La conversion de Rimbaud (reconsidération)
LA CONVERSION DE RIMBAUD
Il y a des rimbaldiens pour qui cela est impensable, ça les horripile, leur donne des boutons. Arthur Rimbaud converti ! Une pure invention de sa sœur Isabelle bigote comme leur mère !
Or, tout porte à croire qu'elle est vraie ! Un tel témoignage ne s'invente pas. Isabelle n'aurait pas crié sa joie si ce n'était pas le cas (« J'ai éprouvé le plus grand bonheur que je puisse avoir en ce monde », « Moi, je baisais la terre en pleurant et en riant »)... Il ne faut pas oublier qu'à l'époque, c'était impensable, catastrophique de ne pas faire les sacrements (d'où le soulagement et la joie d'Isabelle : « ce n'est plus un pauvre malheureux réprouvé qui va mourir près de moi »), que la vie religieuse était beaucoup plus prégnante qu'aujourd'hui, on ne vivait pas pour le plaisir comme aujourd'hui, on attendait le paradis, la vie sur terre étant un enfer, au mieux un purgatoire. Et comme vous le dit si bien Sylvain Tesson dans Un été avec Rimbaud (2021, Equateurs parallèles) : « Que connaît-on du mystère de la rencontre jouée sur le dernier parvis? » Il n'a cependant (et on peut le regretter) pas voulu trancher, laissant le « bénéfice » du doute. Il n'avait peut-être pas le choix, sinon il aurait fallu donner des arguments, et ce n'était pas son but. Aussi lui qui se mouille tant sur d'autres sujets préfère t-il dire : « La conversion est peut-être vraie. Peut-être fut-elle inventée par Isabelle. Nul ne le sait. » et pour se dédouaner lance t-il : « un corps à l'agonie ne devrait pas être un tapis vert où lancer ses paris. » La vérité, ou s'approcher au plus près d'elle, exige recherches, analyse, investissement, sans préjugés. Des préjugés, Sylvain Tesson, n'en a pas, mais il s'abstient de la recherche de la vérité qui lui aurait fait dire : « La conversion d'Arthur Rimbaud est fort probable, rien à l'étude ne conteste le témoignage d'Isabelle, tout le concorde. » Faut-il ne pas voir par son prisme si l'on est anti-clérical, par exemple... Il faut lire et relire cette lettre avec une approche scientifique, la lire avec une vision globale tout en allant chercher les détails (« le diable est dans le détail »). Combien de rimbaldiens sont capables de cela ? La lecture de Sylvain Tesson de l'oeuvre et de la vie d'Arthur Rimbaud nous en dit davantage sur lui que sur le poète. Il oublie de dire qu'Arthur Rimbaud était prisonnier en Afrique : il rêvait d'aller à Zanzibar, ses affaires l'en retinrent, il ne pouvait revenir en France car il était poursuivi par ses obligations militaires, menacé d'arrestation, cette affaire le poursuivra durant les dix années passées à Aden et Harar; il rêvait de se reposer dans un endroit qui lui « plaise à peu près » et de fonder une famille, d'avoir un fils qu'il éduquerait dans la Science (Lettre du 6 mai 1883, et dans une lettre précédente il dit « je me marierais »), il ne le put, débordé par le travail et tracassé par lui et des ennuis de toutes sortes (réclamations d'indigènes...), il souhaitait venir à Paris pour l'Exposition universelle (18 mai 1889), il en était empêché une fois encore, comme il a été empêché de réaliser son rêve de travailler comme reporter photographe pour la Société de Géographie (l'ancêtre du National Geographic). Pour son désir de se marier, elle sera fluctuante (« je n'ai ni le temps de me marier, ni de regarder se marier », d' Harar à sa mère le 21 avril 1890, tandis que le 10 août à la même : « Pourrais-je venir me marier chez vous au printemps prochain ? »
Il faut rappeler aussi que la lettre d'Isabelle du 28 octobre, une des lettres les plus belles et émouvantes qui soient a été écrite avant la mort de son frère, et donc bien avant qu'elle ne rencontre Berrichon et que soit créé le « Rimbaud catholique » appuyé par un Paul Claudel converti..., qu'écrite alors dans l'ignorance des œuvres littéraires de son frère (raison de plus pour lui donner crédit...), cette lettre est l'apothéose d'une correspondance entre elle et Arthur depuis son rapatriement à Marseille, cinq lettres d'Isabelle, sept d'Arthur, cette dernière restée sans réponse... Après, qu'Arthur ait accepté la conversion pour faire plaisir à sa sœur, cela serait possible, il l'aimait cette sœur pour laquelle il s'inquiéta là-bas, qu'il conjura de ne pas venir en Abyssinie, – mais je ne crois pas. Quand on a vécu Une Saison en enfer, puis 40 Saisons en enfer (Arthur Rimbaud et les quarante saisons...), peut-on concevoir qu'il ait pris le risque de vivre éternellement en enfer, après un Jugement défavorable? Car telles étaient les croyances prégnantes... et sa mère était une bonne représentante de celles-ci (on peut imaginer dans cette histoire l'incidence de l'inconscient collectif, qui existe depuis la nuit des temps, bien avant qu'il soit découvert par un certain Jung...) Cette lettre d'Isabelle adressée de Marseille à sa mère alors à Roche sent la sincérité, la vérité à plein nez. Rapports bouleversants à pleurer (ex : « Les médecins le regardent dans les yeux, ces beaux yeux qui n'ont jamais été si beaux et plus intelligents, et se disent entre eux : « C'est singulier » Il y a dans le cas d'Arthur quelque chose qu'il ne comprennent pas. » Ce quelque chose qu'ils ne comprennent pas, on le voit différemment à l'oeuvre dans plusieurs passages (« les médecins […] restent muets et terrifiés devant ce cancer étrange. » Plus haut : « Quand le prêtre est sorti, il m'a dit d'un air troublé, d'un air étrange : « Votre frère a la foi mon enfant, que disiez-vous donc ? Il a la foi, et je n'ai jamais vu de foi de cette qualité. » Et là on repense au témoignage de Delahaye parlant du zèle de Rimbaud enfant, en colère comme un Jésus dans le temple... ça arrive dans le jeu de l'Oie, la loi amère : retour à la case départ ! Rimbaud s'est éloigné de sa foi en Dieu et est devenu anti-clérical après mauvaises expériences, notamment de pédosexuels (voir Un cœur sous une soutane ), après la conscience de l'hypocrisie des représentants de la religion et de leurs travers. C'est vrai aussi qu'à l'adolescence, on devient plus critique et expéditif. Pour mieux comprendre Arthur, il me suffit de repenser à ma première vie où j'ai été élevé dans une secte d'origine protestante, à mon premier poème que je jugerai «spi » plus tard, un poème plein de foi et de zèle intitulé La pêche aux hommes, cela à une époque où je n'étais pas encore sorti de la secte, j'avais dix-sept ans, âge aussi où je me fis baptiser... Ma crise d'adolescence, d'identité, spirituelle a eut lieu plus tard, à un âge où Rimbaud avait cessé toute littérature et où moi je commençais à écrire des œuvres littéraires, avec une ambition toute rimbaldienne, à l'âge de 20 ans, âge où « plein de répugnances », rebelle, je fermais « le livre du devoir », une Bible vraiment couleur «vert chou », comme dans Les Poètes de sept ans, avant de devenir noire. On m'accusa de frôler l'apostasie car je posais trop de questions gênantes, intelligentes auxquelles les Bergers ne pouvaient répondre. Aussi dans mon Har-Maguédon (1996) de la forme d'Une Saison en enfer mais d'un fond bien personnel, j'écrivis : « Apostasie : penser par soi-même. »
Je reviens à Arthur. Sa conversion sur son lit de mort est en cohérence avec sa vie là-bas, en Orient et en Afrique. Rimbaud a beaucoup changé, faut pas oublier son grand rapport au Coran traduit par son père (traduction demandée à sa mère), qu'il a côtoyé des tas de musulmans dont la foi était vivante, dont des soufis... , qu'il a eu depuis au moins 1887 pour serviteur et certainement ami confident Djami (qu'il appelait sur son lit de mort, et à qui il légua une bonne partie de sa fortune) qui était sans doute musulman et peut-être de tradition soufie (beaucoup représentée à Harar - voir doc "L'exil éthiopien d'Abdallah Rimbaud" diffusé sur Arte en 2017 sur You Tube ICI , sachant que mon roman Rimbaud passion où les mystères d'Arthur traitant de cette question est antérieure de quelques années). Isabelle écrira ceci à son propos à Monseigneur Taurin-Cahagne : « J'ai été péniblement surpris en apprenant la mort de ce pauvre Djami que mon frère m'avait dépeint comme lui étant très attaché et très fidèle. De plus, il n'avait, je crois, qu'une vingtaine d'années. » (A la mort d'Arthur ? Ce qui veut dire qu'au moment où Djami commença à le servir il avait l'âge qu'Arthur avait lorsqu'il avait rencontré Verlaine, ce qui pousserait la mort de Djami à 22 ans...). N'oublions pas non plus qu'Arthur a vécu dans des pays où il s'est assimilé aux mœurs (Comme avant lui l'auteur de Voyage en Orient, Gérard de Nerval), où il parlait les langues des pays côtoyés, l'arabe et l'amhara, où peut-être il a enseigné le Coran si on en croit un témoignage, où il a côtoyé la religion orthodoxe (avec des souverrains se disant descendants de Salomon) ayant une autre saveur que le catholicisme, et on peut imaginer l'effet qu'a pu avoir sur Arthur d'entendre le begena... (d'ailleurs Isabelle, s'inspirant d'une illustration du Tour du Monde l'a imaginé en jouer, et qui sait?), où enfin il a rencontré des missionnaires catholiques, il a même dîné avec Monseigneur Taurin-Cahagne (journal de ce dernier). Avec eux, la religion prenait un tout autre sens, avait vraiment un sens. Et si on refuse que Rimbaud ait sur son lit de mort dit maintes fois « Allah kérim » (que la volonté de Dieu soit faite), il faut aussi refuser qu'il ait appelé sa sœur « Djami », cela étant tout deux des témoignages de celle-ci. Mais revenant à la sincérité, à la véracité du témoignage d'Isabelle, sa cohérence, à ce qu'il comporte des choses qui ne s'inventent pas, etc, sa conversion a probablement été pour avoir été touché par la grâce . Cela expliquerait qu'il « désirait ardemment les sacrements, la communion surtout. », c'est à dire la profession de foi. Le Voyant commençait à voir au-delà du gaze (ce qu'il reprocha à Musset de n'avoir pas fait), et de même qu'un AVC ouvre l'esprit sur d'autres dimensions, une grande souffrance à un certain degré peut susciter des visions. Appelons ces visions « Illuminations nouvelles » que sa sœur Isabelle a entendu sortir de la bouche de son frère tel que dans un rêve : « Par moments, il est voyant, prophète, son ouïe acquiert une étrange acuité. Sans perdre un instant connaissance (j'en suis certaine), il a de merveilleuses visions ; il voit des colonnes d'améthystes, des anges marbre et bois, des végétations et des paysages d'une beauté inconnue, et pour dépeindre ces sensations, il emploie des expressions d'un charme pénétrant et bizarre », cette sœur qui a dit aussi « Je crois que la poésie faisait partie de la nature même de Arthur Rimbaud ; que jusqu'à sa mort et à tous les moments de sa vie le sens poétique ne l'a pas abandonné un instant. » Je le crois aussi. Mais c'est là un autre sujet.
Disons que, repensant à ses poèmes Mystique ou Aube où la Grande Déesse lui apparaît, il n'y a pas à douter d'une tendance mystique chez Arthur Rimbaud, qu'il a vécu plusieurs expériences mystiques depuis sa periode « Voyant » jusqu'aux Illuminations, il n'y a guère de doute. La poésie en elle-même est un mode de langage sacré et par prémonition enfant il avait écrit Tu vates eris « Tu seras poète » (autrement dit « prophète », dans l'acception latine.) Alors il n'y a d'autant plus pas à douter sérieusement du caractère mystique et sacré qu'a revêtu pour Arthur Rimbaud, son ultime voyage. Ces derniers mots du poète participant à sa légende : « Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord. » ont été écrits par sa sœur Isabelle à qui il dictait, douze jours après sa conversion et son sacrement, derniers mots de sa dernière lettre. Je repense aux derniers vers du poème Le Voyage de Charles Baudelaire, qu'il connaissait tant, peut-être y a t-il repensé sur son lit de mort, mais pensait-il «Enfer ou Ciel qu'importe » ? L'explorateur qu'il était devenu pouvait adhérer au moins au dernier vers : « Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau ». Arthur a t-il voulu faire un pied de nez à la mort, a t-il cru réellement qu'il allait pouvoir repartir en Afrique ? Il n'était sans doute pas dupe (pas plus que sa sœur pour qui cette dictée a dû être un crève-coeur tout de même), mais il aura voulu y croire, s'illusionner (lui qui avait écrit en 1872: «plus rien ne m'illusionne »), enfin s'offrir un dernier beau rêve. Ou peut-être ce rêve aura eu lieu sans sa volonté, devenu comme somnambule de la plume. En tout cas, quitte à aller en enfer, il avait élu le sien, devenu au fond (dans l'union du ciel et de l'enfer cher à William Blake) son paradis, du moins sa patrie, son pays d'âme, où peut-être, à travers Djami, il avait rencontré l'Amour.
J'aimerais au passage critiquer vivement le doutisme et le questionnisme qui ne valent guère mieux que le terre-platisme. Dis, maman, la Terre elle est plate ou ronde ? On ne sait pas, mon enfant.
« Répondre c'est tuer » a cité je ne sais plus qui, approuvé par l'animateur de la Big Librairie (émission de qualité, mais trop souvent rasante, avec heureusement des perles comme cette interview de Patti Smith, enfin dès qu'il part en Amérique le niveau s'élève...).
Bref, voilà pour le questionnisme. On en vient à avoir honte d'être en quête de réponses, et encore plus oh là là ! d'en donner...
Le doutisme est le dogme (frère du questionnisme) selon lequel il faut douter, c'est la suprême valeur, au-dessus de la vérité, reine des certitudes qu'on fuit comme la peste lorsqu'on adore le dieu Doute.
Je ne suis pas prêcheur de « La Vérité » comme je l'ai été jadis, mais il y a des vérités, des faits indéniables : la Terre tourne autour du Soleil et non l'inverse comme on l'a cru pendant des millénaires, avant on croyait, maintenant on sait, on l'a vérifié, ce qui aurait pu être à raison seulement tenu pour vrai par déduction d'observations. La Terre est ronde et non plate. Le relativisme n'a aucune valeur sur cette question comme sur tant d'autres. C'est aussi indéniable qu'on vit et qu'on meurt.
Doutisme et questionnisme ne sont qu'inepties, impostures intellectuelles.
Répondre à des questions n'épuise pas le mystère de la vie et du monde et ne l'épuisera jamais.
Pour revenir à Rimbaud, il n'y a aucune objection objective à ce qu'il se soit converti sur son lit de mort, c'est certain. Une vue globale des choses alliée à l'analyse sans préjugés et projections de notre part des témoignages de sa sœur nous amènent à conclure dans le sens de sa certitude.
Les croyances est ce qu'il ya de plus fort chez l'humain. La croyance est du côté de la représentation du monde en notre intérieur (projections de nos désirs, de nos espoirs réponse à nos angoisses, etc.) et elle s'oppose hélas aux faits qui sont du côté de la Connaissance, celle qu'entre autres prodigue la Science. La croyance est sécurisante, le contraire de la Science. Mais la croyance, si elle sauve souvent (et elle est inhérente à l'humain) elle a aussi beaucoup plus tué dans l'histoire que la science. Réécouter God on our side de Bob Dylan (ICI) . Voilà d'une vérité que Rimbaud applaudit des deux mains et des deux pieds.