarder les tronçons du grand serpent noir… et la tête de l’empereur détachée du tronc…"
http://www.luciendescaves.fr/Le-journaliste/Chroniques/Chroniques-historiques/31-Gustave-Courbet-et-la-Colonne-Vendome-10-janvier-1928
Et si Bruno Braquehais profitait de cette aubaine en photographiant des groupes devant la statue? Oui, mais il n'y aurait pas Gustave Courbet. Il ne campa pas sur place pendant huit jours. Non, on voit que la photo a été prise au jour officiel annoncé du renversement de la colonne Vendôme. Tout le beau monde militaire est là, même un cravaté, un communard futur maire de Paris peut-être! En tout cas un représentant politique légitimisé par les communards, un des maires d'arrondissement ou un des députés de la Seine. Un qui sera traqué après la défaite de la Commune (Arthur Rimbaud échappera à cette traque...)
Bref, aussi inimaginable, aussi fou que cela puisse paraître, Arthur Rimbaud était présent à Paris le 16 mai. Comment cela pouvait-il être possible? Il n'a pas pu venir à pied, qui lui demandait six jours de marche d'après Izambard, même si Arthur dit qu'il sera peut-être à Paris dans huit jours, ou il comptait large ou il prévoyait de partir dans deux jours. Il n'a pas pu venir jusqu'à Paris en calèche non plus: il y a 235 km entre Charleville-Mézières et Paris, il faudrait deux jours et demie de voyage pour y parvenir par ce moyen, donc en partant le 15, même de bonne heure après sa lettre à Paul Démeny postée, il n'arriverait que le 17 mai au plus tôt.
Il reste une seule option envisageable, le train. Je me renseigne sur la ligne ferroviaire de Charleville à cette époque, je lis:
C'est la construction puis la mise en service3 de la ligne à voie unique Reims - Charleville, qui permet au premier train d'arriver en gare le 15 septembre 1858. Cette première relation permet l'organisation de dessertes avec Paris, à raison de deux aller/retour quotidiens avec changement à Reims et Épernay, le trajet est d'environ huit heures4.
La deuxième voie, ouverte5 le 10 juin 1861, et la mise en service de la ligne Reims - Soissons, permettent la création de relations directes de Charleville à la gare de Paris-Nord au printemps 1862, raccourcissant le temps de parcours.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Charleville-M%C3%A9zi%C3%A8res
Donc, à l'époque de la Commune les trains mettaient moins de huit heures à parvenir à Paris en provenance de Charleville.
J'imagine Arthur Rimbaud, une fois sa lettre postée, décidant sur un coup de tête de prendre le train, vu l'urgence à Paris. Peut-être n'apprend t-il qu'alors l'événement historique dans un journal ou par un ami. Cela serait étonnant. Et pourquoi un ami communard rencontré ne l'aurait-il pas entraîné avec lui, lui disant qu'il partait de suite à Paris en train? Et pourquoi cet ami communard ne serait-il pas celui qui pose à ses côtés sur le gros bloc de pierre d'une des deux photos? Cela est bien beau, mais restait quand même une question de taille, est-ce que durant cette période de troubles les trains étaient en circulation? Je trouvai réponses dans un article dans la Revue d'histoire des chemins de fer, dans un article intitulé "Chemins de fer et déplacements autour de Paris pendant la crise de 1870-1871" par Bernard Lecoy.
https://journals.openedition.org/rhcf/698
A première vue, cela paraît extrêmement difficile. Objection de taille, les lignes ferrovières sont largement sinistrées pendant la Commune et quand on lit tous les renseignements sous ce lien ci-dessus, on voit que c'était un parcours de combattant, qu'il fallait passer sous le contrôle des allemands, etc :
Mais si cela était difficile, cela n'était pas impossible. Mais cela devenait encore un peu plus compliqué à la lecture de documents en ligne des Archives départementales des Ardennes sur la guerre de 1870:
https://archives.cd08.fr/article.php?laref=1643&titre=la-guerre-de-1870-dans-les-ardennes
https://archives.cd08.fr/article.php?laref=1649&titre=la-guerre-de-1870-dans-les-ardennes
J'y découvris une illustration assez refroidissante:

https://archives.cd08.fr/article.php?laref=1649&titre=la-guerre-de-1870-dans-les-ardennes
Un tel accident aurait empêché Arthur Rimbaud de prendre le train de Charleville, le "train de la "Vallèye" comme le dit l'ardennais Yanny Hureaux ("Un ardennais nommé Rimbaud" p108)
Cependant cela ne semble pas impossible, mais avec beaucoup de chance :
« Seules continuaient à fonctionner les lignes se dirigeant vers la zone occupée par les Allemands, avec des restrictions imposées par les autorités de la Commune. »' lit-on. Les Allemands ne se trouvaient-ils pas largement à l'Est ? Strasbourg mais aussi Charleville et ses environs ?
« Lors de la Guerre franco-allemande de 1870, elle a été le théâtre proche de la chute du Second Empire à Sedan » (Wikipédia)
« À partir de janvier 1871, la quasi-totalité du département est occupée, seule la pointe de Givet reste sous le contrôle de la France. »
https://archives.cd08.fr/article.php?laref=1643&titre=la-guerre-de-1870-dans-les-ardennes
Sur le site des Archives départementales des Ardennes, on lit ces renseignements précieux :
Au printemps 1871, entre 10 000 et 15 000 soldats allemands occupent les Ardennes.
Les Allemands ont également la hantise des attaques contre les trains. Une carte postale conservée aux archives témoigne ainsi du déraillement d’un train à Mézières en 1871 suite à la destruction d’un pont de chemin de fer. Pour empêcher ces attaques, les Allemands instaurent la pratique de faire monter des notables dans les locomotives. Une délibération du conseil municipal de Sedan du 23 janvier 1871 retranscrit l’ordre de la commandantur suivant : « La mairie est priée de faire envoyer par l’autorité magistrale deux notables demain matin à 6 heures à la gare comme accompagnement d’un train. À dater d’aujourd’hui tous les trains partant devront être accompagnés par deux notables de la ville. ». De même, le 24 janvier 1871, la commandantur informe la mairie de Charleville qu’elle « vient d’être avisée de faire accompagner comme otages par des citoyens considérés tous les trains se dirigeant de Mohon sur Sedan et Rethel. La Mairie est priée de vouloir bien livrer à la commandantur la liste nominale des conseillers municipaux et de prévenir ces messieurs de se tenir prêt à accompagner les trains ».
Imaginons qu'il soit impossible de se rendre à Paris par Charleville en passant par Reims, il reste la possibilité d'aller à Sedan. Il y a 24 km de distance entre Charleville-Mézières et Sedan.
Imaginons qu'Arthur parte pour Sedan dans l'après-midi, soit à pied, soit en calèche et que le lendemain matin il prenne le premier train pour Paris.
Si train partait à 8h, il arriverait à Paris avant 16h à Paris, peut-être à 15 h. Il court Place Vendôme et arrive au plus tard à 15h30n, au plus tard vers 17 h à l'heure où sont prises les photos, après y avoir retrouvé des amis communards, gardes nationaux, qui lui filent un habit pour poser.
Mais imaginons qu'Arthur Rimbaud poste dès le matin sa lettre écrite à Démeny la veille et qu'il date du jour du postage, qu'il parte ensuite, ce 15 mai en calèche pour Sedan, il y arrive avant midi et en debut d'après midi, prend le train de 14 h, arrive à Paris à 22H...
Le lendemain, il file Place Vendôme.
En tout cas, qu'il soit à Paris à temps pour poser Place Vendôme rebaptisée Place Internationale, ce serait un miracle ! Un exploit et une chance folle !
N'oublions pas aussi qu'Arthur Rimbaud était multilingue, en 1877 (lettre du 145 mai) il déclarait parler et écrire six langues, dont l'allemand. Même si c'est au cours de 1875 qu'il apprit vraiment la langue lors de ses voyages en Allemagne, nulle doute que Rimbaud apprit très vite l'allemand en 1870 s'il n'en avait des rudiments déjà à l'école, voire une bonne base.
Cet autre témoignage de Delahaye appuie cette hypothèse:
"Au moment de son arrivée à Paris en 1871, Rimbaud avait un accent ardennais assez fort, mais le perdit presque immédiatement, et après six semaines de séjour, parlait comme un Parisien, "né natif". Il est certain que cette faculté de prendre les accents lui servit beaucoup dans l'acquisition des langues étrangères: elle était due sans doute à son esprit d'observation qui fut vraiment exceptionnel." (Rimbaud, l'artiste, l'être moral, "Histoire sommaire de Rimbaud" Ernest Delahaye, p 42, Les éditions du Cerf, 2007)
Parler allemand devait être un sacré avantage entre 1870 et 1871 et pouvait faire bénéficier de faveurs, il a pu amadouer des allemands, a pu avoir un laisser-passer plus facilement que d'autres.
Le train comme moyen de transport, c'est une option que n'a pas imaginé Georges Izambard, lui qui pourtant fut témoin de ses premières fugues, son élève prenant le train frauduleusement pour Charleroi puis Paris. C'était le 31 août 1870. La guerre franco-allemande avait commencée en juillet.
Un autre trajet de Rimbaud en mai 1871 qui soit envisageable est d'ailleurs qu'il parte à Charleroi en train le 15 et que le 16 tôt matin il y prenne le train pour Paris.
Son ami Ernest Delahaye nous dit dans ses témoignages qu'apprenant les événements du 18 mars, « dans le courant avril, en six journées de marche, il parvient pour la troisième fois à Paris, se présente au premier groupe de fédérés. […] Vers la fin mai, Rimbaud peut s'échapper de Paris.
On voit qu'il ignore ou passe sous silence (contrairement à Izambard) dans un raccourci étonnant tout ce qui a trait à ses lettres dites « du voyant » écrites à Charleville le 13 et 15 mai. Qu'à Izambard cela ne lui ait pas échappé, cela se comprend aisément, la première de ces lettres lui était adressée. Ernest Delahaye son plus proche confident a t-il pu ne rien en connaître? Arthur Rimbaud lui aurait-il caché cela ou aurait-il oublié de lui en parler ?
Donc Arthur Rimbaud serait revenu à Charleville début mai pour repartir le 15 ou le 16, en urgence. D'ailleurs, s'il partit en train de Sedan ou de Charleroi, soit entre 25 et 100 km de distance de Charleville, il lui restait à parcourir cette distance. Charleville-Sedan à pied, c'est faisable, mais Charleville-Charleroi en si peu de temps? Guère réalisable. Mais c'est là que me vient à la rescousse un renseignement le rendant possible dans les deux cas. Dans « un Ardennais nommé Rimbaud » (2003), Yanny Hureaux cite un témoignage de Delahaye : « Il savait comment ménager ses forces, à condition de ne laisser perdre aucune des petites utilités fortuites présentées par la vie de la grand-route. Par exemple, cette cariolle qui passe, eh bien ! puisque le conducteur a une bonne tête, qu'il s'ennuie et ne demande qu'à causer... C'était autant de gagné pour le marcheur ».
Yanny Hureaux appelle cela le «chariot-stop », ancêtre de l'auto-stop...
Je n'ai pas retrouvé ce passage dans mon « Rimbaud, l'artiste moral » d'Ernest Delahaye après l'avoir survolé. Mon livre ne contient peut-être pas tout ses témoignages.
Je trouvai ensuite un autre document exceptionnel ayant trait au renversement de la colonne Vendôme ainsi que de la statue de Napoléon le 16 mai 1871
https://raspou.team/1871/destrction-de-la-colonne-vendome/
Dans cette rétrospective trouvée (en complément de laquelle se trouve une lecture audio de témoignages, dont celui de la poétesse et communarde Louise Michel) j'ajouterai la présence d'Arthur Rimbaud dans les notes en vert:
"C’est en grande cérémonie et en présence d’une foule nombreuse, encadrée par les gardes nationaux fédérés, qu’on a enfin mis à bas la colonne impériale. Le décret, proposé par Felix Pyat, avait été voté le 12 avril dernier. Il affirmait avec raison que la colonne Vendôme « est un monument de barbarie, un symbole de force brute et de fausse gloire, une affirmation du militarisme, une négation du droit international, une insulte permanente des vainqueurs aux vaincus”. Le conseil de la Commune avait adopté la motion.

La démolition était prévue pour le 5 mai, jour anniversaire de la mort de Napoléon, mais la situation militaire avait empêché de tenir ce délais. Plusieurs fois repoussée, la cérémonie avait été finalement annoncée pour le 16 mai 1871.

En début d’après-midi, à partir de 14h, la foule commence à se rassembler derrière les barricades qui bloquent l’accès à la place Vendôme. La place est remplie de gardes nationaux. De très nombreux parisiens se bousculent entre la rue de la Paix et la rue Castiglione, apparaissent aux fenêtres ou observent la scène depuis les toits. Le peuple de Paris, unanime à dénoncer les crimes de l’Empire et les horreurs de la guerre qu’il ne connaît que trop bien, était venu en masse fêter la destruction de la colonne honnie.

Vers 15 H -15h 30, Arthur Rimbaud est là. Il retrouve des camarades, on lui donne un uniforme, un fusil (enfin!... mais juste pour la pose - surtout dans la photo où il se tient sur un bloc de pierre, pour montrer jeunesse engagée... et puis il a peut-être la réputation d'être poète, celui au moins du "Chant de guerre parisien"), fusil enfin qu'il tient comme un manche à balai. D'ailleurs, c'est peut-être lui tout à droite, à moitié coupé, à moins qu'il ne soit quelque part perché en haut... à gauche.
À 15h30, la cérémonie commence. Les 172ème et 190ème bataillons de la Garde Nationale entament la Marseillaise, puis le Chant du Départ. Entre les chansons, la foule scande un quatrain de circonstance, adressé à la statue de Napoléon installée au sommet de la colonne :
Tireur juché sur cette échasse,
Si le sang que tu fis verser,
Pouvait tenir sur cette place,
Tu le boirais sans te baisser.
Pour la circonstance, Arthur Rimbaud a improvisé ce quatrain, il l'a soumis, il a été adopté dérechef puis scandé par la foule.
À 17 heures, les musiques cessent brusquement. Un officier apparaît sur la plate-forme, retire le drapeau rouge qui y était fixé, et le remplace par un drapeau tricolore, qui accompagnera le tyran dans sa chûte. On a scié la colonne, et le sommet est attaché à un cable, relié à une poulie. Les fédérés n’ont plus qu’à tirer sur le cable pour faire basculer l’ouvrage.

À 17h30 enfin, aux acclamations des parisiens, la colonne tombe. Amortie dans sa chute par un lit de fumier et de sable placé dans l’axe de la rue de la Paix, elle gît maintenant à terre et les Parisiens se pressent autour des débris pour s’y faire photographier.
Arthur Rimbaud est en première ligne, repéré par le photographe Bruno Braquehais, si ce n'est qu'il s'impose de lui-même... Idem pour la seconde photographie où il pose avec un autre homme sur un bloc de pierre. Rimbaud est là comme il l'a rêvé pour cet événement historique. Un fion monstre! Le destin... Il avait rendez-vous avec l'histoire! Il manque ici la plus belle photo où il figure, où il est reconnaissable, et dans cette pose gauche qu'on lui a dit.

À Versailles, les réactionnaires accusent Courbet d’être l’instigateur de la démolition, alors même que celui-ci a quitté hier le conseil de la Commune avec ses camarades de la minorité, et n’a jamais défendu explicitement un tel projet.
La décision avait été prise par le Conseil de la Commune le 12 avril à minuit, devant une dizaine d’élus seulement. Gustave Courbet ne pouvait pas être présent le 12 avril, puisqu’il n’avait pas encore été élu. Il n’entre au conseil que le 16 avril, élu par le VIème arrondissement aux élections complémentaires. Il n’était même pas présent à la cérémonie qui s’est tenue aujourd’hui place Vendôme.
Pourtant, les bourgeois ont décidé d’en faire le seul responsable. On parle déjà de lui faire payer les frais de réparation, quand le gouvernement aura rétabli l’ordre à Paris.

https://raspou.team/1871/capsules/25%20-16%20MAI%20.mp3
AUTRES DOCUMENTS
ARCHIVES SUR LA COLONNE VENDOME EN 1871

La colonne Vendôme avant sa chute, photo de Bruno Braquehais


http://www.luciendescaves.fr/xmedia/Commune/Colonne-vendome.jpg
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Eugène Disdéri (1819-1889)
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La Colonne Vendôme renversée, 1871, par Léon-Paul-Joseph Robert
RIMBAUD ET LA COMMUNE, TEMOIGNAGES DE GEORGES IZAMBARD ET ERNEST DELAHAYE
Témoignage de Ernest Delahaye:
"On apprend les événements du 18 mars. Il a le coeur avec la révolution, ses idées se portent là-bas avec eux. Du reste, il y trouvera maintenant des moyens d'existence: les trente sous par jour de la garde nationale. Dans le courant avril, en six journées de marche (1), il parvient pour la troisième fois à Paris, se présente au premier groupe de fédérés. Cet enfant aux yeux de myosotis et de pervenche - qui leur dit: "J'ai fait à pied soixante lieues pour venir à vous..." et qui s'exprime si simplement, si bien - touche les bons communards; ils font à l'instant même une collecte... dont le produit sert à les régaler; puis le voici enrôlé dans les "Francs-tireurs de la Révolution", logé à la caserne de Babylone où régnait le plus beau désordre parmi des soldats de toutes armes: gardes nationaux, francs-tireurs, lignards, zouaves ou marins ayant fraternisé, le 18 mars avec les insurgés. Il me parlait plus tard d'un soldat du 88e de marche, "très intelligent", dont il évoquait le souvenir avec une tristesse attendrie, pensant qu'il avait dû être fusillé, lors de la victoire des Versaillais, avec tous les hommes de ce régiment qui furent pris et reconnus. Mais notre "franc-tireur" ne reçoit ni armes ni uniforme, les troupes casernées à Babylone ne comptent guère dans l'armée communaliste. Il passe à des promenades et des causeries avec son ami du 88e, qui est comme lui un lettré, un rêveur croyant à l'émancipation du monde par "l'insurrection sainte". Vers la fin de mai, Rimbaud peut s'échapper de Paris. Sa jeunesse, ses vêtements civils détournent les soupçons de la gendarmerie, et il revient à pied par Villers-Cotterets, Soissons, Reims, Rethel, rapportant une fantaisie assez singulière, sans doute crayonnée à la caserne et qui paraît s'inspirer de Banville, dont il fut longtemps si fanatique: Le chant de guerre parisien. Son activité productrice ne s'est pas ralentie. Aux oeuvres déjà citées la première moitié de 1871 ajoute Les Premières Communions, Les Assis, Le Coeur volé, L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple, Les Soeurs de Charité, Les Mains de Jeanne-Marie, Douaniers et probablement le fameux sonnet des Voyelles. - Deux poèmes qu'il me lut en avril ou fin mai n'ont pas été retrouvées: Carnaval des statues, puis un autre, petit roman simple et très condensé dont je me rappelle seulement le premier et dernier vers... Pourquoi?... Peut-être parce qu'ils disent tout le sujet:
Brune, elle avait seize ans quand on la maria...
Car elle aime d'amour son fils de dix-sept ans."
Voilà ce dont témoigne Delahaye. Cela suscite plusieurs commentaires. Le premier est que cet ami lettré du 88e pourrait être l'homme posant à ses côtés sur la photo où Rimbaud se trouve au premier plan. Ce ne serait pas donc l'homme qui l'aurait entraîné à venir à Paris (comme je l'ai supposé plus haut), mais un camarade qu'il retrouva là-bas. Cela n'est qu'une simple hypothèse. Le second commentaire est que le poème perdu Canaval des statues s'expliquerait si il avait été écrit après le renversement de celle de Napoléon. Arthur aurait pu imaginer une fête populaire, un carnaval où on renverserait des statues. Arthur débordait d'imagination...

Témoignage de Georges Izambard:
Il commence par parler d'un Rimbaud "garde national" en septembre 1870, donc avant la Commune. On ne peut comprendre bien le Rimbaud durant la Commune sans celui d'avant, durant les premiers mois de la guerre franco-prussienne.
"J'ai dit que Rimbaud à Douai ne faisait pas que des vers; on vient d'en avoir une preuve.
Voici un autre fait: il y fut garde national. S'il ne put se faire immatriculer en due forme, il a été, ce qui fut bien plus méritoire, garde national "volontaire", le seul peut-être qui se soit peut-être jamais trouvé dans ce cas... Et si j'ajoute après cela qu'il a failli s'engager le même jour que moi dans l'armée combattante, on pensera que je vais un peu loin dans cette histoire incontrôlable: patience, on verra bien si j'exagère.
Napoléon III qui, après le 2 décembre avait supprimé les gardes nationales, avait jugé bon, sitôt la guerre déclenchée, de rétablir cette institution démodée. Moi, n'étant d'aucune arme, j'appartenais de droit à celle-ci; Rimbaud non, puisqu'il n'avait pas atteint l'âge de la conscription. Partout, on créait de nouvelles milices; la catastrophe de Sedan, qui laissait béante notre frontière du nord-est, l'abdication de l'Empereur, réfugié chez nos vainqueurs, avaient changé de tout au tout le sens initial de cette guerre; de guerre dynastique elle devenait guerre défensive: Pro aris et focis. Je décidai de m'engager durant le temps qu'elle durerait.
Quand j'allai me faire inscrire, Rimbaud m'offrit de m'accompagner dans cette petite promenade hygiénique. En route, il me déclare tout de go "qu'il va se faire inscrire en même temps que moi." J'ai beau lui affirmer que, n'étant pas majeur, il ne peut disposer de lui sans le consentement de sa mère, il refuse de croire à cette "énormité" et quand le préposé aux engagements lui oppose un "non" péremptoire, il sort en pestant contre la "veulerie des bureaux". J'affirme l'exactitude de ces propos."
Je passe quelques pages pour en venir à celle-ci:
"Rimbaud suivait avec moi, suivait nos manoeuvres d'un oeil d'envie, et sa vocation s'affirmant, il me pria de solliciter son admission comme "garde national volontaire", ce que je fis incontinent, et j'obtins pour lui un manche à balai supplémentaire, à choisir dans nos dépôts d'armes. Ce premier succès l'enhardit, fit naître en lui l'ambition de posséder en propre un vrai fusil, fût-il d'un modèle archaïque. Si ce rêve ne put être exaucé, ce ne fut pas faute d'insistance, comme on le verra dans la protestation ci-après, retrouvée en 1911 dans les conditions que j'ai dites. Le texte, tout entier de sa main, [etc.]"
Suit la reproduction de la "lettre de protestation" écrite à Douai le 20 septembre 1870.
On arrive au chapitre "Rimbaud est-il venu à Paris durant la Commune?" La réponse de Georges Izambard est catégorique: non. Il s'oppose à Paterne Berrichon, le mari d'Isabelle Rimbaud, la soeur du poète. Pour une fois Berrichon, s'appuyant sur le témoignage de Delahaye (que récusera plus tard Isabelle...) dit plus vrai que son professeur.
Izambard reproche à Berrichon de donner "un coup de pouce de l'horloge" qui disait à propos de la lettre du 15 mai à Paul Démeny elle "précède d'un jour ou deux la troisième fugue de Rimbaud vers Paris.
D'où tient-il ce renseignement? De Delahaye, ce qui montre que celui-ci, tout en faisant un singulier raccourci dans le témoignage qu'on a lu, n'ignorait en rien ce nouveau départ pour Paris.
Dès le début de son chapitre Izambard disait:
"Que Rimbaud ait adhéré de loin aux idées de la Commune, ce n'est pas douteux; mais est-il vrai qu'à un moment quelconque - entre le début et la fin de l'insurrection, entre le 18 mars et le 28 mai? - il ait fait acte de présence à Paris?"
C'est vrai que dans sa première lettre dite "du Voyant", le 13 mai, adressée à son professeur Georges Izambard, et celui-ci fait bien de le relever, Rimbaud disait: "C'est l'idée qui me retient, quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris..." et de commenter:
"Ainsi, alors que la Commune règne à Paris depuis huit semaines, et bloquée par l'armée de Versailles, n'a même plus quinze jours à tenir, Rimbaud demeure rivé à Charleville, absorbé par ses expériences du Voyant, qui priment tout le reste à ses yeux."
C'est là qu'il faut faire intervenir le Rimbaud "versatile" qu'il connaissait et dont il témoignait dans une page plus haut. On peut imaginer le combat intérieur d'Arthur, et sa seconde lettre postée, se sentant dégagé, libre d'aller à Paris, ce qu'il annonce à la fin de sa lettre.
Mais Izambard poursuit sa défense apparemment imparable:
"Mais elle ne tient pas debout, cette nouvelle hypothèse, bâclée in extremis: notre héros filant de Charleville le 17 mai, qui est un mercredi. il s'en va-t'à-pied, ne l'oublions pas."
C'est là qu'il pèche par ignorance, ne pensant pas qu'il a pu prendre le train, a t-on dit... mais continuons la citation:
"Or, de Charleville à Paris, il aura 248 kilomètres, soit 62 lieues à arpenter. Cela fait bien, je suppose, un minimum de six jours, à raison de dix lieues par jour: on ne peut attendre plus d'un piéton qui chemmine le ventre à peu près vide. Il ne sera donc pas sous les murs de la grande ville avant le mardi 23 mai... Ici, recueillons-nous, pour relire les éphémérides de la Semaine sanglante.
Dès le samedi 20 mai, l'armée de Versailles a occupé les abords immédiats de Paris: elle détient Vanves, Clamart, Issy. Le dimanche 21, elle force les portes du Point-du-jour, d'Auteuil, de Passy; atteint le Champs-de-Mars, la gare Montparnasse, le Panthéon, où Millière est passé par les armes. Le lundi 22, toute la rive gauche est évacuée, y compris l'ancienne caserne des Gardes-françaises, dite Caserne de Babylone. Les pantalons rouges et sont et Rimbaud n'y est pas encore. Que devient alors cette légende d'"une quinzaine de jours" qu'il aurait passé à baguenauder entre ces murs, perdue dans une cohue d'ivrognes qui tantôt le cajolent et tantôt le houspillent?"
Etc. et de conclure:
"Allons, encore un roman qui s'effrite devant la brutalité des dates historiques.
"Et le rêve fraîchit..."
Cette citation d'un vers de Rimbaud semble mettre un point final aux élucubrations de Berrichon.
Georges Izambard ne peut imaginer un Rimbaud qui poste sa lettre du 15 à Charleville et qui le lendemain est à Paris. Et qui, contrairement à ce qu'il pense, ne restera pas quinze jours, cette fois-ci. Sous l'ordre d'un tiers, peut-être sur les supllications de son ami du 88e, à moins que ce ne soit par instinc, sentant que tel n'est pas son destin, il fuit la capitale, il fuit la mort certaine qui l'attend si il reste. Il part dès le samedi, au plus tard le dimanche. Cette fois il part à pied. Il mettra huit jours ou plus à regagner Charleville. Il a échappé à la Semaine sanglante se déroulant durant sa marche...
Dans ces deux passages de Rimbaud à Paris, n'y avait-il pas aussi une histoire sentimentale?
C'est Ernest Delahaye qui le suggère dans une longue note sous "Le Chant de guerre Parisien (1)" plus haut.
On lit:
"Ici se place un épisode romanesque, le seul probablement dans sa vie et qui restera mystérieux. Rimbaud parlait volontiers, gaiement, abondamment de tout, mais rarement de sa vie sentimentale. Parfois, cependant, au milieu d'accès de trop forte mélancolie, des besoins d'expansion lui venaient tout à coup. Un jour, en 1872, comme je m'étonnais de son air soucieux, il me dit être tourmenté: un souvenir, une inquiétude... Cela remontait à l'année précédente... Il avait à Charleville une maîtresse, une jeune fille à peu près de son âge. Lorsqu'il lui dit son intention de s'enrôler dans l'armée communaliste, elle voulait l'accompagner. Impossible! c'était à pied qu'il gagnerait Paris... La jeune fille n'en parla plus... Mais alors qu'il était "franc-tireur de la Révolution", il eut la surprise, passant dans une rue très fréquentée, il eut l'émotion de la voir, leurs regards se rencontrèrent... il s'élança... en vain: elle avait disparu dans la foule... Evidemment elle était venue à Paris pour lui... Par quels moyens? Prit-elle, ainsi qu'il le supposait, pour prétexte - auprès de ses parents et afin d'obtenir l'argent du voyage - certains membres de leur famille habitant Villers-Cotterets. Il n'en pouvait être sûr, ne l'avait pas revue depuis. Avait-elle continué à le suivre ainsi en se cachant? Le chercha t-elle quand il eût quitté Paris? Que devint-elle, durant la semaine terrible?... Ces questions l'avaient harcelé déjà souvent et venaient de se représenter plus angoissantes. Au cours de l'année d'après, dans un moment où il causait de lui-même avec un abandon assez joyeux, je me risquai de lui rappeler la jeune fille. Sa figure changea, il dit tristement: "Je n'aime pas qu'on m'en parle!"... Ne se sont-ils vraiment jamais revus?... La "Vierge folle" est-elle une autre?..."
Préoccupations communalistes, préoccupations poétiques, préoccupations sentimentales, tout cela cohabitait dans un seul homme, Arthur Rimbaud. Auxquelles il faut rajouter des préoccupations familiales. Il vit toujours chez sa mère, même s'il désire le plus possible échapper à ses griffes. D'ailleurs, nous apprend Yanny Hureaux dans "Les Ardennes de Rimbaud": "Le 14 mai, il assiste à la communion solennelle de sa soeur Isabelle." Je ne sais d'où il tient cette information, mais si cela est vrai, on aurait une sacré suite: 13 mai, lettre à Georges Izambard; le 14, communion d'Isabelle qui lui inspire le jour même son poème "Les premières communions", le 15, lettre à Paul Démeny, sa lettre la plus complète sur sa vision du poète Voyant; le 16 il est à Paris!
Mais revenons à l'épisode sentimental rapporté par Delahaye. Par lui, on peut mieux comprendre qu'il ait rejoint Charleville, en passant par Villers-Cotteret, pensant rejoindre sa dulcinée, tout en ayant en ayant en tête des idées poétiques exprimées dans ses lettres du 13 et 15 mai. Arthur n'ayant pas retrouvé sa belle, son nouveau départ pour Paris serait-il surtout motivé par l'espérance qu'elle fut finalement restée à Paris?
Autres liens:
https://histoire-image.org/fr/etudes/colonne-vendome-deboulonnee
(caricature de Gustave Courbet)
SUR RIMBAUD COMMUNARD
Rimbaud écrivit à un ami communard, Jules Andrieu, dans une lettre inédite datée du 16 avril 1874:
https://www.franceculture.fr/histoire/quand-rimbaud-ecrivait-aux-communards-cette-facette-ignoree-du-poete

CONCLUSION EN IMAGES:
On aurait maintenant trois photos de "Rimbaud au fusil":


Rimbaud, le 16 mai 1871, place Vendôme à Paris.

Rimbaud "au fusil", vers 1880, aux environs d'Aden.
http://www.anlimara.com/huitieme/photo.html