Paul au pays de Rimbaud et Juliette (Roman, version 2021) - Chapitre 11
XI
OÙ PAUL VISITE LE MUSÉE RIMBAUD
ET CE QUI S'EN SUIT
Après le tour de la place Ducale à remonter le temps, Paul effectua sa visite tant attendue, rêvée : le Musée Rimbaud abrité dans le Vieux-Moulin dont les photos l'avaient fait fantasmer.
Il ne pouvait être mieux placé. La place Ducale y mène directement. On le voit de l'embouchure de la rue du Moulin dressé comme un manoir. C'est l'allée du roi. Et du Musée, on peut apercevoir évidemment la place Ducale.
L'accueil fut chaleureux. Des femmes mûres en étaient les gardiennes et guides.
Éléonore, la meilleure des rares amies de Paul en Anjou, avait raison sur le peu de fréquentation du temple. Il ne croisa qu'un pèlerin, un jeune rimbaldien ravagé par Rimbaud.
Paul, fit seul cette visite, comme il se devait, sans avoir besoin d'être guidé tant c'était conduit avec brio, telle une exposition universitaire sur un sujet, un homme, Arthur Rimbaud.
Le parcours était bien documenté, avec des pièces originales. Beaucoup de photocopies de manuscrits, mais peu d'originaux en revanche – conservés pour la plupart à la Médiathèque. En vérité, sous verre et dans un cadre suspendu, le seul poème original était – apparemment – Voyelles : poème emblématique qui avait fait les délices du commissaire Belpomme et de Paul, surtout en recomposant une pomme-visage à partir des voyelles...
Paul prenait des notes. Cela lui rappelait quand, à dix-sept ans il alla visiter le Louvre avec ses parents. Alors passionné d'archéologie biblique, créant une frise chronologique richement documentée, il se mettait carrément à genoux sur le carreau pour noter frénétiquement, en tirant la langue, les explications des panneaux.
Là, sa passion n'était plus tout à fait la même, ni sa recherche qui avait bien un sujet, mais était devenue indéfinie.
Paul avait parfois l'impression de redécouvrir Arthur. De mal le connaître même, alors qu'il avait tout lu de lui, et pas mal sur lui aussi, et qu'en outre il s'était retrouvé en face d'une rimbaldothèque vivante en la personne du Commissaire Belpomme...
Ainsi, il avait pris note, entre autres, que : « En avril 1877, Rimbaud part pour l'Autriche », qu' « À Vienne, il est dévalisé par des malfaiteurs et expulsé. » ; enfin que « Frappé d'insolation sur la route de Brindisi, il est rapatrié. »
Il avait vu avec émotion la copie d'une lettre écrite en amharique – comme il l'avait espéré – de la main du Ras Makonnen, gouverneur du Harar, bras droit de Ménélik II qu'il put influencer positivement grâce à Arthur.
Il avait pu voir aussi des tableaux et dessins intéressants, tels « deux gravures offertes par Rimbaud à Izambard » qui représentent deux scènes de familles de pauvres paysans ; des « bourgeois de Charleville, dessin original de Rimbaud » ou encore « Roche, tableau de Paterne Berrichon » à l'huile. De lui, il admira avec intérêt et recul, connaissant le personnage controversé, son buste de Rimbaud datant de 1900.
Ainsi, Arthur Rimbaud entrait dans le XXème siècle. Symbole fort. C'était aussi la dernière représentation du poète par quelqu'un qui avait été indirectement lié à lui en tant que mari de sa sœur Isabelle des années après son Départ, et qui a beaucoup écrit sur lui. Paterne Berrichon (qu'on pense à « paternel » et à la « bienveillance doucereuse » de la signification de son nom) a été aussi beaucoup critiqué, notamment par George Izambard, professeur de Rimbaud, en raison de sa vue idéaliste et catholique du poète qu'avait pu lui insuffler sa femme. Mais, il a été essentiel pour divulguer l'oeuvre, même s'il l'a parfois falsifiée...
Comment Rimbaud était-il entré dans le XXIème siècle ? Peut-être, entre autres, par la création de la Maison des Ailleurs et du «parcours Rimbaud» que Paul ne manquerait pas de faire.
Il continua son tour de la petite pièce carrée regroupant tant de choses. La mémoire historique, muséale d'Arthur Rimbaud.
Ce qui de tous les vestiges de son passé toucha le plus Paul, ce furent ses affaires d'Abyssinie : « valise d'Arthur Rimbaud », « madras éthiopien que Rimbaud portait sur son lit de mort » (tout rayé de couleurs orientales), « couverts dont Rimbaud se servait à Harar » (grande cuillère, fourchette, couteau dont le manche semblait en ivoire, tasse de thé en étain ou autre métal), « atlas ayant appartenu à Rimbaud », et plus que tout «montre d'Arthur Rimbaud.» Cette montre l'avait accompagné en Afrique et ne l'avait jamais quittée. Qui sait si ce n'était pas la même dont il parle dans une lettre (à Izambard, d'après le souvenir de Paul) et dont il avait dit vouloir soit s'en séparer, soit la garder – lorsqu'il vendait des affaires, dont des livres, pour récupérer de l'argent ?*
* Paul télescope en fait le contenu de deux lettres à Izambard (la première du 2 novembre 1870 où il déclare que pour fuguer à nouveau de chez sa mère afin de le rejoindre, en prenant le train, il aurait vendu sa montre - « et vive la liberté ! », et la seconde du 12 juillet 1871 où il lui demande de vendre des livres qu'il lui avait emprunté afin de rembourser une dette énorme chez un libraire...
Les yeux de Paul se brouillèrent. Il repensa au rêve qu'il avait fait chez Arthur Belpomme où Djami l'avait accompagné à Aden pour voir un docteur ; où il avait entendu des mots d'amour entre eux. Pourtant, nulle trace de Djami en ce musée.
En dehors de ces restes, ces traces, ce qui émut le plus Paul, ce fut de lire le livre d'or plein de messages pour Arthur ou adressés aux créateurs de ce musée. Au point qu'il se mit à recopier les témoignages les plus marquants:
« Rimbaud, tu es comme moi, en moins bien! »
« Rimbaud est comme le savoir: il nous enrichit chaque jour. »
« À quand une rue « Vitalie Cuif », pour honorer les mères méritantes qui ont un enfant délinquant ? »
« Il est un génie à Charleville. Il a écrit une poésie que les contemporains ne comprenaient pas parce qu'il voyait au-delà de la vie temporelle. »
« On est, je suis, es-tu ? »
« Je aime, je aime, je aime – 8 ans. »
« Tu as usé tes souliers pour voir le monde. Maintenant, c'est le monde qui vient vers toi. – Lise. »
« Très beaucoup de talent. Je t'admire. »
« J'aime bien Arthur Rimbaud – Diely » (avec un portrait amusant de Rimbaud)
« Rimbaud, tu écris trop bien, t'es trop beau. Quand je te vois, mes lèvres mouillent. Tu sens la béchamelle. »
« Rimbaud, tu es homme, mais pas seulement, mais autre chose: je t'aime car tu n'es pas qu'un homme mais autre chose. »
« C'est toujours une émotion qu'on découvre les originals des poèmes écrits par notre grand ado génial. On pourrait lui attribuer le titre d'une exposition en cours au musée: « Voyant, voyou, voyeur », clin d'oeil magnifique. »
« Ça veut dire quoi « amharique »? »
« Rimbaud Esprit Vivre! »
« C'est oracle, c'est très certain ce que tu as dit. »
« Une étoile filante dans le ciel de la poésie. »
« J'admire ce que tu fais ainsi que ta tête. Tu es trop beau. Mes hommages ! Je t'aime – C J. »
« Rimbaud est un poète génial. J'ai appris les voyelles: a, e, i, o, u, y – Marine, 8 ans et ½. »
Paul était d'autant plus ému qu'il avait – il y a plus de dix ans – écrit trois lettres, trois prières désespérées à Arthur, – témoignage brut et moins léger, plus larmoyant et acerbe que ce que globalement vous venez de lire. En ce temps, Internet n'existait pas, et on ne pouvait écrire à des célébrités disparues comme le proposait le site Dialogus ; et une certaine Alla Delleira n'avait pas encore publié Love letters dead.
Bref, Paul s'était identifié à Rimbaud, comme beaucoup dans la fleur de leur jeunesse, mais au point qu'il se plaignait à lui de n'être pas reconnu poète génial. Il en voulait non seulement au monde entier mais aussi à Arthur à qui il faisait des reproches; il l'insultait même une fois de «pauvre con» puisqu'il avait renié sa vocation, cela avant de lui demander secours. Commençant par : « Cher Arthur, je pleure. Je me sens abandonné, seul, terriblement seul. », il écrivait entre autre : « Étant mort littérairement, quoique j'écris encore, il me faut vivre, vivre. C'est dur. Mais j'ai pensé que peut-être y aurait-il du travail pour moi à Baden. Je ne sais si je tiendrais le coup comme toi : je suis pâle ! »
Le comique, c'est que Baden, nom originel de la ville allemande Baden-Baden, commune du Morbihan, était pour Paul un anglicisme: « Aden, ville mauvaise » ! Là où Arthur moisissait en Orient, – comme à Charleville!
On n'aura pas manqué de noter la permutation involontaire ou non, mais significative, de Baden à la place d'Aden.
Bad trip...