Paul au pays de Rimbaud et Juliette (Roman, version 2021) - Chapitre 15
XV
OÙ PAUL VA CHANTER PLACE DUCALE
Une idée vint à Paul. Aller chercher sa guitare dans sa tente et revenir chanter Place Ducale. Était-ce l'effet Juliette ? Ou l'«effet Rimbaud» sur sa tombe ? Peut-être les deux.
Quoi qu'il en soit, il avait envie de jouer. Il avait le temps et le temps était propice. En une demi-heure, il pouvait être de retour.
Il revint avec sa compagne en bandoulière et s'installa au bord de l'intarissable fontaine toute berçante.
Il y avait près de lui un groupe de trois jeunes «roots des villes» (parce qu'il y a ceux de campagne), deux gars et une fille, cette dernière se tournant vers lui pour lui dire :
- Qu'est-ce que tu viens faire, ici ? Te perdre ?
Elle lui dit encore:
- On est là depuis des siècles, on s'y habitue.
Paul leur chanta une petite histoire d'escargots. Plus tard, elle lui dit:
- J'ai bien aimé ta chanson.
Inspiré par cette demoiselle des rues et un informaticien musicien qui lui avait déclaré : « Rimbaud n'aimait pas Charleville » – image qui semblait traîner sa bave brillante, sale, tenace, se cristallisant dans les consciences –, Paul écrivit sur la terrasse d'un café une ébauche de chanson qui dériva en étude :
De la fontaine jaillissante,
Un beau visage nous hante
Depuis que son regard indicible
A pris notre ville pour cible
On ressent un peu de honte
Au jugement de notre ville
De notre grand poète de Charleville
Il barra «Charleville» et remplaça par «célèbre et vil».
Pourquoi cette image dévalorisante, tout à coup ?
Peut-être que, plus qu'il ne l'aurait pensé, Paul avait été affecté par la rencontre de ces jeunes qui semblaient parler comme Arthur Rimbaud aurait parlé en son temps à un voyageur paraissant être «anormalement» bien ici. Incompréhension totale. Comme si on ne pouvait venir ici que pour se perdre.
Mais l'identité de Paul n'avait-elle pas commencé à se perdre ? Qui était-il ? Enfant de Charleville ? Enfant de l'Anjou ? Paul ? Arthur réincarné ? Et puis ne se sentait-il pas blessé par ces paroles tombées comme un couperet : «Rimbaud n'aimait pas Charleville» ?
L'enthousiasme de Paul avait quelque peu chuté, aussi sortit-il son volume de la Pléiade, sa Bible Rimbaud pour y mener une enquête, pour y trouver une réponse réconfortante, du moins pour lui. Il chercha frénétiquement les passages où Arthur parlait de sa ville natale. Les pages de papier Bible sous ses doigts lui donnant une sensation d'enfance : Ah ! cette Bible – verte, puis noire – où il aurait fini par retrouver un verset en moins de dix secondes !
Il trouva rapidement cette phrase écrite de Charleville le 25 août 70 : « Ma ville natale est supérieurement idiote entre les petites villes de province. » Il enfonçait le clou le 2 novembre 70, toujours de Charleville : «...abominable prurigo d'idiotisme, tel est l'esprit de la population. On en entend de belles, allez. C'est dissolvant. »
Mais Arthur n'était pas plus tendre avec Paris qu'il ne pouvait qualifier de ville «supérieurement idiote» : en Juin 72, il la qualifiait de « Parmerde », évoquant seulement le «cosmorama arduan» pour parler des Ardennes. Pourtant il avait dit un an auparavant, au même Paul Demeny destinataire de sa seconde lettre dite « du voyant » : « Je veux travailler libre: mais à Paris, que j'aime. » Jamais il n'avait dit qu'il aimait Charleville. Jamais. Et il n'avait secondairement écrit de « Parmerde » sans doute que pour traduire le temps de merde qu'il y faisait : pas parce qu'il y pleuvait en ce moi de juin, mais parce qu'il y faisait trop chaud, il étouffait dans sa piaule parisienne – et on se demande comment il a survécu à Aden et au Harar...
Bref, tout ça n'était guère en faveur de Charleville. Mais en tournant encore quelques pages, il dégota ce passage daté de mai 73, cette fois écrit de Roche : « Je regrette cet atroce Charlestown... La mère Rimb retournera à Charlestown dans le courant de juin, c'est sûr. Je tâcherai de rester dans cette jolie ville.»
L'enquête était concluante pour Paul qui poussa un « ouf » : Rimbaud était ambivalent vis-à-vis de sa ville; rien ne justifiait la focalisation sur « cet atroce Charlestown » que non seulement il avouait, là, regretter, mais qu'en plus il qualifiait pour la première fois de manière positive, « jolie ville », et c'est vrai que Paul la trouvait jolie, la Demoiselle.
Paul se dit qu'on ne pouvait établir de vérités absolues sur les humeurs et états d'âmes dont les lettres, les poèmes, etc. sont porteurs. Les écrits sont des parenthèses de l'existence. On peut songer à « La vraie vie est absente », comme a dit Arthur, mais cela ne traduit pas l'écriture qui est une vie à part, réelle, indispensable comme l'air pour celui qui a reçu sa marque dans son âme: une plume. L'écriture traduit des moments. La penne* d'oiseau est de passage et a toujours été un exutoire naturel, essentiel, dans la peine.
*(une de ses plus fortes plumes)
Mais que pouvait-il faire de la révélation qu'il avait eu sur la tombe, de ce qu'il y avait vécu ? Cela n'avait-il pas été inconsciemment influencé par la parole du grand dégingandé le disant Rimbaud réincarné ? Et le commissaire Belpomme savait-il ce qui l'attendait ici ? En admettant que Paul Delaroche soit la réincarnation du génie – bien des années auparavant, il s'était auto-proclamé « génie » dans une lettre à un poète – comment vivre avec ça ?
Devait-il se proclamer publiquement la réincarnation d'Arthur Rimbaud ? Et ici, à Charleville-Mézières ?
Paul s'était libéré du poids, de l'emprise, de la souffrance que représentait pour lui d'être Témoin de Jéhovah. Ce chemin, il le comprenait mieux aujourd'hui que lorsqu'il s'en était dégagé à l'âge de vingt deux ans. Alors, libre poète, il avait écrit son premier grand recueil poétique sous le titre Souffle dans lequel se conjuguaient les influences de Baudelaire, Rimbaud, Verlaine et Mallarmé, et puis Prévert, à travers son recueil Paroles offert par sa chère maman qui le préférait à l'auteur des Fleurs du mal... Paul prit alors conscience qu'il venait vraiment de naître poète, et à partir du jour où il mit le point final à Har-Maguédon, il pensa qu'il intéresserait les éditeurs en raison de ce passé.
Un vrai poète sorti de la religion ou même d'une secte et entrant dans la poésie comme on entre en religion, voilà quelque chose d'original, mais il voulait être remarqué pour son talent d'écriture et pas en tant que ex-Témoin de Jéhovah.
De même, en admettant qu'il fut la réincarnation d'Arthur Rimbaud, il ne voulait pas être son ombre ou se servir de sa renommée pour se tailler une place. Cela lui rappelait un passage du film Éclipse totale. Rimbaud y disait quelque chose dans le même sens et qui pourtant ne se trouvait pas dans son œuvre, ni semble-t-il dans aucun témoignage. Or, Paul ne l'avait visionné que fort tard. Léonardo di Caprio qui l'incarnait merveilleusement, n'était-il Voyant ? En tout cas, il était Sentant.
Paul avait depuis trois ans une amie infiniment chère, sans laquelle il ne serait pas vivant, là, pour vivre une expérience déterminante de sa vie. Voici trois ans, son amie Eléonore – l'un pour l'autre étant des « âmes sœurs », il l'appelait donc son âmie – avait vu en lui un «poète de l'être». À l'école – collège ou lycée – il avait intérieurement envoyé au diable le professeur qui lui avait reproché de trop utiliser le verbe être. Il s'était dit: « L'être est le verbe des verbes. » Pour lui, qui critiquait un emploi abusif du verbe être n'était pas dans l'Être.
Cette âmie, qui au niveau de la Connaissance était un double d'Arthur Belpomme, ou inversement, lui avait suggéré aussi qu'il pourrait être, en référence à un livre qu'elle lui fit connaître, un «poète-chaman». Paul était resté perplexe, bien qu'interpellé. Il serait alors, suivant l'auteur du livre, de la «race» de Rimbaud, d'Artaud, de Jim Morrison.
Antonin Artaud, d'ailleurs, présentait un cas particulier qui ressemblait fort à ce que vivait Paul. Il en avait pris conscience peu de temps avant de partir au pays de Rimbaud: le nom Artaud se trouvait être une curieuse contraction d'Arthur Rimbaud en supprimant ou en mettant entre parenthèses le «Hur» et le «Rimb»: Art(hur) (Rimb)aud. En quelque sorte, Artaud était nominalement son alpha et oméga. Ce constat, Paul l'avait trouvé dans un témoignage d'un poète de la Beat Génération, Carl Salomon, qui en 1947 assista à une conférence d'Artaud libéré de l'asile de fous où il avait passé neuf années pour «vagabondage et troubles à l'ordre public», tout ça parce que lors d'un voyage en Irlande, il avait déliré avec une canne qu'il croyait avoir appartenu à Saint Patrick, évangélisateur de l'île au Vème siècle, à qui il tenait à la rendre.
Carl Salomon connaissait bien l'oeuvre de Rimbaud et pouvait la confronter à l'image qui avait été forgée d'Antonin Artaud: «Il était décrit par un petit cercle d'admirateurs parisiens, et quelques éminences des arts et des lettres, comme un génie ayant élargi la vision de Rimbaud, le poète visionnaire » *.
*Voir Beat génération, une anthologie Gérard-Georges Lemaire, 2004, editions al dante, p 234)
Il faudrait relire ce que dit Artaud à propos d'Art(hur) (Rimb)aud... s'était dit Paul, interpellé.
Paul avait eu sa période «fan d'Artaud le mômo» la même année où il avait lu les œuvres complètes de Rimbaud.
Mais revenant à l'affaire de sa «réincarnation», Artaud, du prénom Antonin, comme une répétition de l'initiale d'Arthur, n'était-il pas né dans la ville où Rimbaud était décédé? N'y était-il pas né cinq ans après sa mort? Décès de Rimbaud: 10 novembre 1891. Naissance d'Artaud: 4 Septembre 1896. À deux mois près. Artaud était né cinq ans après la mort de celui-ci, c'est à dire le nombre d'années que Rimbaud écrivit de la poésie, si on estime vraie la parole de Verlaine qui écrivit à propos des Illuminations: «Le livre que nous offrons au public fut écrit de 1873 à 1875.» Rimbaud écrivit de la poésie de 16 à 21 ans.
Par contraste, Artaud avait écrit de la poésie jusqu'à sa mort, l'écriture était devenu son salut dans les pires souffrances physiques et morales, vivant sa « Saison en enfer » pendant neuf ans en hôpital psychiatrique, pour en sortir vieillard-enfant à l'âge de 50 ans. Sujet, dès six-huit ans, à des troubles nerveux («ces périodes de bégaiement et d'horrible contraction physique des nerfs faciaux et de la langue », disait-il), à dix-neuf ans – il avait daté lui-même l'éclat de ses «troubles psychiques» –, il avait séjourné en maison de santé près de Marseille. À 20 ans, il avait publié ses premiers poèmes. Guère de rémission chez Artaud. Sa souffrance était constante.
Pourquoi tant insister ici sur Antonin Artaud? Il est l'auteur du titre: Pour en finir avec le jugement de Dieu. Pleinement conscient de l'importance qu'il avait eu pour lui, Paul écrivait ce qui explique en second lieu le titre de son texte Pour en finir avec Antonin Artaud :
« Dans ses brouillons il a été retrouvé ces mots qui font figure – à tort – de testament: «De continuer à / faire de moi / cet envoûté éternel / etc. etc.». Eh bien non, tu n’es pas pour moi cet envoûté éternel, pas plus que tu ne m’envoûtes. J’ai pas mal écrit sur toi, non pas beaucoup en nombre de pages, mais de façon récurrente en l’espace de presque quinze ans. Maintenant, je l’ai dit, je suis quitte; merci à toi, Antonin, tu m’as porté secours, ne serait-ce que d’avoir lu après être sorti d’un enfermement religieux, cette ligne de toi: «la honte, le dernier, le plus redoutable obstacle à la liberté». Toi et Baudelaire, vous avez fait la paire. Entre la lecture des Fleurs du mal en cachette et le courant froid qui m’a traversé le corps la première fois que je suis tombé sur un texte de toi à la bibliothèque, où il y avait l’association violente du mot père et mère avec le cul, la merde, le sexe, le sperme, oui les deux plus grands frissons littéraires de ma vie, auxquels il faudrait rajouter Nerval que tu admirais tant. Mais maintenant, je fais ma vie – et je ne te demande pas ton accord et je ne cherche pas à être en accord avec ta pensée, celle que reflète ton œuvre. Je suis moi-même, j’ai ma propre destinée, et en tant que tel, je te dis sympathiquement, respectueusement, amicalement merde. »
Son ami Roger Blin avait dit de lui: « Je ne connais Artaud que par sa trajectoire en moi, qui n'aura pas de fin.» Quelle était la trajectoire d'Arthur Rimbaud en Paul Delaroche pour qu'il ait omis de le citer parmi les poètes qui lui avaient donné les plus grands frissons littéraires? Comment l'expliquer autrement que par le fait que Rimbaud n'était pas extérieur à lui-même mais en quelque sorte lui-même? Paul n'éprouvait pas de plus grand plaisir de lecture que dans ses propres œuvres, mais il ne pouvait pas dire que c'était le plus grand frisson littéraire de sa vie.
Arthur Rimbaud avait toujours fait intimement partie de lui-même, et Paul devait en prendre conscience peu à peu. Cela avait commencé par une révélation dans l'enfance, mais ce n'est que dans sa propre aventure poétique qu'il s'était vraiment révélé à lui-même, voulant être son continuateur, en commençant là où il s'était arrêté: «viendront d'autres horribles travailleurs; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé.» Cet «autre» ne pouvait être pour Paul que Rimbaud. La révélation de l'homme africain avait été plus tardive, venant avec sa propre maturité, quoique – dans son souvenir – Rimbaud aurait été décrit par son instituteur comme un aventurier après sa fuite de la poésie.
«Qu'est-ce que tu viens faire, ici? Te perdre?», se demanda Paul.