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Rimbaud passion
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3 juin 2021

Paul au pays de Rimbaud et Juliette (Roman, version 2021) - Chapitre 7

VII

OÙ PAUL VISITE LE MUSÉE DE L'ARDENNE

 

Paul traversa le beau pont enjambant la belle Meuse. Le soleil était cuisant. Il lui revint que Rimbaud ne supportait pas l'été. Pourtant « Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin! », écrivait-il dans son poème Roman.
Mais pire que l'été, c'était le froid qu'il craignait.

Le Musée de l'Ardenne que Paul avait repéré, s'il n'était pas un lieu de pèlerinage « rimbaldien», n'en était pas moins incontournable si l'on voulait mieux connaître le lieu et le temps où vécut le poète. En particulier la ville où il naquit, où il grandit, où la Muse vint le visiter. Et qu'il vit pour la dernière fois en septembre 1877. Il passa l'été des deux années suivantes à Roche, à aider pour les deux seules fois de sa vie aux travaux des champs. Il y fit un dernier séjour– encore en été –, peu de temps avant de rendre l'âme à Marseille le 10 novembre 1891.
Paul se dirigea donc vers ce lieu d'Histoire situé dans une cour intérieure, tout près de la place Ducale, faisant le lien avec la place Churchill.
Le Centre International de la Marionnette était installé à deux pas. Paul n'y entra pas, pensant se le réserver pour plus tard. En effet quel rapport Arthur avait-il avec les marionnettes ? On ne sait pas. En revanche, voici une décennie, Paul avait monté un spectacle de marionnettes qu'il avait joué sur plusieurs places de village, en ce temps où il était à fond dans l'Animation.
Le Musée de l'Ardenne était ouvert.
– Pardon, où est-ce que je peux utiliser les toilettes publiques? demanda Paul à la dame d'accueil. Atteint autrefois d'énurésie, il était handicapé depuis l'école primaire par de fréquentes «envies», – ce qu'on devrait appeler « besoins », et il n'y avait pas de «grands héliotropes» pour pisser avec leur « assentiment », « vers les cieux bruns, très haut, très loin. »
La dame, après une hésitation, lui permit d'utiliser celles du Musée. Ce détail paraissant trivial et anodin ne l'était pas: cette permission lui avait fait gagné un temps considérable – à une heure de la fermeture – pour visiter le musée.
La dame garda son sac. Cela rappela à Paul la fois où, enfant, au bord de la mer, à Saint-Malo, il s'était fait mordre au nez par un chien-loup dans une cage, alors qu'il voulait juste lui faire un bisou; pas de pot, il gardait le sac de sa maîtresse !
Devrait-il payer pour Rimbaud qui avait été en Abyssinie « la terreur des chiens » ? La dame serait-elle tenue de mordre quiconque voudrait toucher à son sac qui contenait son appareil photo Canon dont il se vit – à son grand dam – privé pour la visite ?
Il devrait se contenter – avec la Permission muséale – d'un livre (son volume usé, souligné, annoté des oeuvres complètes de Rimbaud dans la collection de la Pléiade), de feuilles, et d'un crayon « de bois ». Il visiterait seulement la partie archéologique pour ce matin. Il y avait déjà beaucoup à voir.
Dès l'entrée de la première salle, son oeil fut aimanté par une vieille carte, un vieux plan, celui de Charleville, tel qu'il avait été conçu, tel que l'avait imaginé au XVIIème siècle, à l'âge de 25 ans, un certain Clément Métézeau choisi par Charles de Gonzague pour construire la ville. Son rempart en étoile à dix pointes dont la partie haute était tronquée par la Meuse, rappela à Paul une ville-forteresse étoilée d'Abyssinie où vécut Rimbaud. Il lui semblait qu'il s'agissait de Harar. Il avait découvert cela sur internet. Écho supplémentaire...
Rolland de Réneville, auteur de Rimbaud le Voyant – fort par certains côtés, faibles par d'autres – dit à propos du Bateau ivre : « Le départ de Rimbaud à travers le monde et le retour de l'Europe qu'il accomplit à la fin de sa vie, sont tout entiers dans ces strophes. Rimbaud se prédira ainsi tout au long de son oeuvre. »
Ici, avec deux cartes mises en correspondance, ce n'était pas vraiment une prédiction, mais une coïncidence.
À l'entrée du musée, sous verre, des statuettes avaient attiré l'oeil de Paul. D'après les renseignements de l'hôtesse, il s'agissait de reproductions. Le prix à leur pied l'indiquait.
L'une était pour Paul si extraordinaire qu'il demanda si l'original était dans le musée. La femme se renseigna. Oui, il y était.
Cette sculpture, ce n'était rien de moins qu'une représentation romaine de Vénus anadyomène ! On sait que Rimbaud avait écrit un poème éponyme très ironique : une caricature.
« On remarque surtout des singularités qu'il faut voir à la loupe. », avait-il dit, et là Paul y repensait et se disait que cette Vénus en pied devait en être une de ces « singularités ».
Certes, d'après les couleurs que le jeune poète y avait mis et l'évocation du coquillage par « une vieille baignoire » (faisant penser aux scènes de toilette dans les tubs que peignit Degas), il était avéré que Rimbaud s'était inspiré du tableau La Naissance de Vénus de Botticelli. Partout dans les manuels scolaires on montrait ce tableau à côté du poème. Mais son auteur n'aurait-il pas vu d'abord cette figurine et n'aurait-elle pas instigué son idée ? Ne lui aurait-elle pas – postérieurement – fait faire des recherches artistiques sur le même thème, lui donnant par la découverte de La Naissance de Vénus l'inspiration directe ?
Cependant, il lui apparut bientôt que l'emploi des couleurs ne prouvait rien : Rimbaud est le poète des sens par excellence, et en particulier celui de l'oeil. Et pas seulement pour Voyelles.
Au regard du texte où on lisait: « le dos court qui rentre et qui ressort ; puis les rondeurs des reins semblent prendre l'essor [...] et tout ce corps remue et tend sa large croupe. », la statuette répondait mieux, en définitive, au traitement des formes dans le poème et se révélait plus convaincante que la Naissance de Vénus. Cela correspondait bien à ce que Paul voyait, mieux que chez Botticelli. Et cela, étrangement, pour ne pas dire « horrible étrangement »... aucun spécialiste ne l'avait noté.
Plus tard, Paul observa que dans la statuette romaine, Vénus tenait sa longue chevelure, mais au niveau du cou, l'autre main tenait une serviette tombant à ses pieds au lieu de l'avoir posée au niveau du cœur comme chez Botticelli; elle ne sortait pas d'une coquille mais se trouvait haussée par un « roc-mamelon », lui sembla-t-il – tout cela le portait à penser que les deux représentations, l'une peinte, l'autre sculptée, avaient été synthétisées dans le poème.
Intuition ?
Ainsi Paul se vit-il caresser de manière archéologique et analytique Mademoiselle Charleville, et il prit soudain conscience que ce n'était plus pour prolonger le roman de son ami, Arthur Belpomme qu'il était ici. Que bien que cette découverte aurait pu agrémenter, argumenter, rallonger la sauce de ce texte à propos de la Vénus, celle-ci avait un rapport avec lui-même, rien que lui-même.
Lequel ? Que faisait-il ici? Qu'était-il venu chercher ?

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